Samedi Pierre Boulez et le bricolage

Ma fille Adèle rentre de l’école de mauvais poil. Elle s’est ennuyée ferme pendant les deux heures de son cours de musique qui, à peu de chose près, a démarré de la façon suivante, les enfants la semaine dernière un grand chanteur est mort, Michel Delpech, nous allons donc lui rendre hommage en lisant sa biographie et en écoutant certaines de ces chansons. Comme j’avais appris la veille dans la salle d’attente de son orthophoniste sur Radio classique la mort de Pierre Boulez et qu’Adèle m’avait trouvé fort ému et que du coup je lui avais expliqué un peu qui était Pierre Boulez, bonne fille, elle fait remarquer à sa prof de musique que Pierre Boulez aussi est mort. Réponse de la prof, et bien si cela t’intéresse tant que cela Pierre Boulez tu n’as qu’à rechercher des vidéos de lui sur Youtube.

Je n’avais encore jamais pris rendez-vous avec une professeure de musique et je sens qu’elle va m’entendre.

Je tente de me consoler en me disant que dans dix ans tous mes enfants seront sortis de l’école et qu’ils ne seront donc pas exposés au cours de français suivant : les enfants Maître Gims est mort d’une overdose la semaine dernière nous allons étudier sa poésie, mais Monsieur on ne doit pas étudier Flaubert plutôt, ben si Flaubert t’intéresse tu n’as qu’à t’abonner à son compte twitter.

Cela faisait quelques temps que j’avais un peu laissé de côté cette idée de travailler au Désordre. Et puis, voilà qu’un accès de colère déclenche chez moi un renouveau de désir d’html. Détruire Delpech. Pour plagier Eric Chevillard

Pierre Boulez et le bricolage. A vrai dire je ne sais pas si c’est plus respectueux comme hommage, mais au moins c’est un hommage. Avec un mois de retard. Le temps que mes contemporains aient oublié, du tout au tout, en un mois, qui était Michel Delpech.

 

Vendredi Un vieux con égaré au multiplexe



C’était la semaine dernière, je dois avoir un peu de mal à m’en remettre. Mon grand garçon voulait aller voir les Huit salopards de Quentin Tarantino, opération pieds de plomb pour moi, mais les désirs exprimés de Nathan sont suffisamment rares (bien que de plus en plus fréquents) pour que je ne l’exauce pas. A ma grande surprise sur la trentaine de salles en région parisienne qui donnaient le film, seules une demi-douzaine le donnaient en version française, condition sine qua none pour aller au cinéma avec Nathan, les sous titres étant bien trop rapides pour lui : mon choix s’est donc arrêté sur le multiplexe de Rosny-sous-bois.

Je suis un enfant gâté du cinéma, les deux salles les plus proches de chez moi, le Kosmos à Fontenay et le Méliès à Montreuil sont toutes les deux des salles parfaites, qualité de la projection, du son, de la programmation et aussi des animations et des débats avec des invités de qualité. Autant vous dire que je n’ai aucune raison de fréquenter des multiplexes. C’était donc la première fois que je me rendais dans un tel établissement depuis des lustres.

Samedi soir séance de 22 Heures. Multiplexe. Rosny-sous-Bois.

Nous entrons dans une salle à la saleté sidérante, maculée de pop-corn et jonchée de gobelets renversés, par chance il reste deux places mitoyennes au premier rang, avec Nathan c’est le premier rang ou rien, toutes les deux indemnes de pop corn et de soda. Derrière nous un groupe de jeunes gens s’installe très bruyamment, ils sont une vingtaine, ils n’ont pas toute la même opinion à propos de l’endroit où ils veulent s’asseoir, ils s’invectivent abondamment, apparemment l’humanité se divise en deux parties, les fils de pute, les plus nombreux, et eux. Ça commence à agiter un peu Nathan qui de sa grosse voix pas très contrôlée fait remarquer que cela ne se fait pas de traiter les gens de fils de pute. Dans l’agitation un des mômes me touche l’épaule, à force de faire le con il perd l’équilibre et se rattrape donc sur mon épaule. Il ne semble pas impératif pour lui de s’excuser, en bon rugbyman je sens que c’est le moment de faire respecter ma partie du terrain, je me lève et je lui dis que tout ceci ne va pas le faire et qu’il doit se calmer direct — je m’étonne moi-même de ma capacité à adapter ma langue à mon interlocuteur — il me tourne le dos, façon il ne me calcule pas, je suis sur le point de l’attraper par l’épaule pour le retourner, un vigile intervient (j’apprends en un seul regard qu’au multiplexe il y a des vigiles en uniformes siglés SECURITE qui enjoint mon interlocuteur à s’excuser auprès de moi, les excuses ne sont évidemment ni très sincères, ni polies et pas très audibles. On n’avait même pas envoyé la réclame. Ça commence fort me suis-je dit.

La réclame, on y arrive, trente-cinq minutes de spots publicitaires, le volume sonore est assez élevé, n’ayant pas la télévision et ne fréquentant pas les grands multiplexes, le volume des réclames étant volontairement réduit au Méliès où j’ai mes habitudes et les publicités étant l’exception au Kosmos, où j’ai mon siège réservé à mon nom, j’exagère à peine, je suis mal préparé pour ce déluge. J’imagine que je dois également au fait de ne pas avoir la télévision que je sois scotché à ces écrans publicitaires, dans la salle nul ne semble y prêter la moindre attention, le son fort des réclames commande aux uns et aux autres de parler plus fort pour se faire entendre, bref, il y a un brouhaha impressionnant dans lequel les seules conversations que je distingue avec un peu de netteté ne me donnent pas du tout envie d’en entendre davantage, juste derrière moi un couple médit à propos d’un autre coupe de leur connaissance qui se sépare, et à ma droite un autre couple au contraire semble ne pas profiter entièrement de son samedi soir pour se détendre un peu et sont apparemment tous les deux employés par la même entreprise, et donc échangent à propos de ce qu’ils appellent des sujets.

Le noir finit par se faire au bout de trente-cinq minutes que Nathan et moi sommes déjà assis, je rappelle à Nathan ma recommandation de ne pas parler trop fort s’il a quelque chose à me dire pendant le film et de venir me le chuchoter à l’oreille, il vient me dire à l’oreille d’accord, mais avec sa grosse voix puissante et mal contrôlée. A vrai dire c’est étonnant que Nathan comprenne cette nécessité de faire désormais le silence parce que nul autour de nous semble avoir même remarqué que le film avait commencé, au delà même de la succession de plus en plus longue désormais des logos en animation des différents producteurs du film, j’imagine qu’en 2152 cette succession sera plus longue que le film en lui-même, les quelques paysages silencieux qui s’enchaînent pour ce début de film ne constituent nullement pour nos contemporains dans cette salle le signal qu’il faille désormais se taire, ce qui finit plus ou moins par se produire quand même quand arrivent les premiers dialogues du film et que donc cessent, par endroits, ceux de la salle.

Pendant la première demie-heure du film, une bonne douzaine de spectateurs en retard vont passer devant l’écran, en général assez décontractés des pattes arrières pour se planter devant l’écran et profitant de sa luminosité, identifier les dernières places libres dans cette salle de bien 2100 places quasi combles.

Huit salopards est un film interminable et très chiant, je me garderai bien d’en faire la chronique, je ne saurais même pas par où commencer pour en faire la nécessaire critique tant ce film, comme les précédents du même auteur, est à l’image de son réalisateur, un adolescent boutonneux qui se croit très fort et pousse du col à tout va. En fait Tarantino ne se suffit plus de plagier le cinéma d’autres réalisateurs de films de genre, notamment du côté du western spaghetti ou encore du film d’arts martiaux, désormais il se plagie lui-même, c’est aussi grossier que de rire à ses propres blagues, et c’est un peu ce que fait Tarantino adoptant une trame qui serait la transposition de Reservoir dogs dans un décor de western et cumule d’être assez con pour nous gratifier sempiternellement de ces fameux effets deflashbacks pour nous expliquer les tenants et les aboutissants de son intrigue avec force bourrage de nos côtes, vous avez vu comme je suis fort, le pauvre ne comprendra donc jamais qu’un vrai cinéaste n’a pas besoin de faire cela pour justifier son intrigue, parce que cette dernière tient la route très bien sans cela merci, et que des clefs de compréhension sont habilement placées à quelques endroits du récit, sans ostentation. Bref on devrait se cotiser pour que Tatantino assiste à une master class de Farhadi, peu de chance pour qu’il saisisse de quoi il est question.

Par ailleurs Tarantino s’aime et telle une Sofia Coppola, il aime par dessus tout ses rushs indigents — comme d’autres éprouvent de la difficulté à se séparer de leur matière — dans lesquels il peine à couper, et nous avons droit à force dialogues lénifiants avec des acteurs qui partagent avec leur réalisateur de se croire très forts, ça cabotine tant et plus, c’est d’un chiant à peine moins pire qu’un débat politique entre deux types de droite. Et cet ennui finit par atteindre la troupe d’une vingtaine de jeunes gens qui se font de plus en plus bruyants, les pauvres ils s’ennuient, c’en est même à se demander s’ils comprennent de quoi il est question, Nathan finit par me glisser dans l’oreille, pourquoi il n’essaient pas de s’accrocher un peu, et au moment où je lui explique que sans doute ils s’attendaient à ce qu’il y ait plus d’action, non sans s’en prendre à tous leurs voisins dans la salle, les vingt collégiens décident de mettre les voiles, se lèvent de concert, en ayant apparemment réglé ce départ synchronisé, par échanges de messages textuels de messageries de téléphone portable, et donc se rassemblent devant l’écran avant effectivement de quitter les lieux après une demi-heure seulement, croisant les deux dernières personnes arrivant dans la salle, avec finalement seulement une heure de retard sur l’horaire de la séance. Deux ou trois personnes vont s’enhardir à leur demander de se presser de sortir, elles seront fraîchement gratifiées d’allusions au fait que leurs mères ont été péripatéticiennes et qu’elles sont le fruit de ces accouplements tarrifés.

Nathan s’exclame dans mon oreille mais c’est du gâchis, le film il a à peine commencé !, oui Nathan mais pour nous c’est une bonne nouvelle on est débarrassé d’eux.

Cette fois-ci c’est la bonne on pourrait presque regarder le film, n’étaient-ce ça et là, et notamment juste derrière moi un concert de mastication de popcorn impressionnant et une fouille ininterrompue dans des sachets aux emballages de cellophane qui ne se laissent apparemment pas ouvrir si facilement, j’en viens presque à regretter de n’avoir pas pris mon enregistreur certains bruits sont stupéfiants. Les choses auxquelles on pense au cinéma à la séance de 22 heures un samedi soir.

Le téléphone de poche de ma voisine sonne, une sonnerie qui ressemble étrangement à celui de mes grands-parents au début des années septante, elle prend l’appel, certes avec discrétion, mais finit par conclure que ben non désolée mais là je ne peux pas trop te parler, je suis au cinéma. Elle en profite pour consulter ses mèls, ses messages textuels de messagerie de téléphone de poche et semble-t-il aussi, ses fils de réseaux sociaux.

Après deux heures de dialogues à la con, c’est quand même drôle un adolescent boutonneux américain qui se croit écrivain, l’action s’anime un peu et on comprend que cela ne va pas cesser de croître en intensité, la mastication ne faiblit pas, des doigts de plus en plus fébriles et tremblants peinent aux ouvertures des emballages de cellophane. Ma voisine désormais met à jour son profil et son fil de réseau social, je me demande même si elle ne serait pas en train de tenter de trouver sur le réseau la bande annonce du film que nous sommes en train de regarder. Elle n’a mis qu’une seule oreille de ses écouteurs, je comprends bien l’intérêt pour elle, suivre à la fois le film et son téléphone de poche intelligent, je dois dire que je commence à être un peu distrait par le grésillement électronique qui s’échappe malgré tout de l’oreillette vacante.

C’est un samedi soir. La séance de 22 heures. Multiplexe. A quelques encablures seulement de grandes cités de Rosny-sous-bois. Dont mes parents me rappellent souvent que ce fut là qu’ils eurent leur premier logement vraiment à eux et où j’ai vécu les deux premières années de ma vie.

Enfant je me souviens que le cinéma était une fête, un truc à ne pas rater, quelque chose de rare aussi, on n’allait pas au cinéma tous les mois non plus, les sièges étaient confortables, la plupart du temps il y avait un documentaire, j’ai des souvenirs visuels très précis de certains d’eux, notamment l’un à propos de courses de dragsters aux Etats-Unis, j’ai le souvenir de cette lumière de fin de journée en été aux Etats-Unis dans les années septante. Et puis il y avait le film et la joie qui était la notre, la tristesse aussi quand on sentait que le film commençait à toucher à la fin. En sortant nous étions surexcités de ce que nous avions vu, mon frère et moi, et c’était souvent que ma mère nous achetait une glace ou un palmier que nous partagions en deux.

En plus de cinquante ans, il m’est arrivé une fois de sortir avant la fin du film. La Mouche de Cronenberg et sa scène de l’accouchement du monstre.

En sortant, ça t’a plu Nathan ? Ouais. C’était un peu long non ? Ouais mais c’est important pour bien comprendre la fin. Loué soit Tarantino ce sale connard pour avoir réussi cela avec Nathan  

Jeudi Les éditeurs ne comprenaient pas. A propos d’Au pays du p’tit de Nicolas Fargues



La littérature de gare existe vraiment je l’ai rencontrée. A la bibliothèque du Comité d’Entreprise de la Très Grande Entreprise qui m’emploie. Au rayonnage Nouveautés où je pioche de temps en temps des livres dont je ne sais rien a priori, ni le titre, ni le nom de l’auteur ne me disent quelque chose. Je prends le livre, je l’ouvre à la première page : son auteur dispose d’une demie-heure de pause repas pour me convaincre, à l’issue de cette demie-heure, d’aller ranger le livre dans un endroit connu de moi seul pour être sûr de le retrouver le lendemain midi et poursuivre sa lecture, ou, cela arrive de temps en temps quand même, de me relever, arthrose, épanchement de synovie, le reposer au hasard sur le rayon des Nouveautés et me rabattre sur le journal.

De cette façon j’ai découvert récemment Un été de Vincent Almendros qui m’a beaucoup plu pour sa beauté formelle, son jeu très subtil avec quelques stéréotypes à la fois de la vie moderne et de la narration formatée, mais plus encore le Vertige danois de Paul Gauguin par Bertrand Leclair qui m’a bouleversé pour parvenir à nous situer à l’endroit exact de l’absolu doute de tout artiste, bon ou mauvais, mais artiste cela oui, et dans le cas de Gauguin il est effectivement vertigineux de le voir aux prises d’une société danoise hautaine tout entière programmée pour écraser les talents comme le sien et la résistance de celui de Gauguin est admirable, ou encore Requin de Bertrand Belin dont l’incipit est une merveille de poésie et le point de vue de la narration absolument étonnant, cela rivalise avec As I lay dying de Faulkner. C’est dire. As I lay drowning.

Et puis des fois j’ai moins de chance, cela me tombe des mains assez lamentablement, Siri Hustvedt, Un monde flamboyant, détestation immédiate, là où finalement je suis le moins prompt au pardon, prendre un chouette sujet et le massacrer à force de balourderies de première de la classe qui récite bien sa leçon. En parlant de première de la classe qui passe à côté d’une beau sujet (spécial private joke à Mona) J’ai tenté en vain de redonner une chance à Belinda Cannone, (Nu intérieur) pas réussi à lire la première page en entier, j’ai redécouvert avec surprise Emmanuelle Pagano avec son très beau Nouons-nous, et pourtant elle ne partait pas gagnante tant j’avais absolument détesté les mains gamines, la Centrale d’Elisabeth Filhol m’a laissé entièrement indifférent, en dépit du thème de la centrale nucléaire, du coup Bois II, comment dire ?, bref je m’amuse beaucoup de ce nouveau petit manège du midi, en hiver cela me change un peu de la lecture sur le petit banc abrité des regards à quelques encablures seulement de mon travail, je n’ai plus vingt ans, la lecture de Cervantès quelles que soient les intempéries du dehors a fini par avoir raison de ma santé vacillante, arthrose et épanchements de synvovie.

La semaine dernière. Au pays du p’tit de Nicolas Fargues. Même critères que pour les précédents exemples, jamais entendu parler ni de l’auteur ni du titre du livre.

Ca part très bien. En dépit de premiers signes avant-coureurs, mais que je décide de mettre de côté pour ne pas passer à côté de là-même où ma curiosité pourrait être surprise, je pourrais même, soyons fou, concevoir un peu d’identification au personnage de cet universitaire (pourtant pas mon genre) iconoclaste qui s’aliène volontairement son entourage et son public au profit de vues décalées qui sont maintenues coûte que coûte avec une certaine mauvaise foi — là je m’identifie bien — et une certaine hauteur de verbe — là nettement moins déjà. Et puis ne boudons pas notre plaisir, confronté à une groupie, admiratrice de vingt ans plus jeune, l’universitaire ne cède pas à la tentation de cette jeunesse et repousse cette dernière en la rappelant justement au fait que c’est un avantage déloyal et pas nécessairement infaillible que celui de la jeunesse de la chair. On débouche même sur une scène très intéressante, bien qu’un peu scolaire dans le traitement, mais intéressante néanmoins, du personnage de l’universitaire invité des Matinales de France Culture pour défendre son dernier essai de pseudo-sociologie. Cela a pour une fois l’élégance de ne pas rappeler trop ostentiblement qu’écrite de l’intérieur cette scène décrit surtout ce que l’auteur a déjà vu de ses yeux vu, les coulisses d’une telle émission à la Maison de la radio, mais sans s’en prévaloir, ce qui est heureux, en revanche on remarque un peu les coutures, faire lire à Marc Voinchet des passages entiers d’un faux livre de sociologie avec l’assentiment a priori du dextrogène de service, l’immonde et hallucinant Brice Couturier, est bien trouvé du point de vue du fond, on entend le texte avec des voix que l’on connaît par ailleurs, en revanche c’est beaucoup écrit pour briller dans la rédaction de ces faux passages de l’essai de sociologie : regardez comme je suis fort, j’écris à des niveaux d’écriture et de registres différents. Premier bourrage de côtés un peu appuyé, mais cela n’est rien en comparaison de ce qui nous attend.

Et cela pourrait passer encore, on se dit, ce n’est pas désagréable, nous vivons dans les traits d’un universitaire revanchard et de droite, voyons comment fonctionnent les fétiches de ce sale type, mais voilà, chassez le naturel au galop, ou plutôt laissez le loup entrer dans la bergerie, l’homme de droite dans l’arène universaitaire, et ce dernier retrouve in extremis ses réflexes de facho aigri et qui finalement avait surtout feint l’indifférence à la jolie étudiante slovaque pour mieux s’en faire le prédateur avec la satisfaction de l’Occidental pécuniairement dominant : et la descente s’accélère notoirement tant il n’y a pas de différence flagrante entre la scène de sexe dans un palace russe avec n’importe lequel de ses passages obligés des SAS de Gérard de Villiers, l’universitaire redevient in fine le prédateur qu’il n’avait jamais cessé d’être, la jeune étudiante est aux anges, naturellement elle est enfin révélée sexuellement par cet homme de vingt ans son aîné qui après l’avoir fait grimper aux rideaux par sa grande maîtrise du cunnilingus, il lui apprend à bien sucer et à se laisser enculer, un peu. Je n’invente rien. Nicolas Fargues s’astique en écrivant.

Redevenu ce qu’il était vraiment, pas du tout le type cultivé et bien de sa personne, tout craque, il va jusqu’à imaginer à son universaitaire de personnage principal auquel rien ne résiste, un procès en diffamation avec Alain Delon au motif que son essai en forme de charge anti-française qualifierait Alain Delon de vulgaire — quelle audace quand on y pense ! Et on a bien compris que cela relevait du défi des Ramones envers la police de sa Majesté (autrement plus risqué), puisque je n’ai pas le droit de dire que vous êtes un con (cunt), mais que j’ai le droit de le penser, je vous dis que je pense que vous êtes un con. On a les ennemis et les cibles que l’on mérite. C’est même bien pire que cela, Nicolas Fargues s’amuse à faire dézinguer son personnage dans le Bloc-notes de BHL. Se rêver l’ennemi intellectuel juré d’Alain Delon et de BHL, un poème.

Partout où le personnage de l’universitaire passe, il a l’occasion de donner des marques de son admirable assise intellectuelle, en boîte de nuit à Saint-Petersboug — endroit tellement propice à la réfelxion de fond, et tellement classe ! —, il se rappelle tel passage de son essai à propos de la relation soit-disant particulière des Français à la danse comme exercice social obligé. Dans les couloirs d’un campus américain, le voilà qui prend vite fait sur le vif une petite note, à la grande puissance de réflexion, sur l’obsession française envers l’Amérique, il sait tout mieux que tout le monde, on devine facilement dans cette volonté de dominer le monde chez son personnage, un véritable esprit d’escalier chez son auteur, pour cela aussi, Nicolas Fargues écrit en s’astiquant, s’imaginant tantôt enculer (un peu) une étudiante slovaque tellement reconnaissante, tantôt toiser salement des universaitaires n’ayant pas connu la sacralisation d’un éditeur de renom, à la différence de sa superstar d’universitaire invitée partout dans le monde. Les fantasmes de cet écrivain sont inversement proportionnels à la longueur de bite qu’il prête à son personnage principal, fort courts. De là à s’imaginer que l’auteur, à la différence de son personnage...

Jusqu’au bout le lecteur peut espérer la déconfiture de cet homme satisfait de lui-même, Français jusqu’à sa pseudo francophobie, portant comme blason son sexisme — telle étudiante haïtienne est décrite par la rondeur de son cul, et uniquement par cette dernière, dont naturellement le narrateur personnage principal aura à jouir sans grand effort de conquête, trop facile, c’est qu’il doit avoir la masturbation endurante Nicolas Fargues, tandis que tel autre personnage féminin, directrice d’un département universitaire est une anorexique courtaude, et forcément poilue et forcément lesbienne — déconfiture espérée, malgré tout, tout en redoutant, bien entendu, que cela ne soit pas aussi stupide que cette ficelle de narration grosse comme du câble d’amarrage qui s’annonce dès le milieu du récit, et pourtant c’est bien ce faible ressort qui doit compenser deux cents pages à la fois besogneuses et sexistes : l’étudiante slovaque publie sur Facebook la photographie du narrateur la bite (longue, forcément longue) à la main, dans la salle de bain du palace russe. Pauvre type. Et cela vaut pour le personnage et pour celui qui l’écrit. Et qu’on juge un peu de la dureté du revirement, la compagne, le personnage de Caridad, qui aura surtout marqué le lecteur dans cette scène où elle ne parvient pas à faire bander son coureur sauteur en dépit de le sucer en se donnant du mal, et quand bien même ce dernier se concentre sur le souvenir de l’étudiante slovaque, cette compagne endurante finit par envoyer un texto compatissant à ce si faible volte-face finale. Une chute minable. Comme une éjaculation précoce.

On souhaite encore de nombreuses belles heures de solitude masturbatoire en écrivant à Nicolas Fargues. Le Roi est nu et il s’astique en écrivant. On lui souhaite même de vivre de ces conquêtes fulgurantes qu’il prête à son personnage, peut-être parviendra-t-il même à convaincre l’une ou l’autre de se laisser (un peu) enculer, après leur avoir appris l’art forcément subtil de la fellation, une chose est certaine, il ne devrait pas connaître de sexualité plus épanouie et plus subtile que celle d’un professionnel du porno. De même on souhaite à l’éditeur de ce torchon que cette opération de marketing audacieuse et pleine de finesse, quant au placement dans les halls de gare, lui apporte les résultats financiers attendus, ne serait-ce que pour pouvoir continuer de publier ses autres vrais auteurs talentueux : Edouard Levé, Jean Rolin, Charles Juliet, Valère Novarina, Bertrand Belin, Valérie Mréjen, Atiq Rahimi, Bernard Noël, Christian Prigent, Nathalie Quintane, Leslie Kaplan, Roger Laporte, Pierre Alféri, Dominique Meens, Emmanuel Carrère, Jean-Yves Cendrey, Jacques Dupin, Jean-Charles Masséra, Emmanuelle Pagano, François Matton et Martin Winckler

Me revient le dessin de mon ami L.L. de Mars au moment de la loi HADOPI, à propos des Majors qui ne comprenaient pas les chutes des ventes de leurs disques, après des années à mégoter sur la qualité du produit, mais blâmant le vilain internet de cette déconvenue : les éditeurs de la place de Paris ne comprenaient pas pourquoi leurs livres n’intéressaient plus personne. La faute à internet sans doute. Internet, où, personnellement, s’agissant de littérature, je n’ai jamais lu quelque chose d’aussi mauvais que cette très médiocre littérature de gare, formatée avec son passage olé olé page 69.

Nicolas Fargues, si ?, vaffareanculo (Federico Fellini in la Intervista).  

Dimanche Pour eux.



Je vais bien.

Je peux bien me moquer de mes amis, américains notamment, et l’un d’eux en particulier, qui, chaque fois qu’une bombe explose en France, m’envoient un mail pour savoir si cela va bien et de leur répondre que la France n’est pas un si petit pays que cela ou encore que Paris est certes moins étendu que Chicago mais que quand même. Ou de tancer Madeleine par message textuel de téléphone de poche, qu’elle exagère sans doute le danger en m’exhortant à rentrer à la maison vendredi soir, les jeunes vraiment, sans cesse dans l’exagération. Ou encore me moquer idiotement de Clémence qui le lendemain matin m’envoyait un message textuel sur mon téléphone de poche ironisant que sans doute je n’écoutais pas du métal la veille, mais que quand même un message du nouveau Pépé serait bienvenu, j’ai donc répondu qu’effectivement je continuais dans mon entêtement à préférer les Concertos brandebourgeois et John Coltrane, mais qu’en revanche je goûtais assez la cuisine cambodgienne. Et oui, ce n’est pas passé loin.

Sauvé par mon arthrose du genou de Pépé.

Alors c’est sûr hier soir quand j’ai reçu des messages textuels sur mon téléphone de poche, de ceux que des amis toujours bien intentionnés envoient à tous leurs contacts à la fois et qui généralement déclenchent chez moi des réponses on ne peut plus cyniques, dans le genre que moi c’est Phil, pas Charlie, bref quand hier soir il était question de mettre une bougie à sa fenêtre et de faire suivre à tous ses amis, je n’ai, pour une fois, pas trop fait le malin et mis de côté mon cynisme pas toujours très drôle, je ne suis pas allé jusqu’à faire suivre le message à tous mes contacts, non, quand même pas, mais une bougie à la fenêtre, ben oui, quand même, à la mémoire de ces personnes massacrées que je n’ai fait que croiser vendredi soir et dont nul doute la disparition dans des conditions aussi éprouvantes va anéantir leurs proches.

N’empêche, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, tout en passant très proche de la mort, maudite arthrose chérie, demi-tour alors que nous y allions, au Petit Cambodge, avec mon amie Laurence, j’avais trop mal au genou, bref en passant si proche du tout cela et bien, rentrant chez Laurence, nous ne nous sommes aperçus de rien, de presque rien et ce n’est que samedi matin, elle et moi, que nous nous sommes téléphoné pour se rendre compte que nous étions des personnes admirablement chanceuses.

Et c’est curieux tout ce que cela change. Parmi les discussions que nous avions Laurnce et moi vendredi soir, il y avait celle qui tournait autour du fait que cela n’allait pas super fort pour moi en ce moment, au point, c’est assez rare, que je finissais par perdre du goût et de l’appétit pour mon travail. Bref lamentations et jérémiades. J’ai drôlement honte. Ou encore, je ne connais pas ma chance, je ne connaissais pas ma chance. Alors je peux vous dire que ce week end dans le garage c’est l’usine. Je me suis remis au travail et plus vite que cela. Et on ne m’entend plus soupirer.

Alors ce n’est pas trop mon genre de parler aux morts, pas trop mon genre de mettre une bougie à ma fenêtre, mais voilà aujourd’hui je voudrais tourner mes pensées vers les morts, leurs proches en pleurs, vers ceux pour qui la grande faucheuse hésite encore, ceux qui souffrent et au nombre desquels il s’en est fallu finalement de très peu que Laurence et moi ne fassions partie et s’agissant de moi-même, sans doute eut-il été plus juste que cela tombe sur un type qui a déjà vécu pas mal de trucs dans sa vie, plutôt que nombre de ses jeunes gens, voilà je voudrais vous dire que ce n’est pas demain qu’on va de nouveau m’entendre me plaindre, geindre et que le moindre que je puisse faire en quelque sorte, c’est de continuer de faire ce que je sais finalement un peu faire : de nouvelles pages html. Que finalement c’est cela ma joie de vivre, entre autres choses, que je vous le dois. Et que le monde ne tounrera pas moins bien avec quelques nouvelles pages dans le Désordre (même s’il y en déjà beaucoup).

Il était par exemple temps que je me prenne par la main et que je retourne au chantier de Février. Que j’y fasse les pages du 181 au 212 février. Parmi lesquelles on apprend, incidemment, la naissance, le 206 février, d’une petite Sara. A laquelle je pense aussi aujourd’hui, ma petite Sara un de tes pépés joue encore à la pâte à modeler à son âge. Et puis il fait beau aujourd’hui, je vais aller marcher un peu respirer un autre air que celui du garage, fusse en claudicant.

Mes pensées, sincères, profondes, à vous qui n’avez pas eu ma chance.

Et j’allais bien ajouter une grossièreté ou l’autre, tout n’a pas changé en moi, à propos de ce que m’inspire la notion d’unité nationale, mais je vais exceptionnellement rester poli. Plus tard.  

Jeudi Se faire la victime consentante du musicien



Dominique Pifarély



Quand tu fermes les yeux, à deux mètres à peine plus, de Dominique qui improvise sur son violon seul, tu es envahi par les sonorités de ce violon lesquelles semblent ricocher admirablement dans la petite pièce dans laquelle se tient ce concert, au point que tu te surprends à éprouver des sensations stéréophoniques. Jamais sans doute n’as-tu écouté le son d’un violon avec une telle attention, dans un tel gros plan sonore et pas n’importe quel violon, celui de Dominique, joué par Dominique, en maître absolu du grain, au point que certains effets de chuintements obtenus en jouant les cordes au dessus du chevalet convoquaient d’autres instruments que le violon, des instruments à vent presque, le souffle aspiré d’un accordéon que l’on déploie.

Les musiciens sont des magiciens qui ignorent tout de leurs immenses pouvoirs. Des magiciens comme celui de René Daumal. Les seuls vrais musiciens. Qu’ils découvrent un jour l’étendue de leurs immenses pouvoirs et ces derniers disparaîtront. L’ignorance des musiciens quant à leurs pouvoirs est une garantie qu’il faut préserver quitte à leur mentir tout à fait, continuer de les applaudir bruyamment, quand leur musique devrait nous condamner au silence, du coup les musiciens pensent, peut-être pas à tort, que nous les applaudissons pour leur virtuosité supposée, ça joue vite et on se dit quelle virtuosité !, quand la vraie difficulté du musicien est de tenir des notes lentes mais néanmoins parfaitement assujetties à la cadence. Oui, flattons les musiciens, laissons leur penser qu’ils nous impressionnent avec des prestidigitations habiles, le manège ensorcelé de leurs doigts rapides, quand en fait, c’est le tutoiement de notre âme qui est le vrai miracle de la musique. Ce tutoiement est tellement impudique que nous applaudissons d’autant plus fort, pour mieux le recouvrir, pour mieux nous voiler tandis que nous avons été déshabillés, bien plus profondément que du regard.

Parmi les musiciens il en est cependant des mal élevés, des voyous, de ceux qui se permettent toutes les audaces, celles de nous violer l’âme justement, et c’est tout juste si de tels musiciens se cachent pour perpétuer de tels forfaits, d’aussi impudiques desseins. Qu’on en juge seulement aux étonnants rictus qui barrent leurs visages dans l’accomplissement de cet acte brutal et l’assouvissement de leur sombre désir.

Et bien je voudrais dire à l’un deux, je suis désormais une victime consentante, oui, rudoie mon âme, fais-la chanter. Et ce sera alors tellement plus sincère que les paroles que j’échange avec toi à la fin de tes concerts pour te dire que dans le troisième morceau, tu sais le passage que tu commences à cheval sur le chevalet, le grain que tu fais monter, c’est tout bonnement extraordinaire, et ton petit standard de jazz à la fin à l’elliptique swing, drôlement bien aussi, quand en fait je devrais parler de, ou taire au contraire, cet acte qui m’est fait.

Et les innombrables répercussions de ce plaisir qui me poursuivent souvent jusque tard dans la nuit quand en sortant du concert je rentre dans mon garage et que je mets au travail chargé que je le suis désormais de tout ce qu’il y avait dans ton violon, je suis le pantin animé de ta musique.

Et naturellement tu continues à tout ignorer que tes mouvements d’archet sont ceux d’une main experte sur la manette de la marionnette que je suis dans mon garage.

Et les musiciens qui n’ont pas de tels pouvoirs ne sont pas des musiciens. Ou, plus sûrement ils sont d’anciens musiciens qui ont découvert l’étendue de leurs pouvoirs et le charme est tout à fait rompu et évanoui.

Donc toi l’ami, continue de tout ignorer de tels pouvoirs.

Je reprends ici une page de Contre que j’avais écrite à propos d’un concert de dominique, l’écoute désormais de son disque solo, Time after and time before, me permet désormais d’éprouver cet immense plaisir d’écoute à la maison avec la qualité de production de la maison ECM  

Dimanche Les sillons de la vie et la vie dans les sillons



En août, Rase toi pour embrasser ta petite-fille
Constate à quel point l’horloge tourne
Du coup, paniqué, change le décor.

2015 est assurément l’année de ton cinquantenaire, grand-père, est-ce que La Vie déboule vraiment aussi vite que cela ?



Et désormais chaque nouvelle photographie de La Vie vient grossir le colimaçon de ma petite horloge du Désordre, les Sillons s’épaississent. On peut même imaginer que les définitions croissantes des écrans vont croître au même rythme que celui des Sillons.

Message de service: <a href="http://www.archiloque.net" target="_blank">Julien</a>, ça se réencode très bien, du coup le fait de pouvoir se servir des mêmes répertoires à la fois pour <a href="../bloc/vie/reprise/index.htm" target="_blank" onClick="window.open('../bloc/vie/reprise/index.htm','leben','scrollbars=yes,toolbar=no,top=0,left=0,Width='+screen.availWidth+',Height='+screen.availHeight+',resizable=no');return false;"><i>la Vie</i></a> et pour <a href="../bloc/vie/reprise/horloge/les_sillons.htm" target="_blank" onClick="window.open('../bloc/vie/reprise/horloge/les_sillons.htm','silloner','scrollbars=yes,toolbar=no,top=0,left=0,Width='+screen.availWidth+',Height='+screen.availHeight+',resizable=no');return false;"><i>les Sillons</i></a> rend les choses très fluides. Il a juste fallu que je trouve un autre répertoire que les sous-répertoires de <a href="../bloc/vie/reprise/index.htm" target="_blank" onClick="window.open('../bloc/vie/reprise/index.htm','leben','scrollbars=yes,toolbar=no,top=0,left=0,Width='+screen.availWidth+',Height='+screen.availHeight+',resizable=no');return false;"><i>la Vie</i></a> pour y mettre les images de pendule que je voulais insérer dans le pêle-mêle de <a href="../bloc/vie/reprise/index.htm" target="_blank" onClick="window.open('../bloc/vie/reprise/index.htm','leben','scrollbars=yes,toolbar=no,top=0,left=0,Width='+screen.availWidth+',Height='+screen.availHeight+',resizable=no');return false;"><i>la Vie</i></a> pour éviter qu'elles n'atterrissent dans <a href="../bloc/vie/reprise/horloge/les_sillons.htm" target="_blank" onClick="window.open('../bloc/vie/reprise/horloge/les_sillons.htm','silloner','scrollbars=yes,toolbar=no,top=0,left=0,Width='+screen.availWidth+',Height='+screen.availHeight+',resizable=no');return false;"><i>les Sillons</i></a> à l'heure à laquelle elles ont été prises en photo, qui n'est pas nécessairement l'heure qui figure sur la pendule photographiée, eh oui, je n'avais pas pensé à cette subtilité! Du coup tout est bien qui finit bien. Fin du message de service.  

Vendredi La copie d’un premier de la classe corrigée avec impartialité



Fatima est une femme de ménage d’origine maghrébine portant foulard, mère célibataire de deux filles, l’une qui commence des études de médecine, l’autre qui est en pleine crise d’adolescence.

A partir de ces éléments vous créerez un scénario dont l’objectif est d’éveiller les consciences des lecteurs de Télérama sur le fait que peut-être leur femme de ménage est un être humain à la richesse insoupçonnée. Vous avez une heure et trente minutes.

Je rappelle utilement quelques conseils pour réussir ce genre d’épreuves, quand bien même vous allez choisir la solution de facilité, le commentaire de texte plutôt que la dissertation littéraire, il y a quelques écueils à éviter. Bien sûr l’étudiante en médecine va réussir sa première année du premier coup, mais il faudra faire attention de bien montrer que ce sera acquis de haute lutte et même laisser croire que pendant tout le film, toute l’année scolaire, elle va se planter, qu’elle sera sujette à une telle pression et à un tel surmenage, quelle craquera et qu’elle s’effondrera. De même il sera intéressant de se servir du personnage de la petite soeur en rupture scolaire pour valoriser par contraste à la fois le rôle de la mère courage et celui de la bonne fille, celle qui va réussir ses études de médecine et rappeler utilement que vraiment les quartiers, c’est quand même la zone et qu’il faut être un héros pour en sortir.

Vous êtes Philippe Faucon, vous avez derrière vous assez de films pour permettre prochainement une rétrospective à la Cinémathèque, vous décidez de prendre le commentaire de texte, vous êtes un élève appliqué, le style appliqué, ces derniers temps vous avez refait des exercices de profondeur de champ que vous avez décidé de réutiliser, ça va vous permettre d’isoler votre personnage principal. De même, vous êtes décidément un élève appliqué, il faut bien construire votre plan avant d’argumenter, les examinateurs qui auront de nombreuses autres copies à corriger ont besoin de bien voir votre plan pour s’y retrouver, n’ayez pas peur de souligner les passages importants, on vous pardonnera plus facilement les coutures apparentes que le plan et la construction flous.

Votre copie est irréprochable, d’ailleurs si j’en juge par les premiers avis rendus par les autres examinateurs, tous ont été conquis par votre plan simple mais efficace, son bel équilibre entre les deux soeurs et cette magnifique conclusion de la mère, Fatima, qui se rend au CHU le soir du rendu des résultats pour relire le nom de sa fille sur les listes des étudiants reçus. Et là je dois dire que le truc des leçons de lecture en Francais au cours du soir avec l’exercice qui consiste à retrouver le mot prénom dans un groupe de mots, et dont on sent que cela va resservir, là vraiment chapeau : un vrai premier de la classe sérieux et bosseur.

Sauf que voilà, moi, les premiers de la classe je les ai toujours eus en horreur et Monsieur le premier de la classe, du fond de la classe, à côté de la fenêtre, il faut que t’entendes, premier de la classe, que c’est un cinéma qui nous emmerde au dernier degré. Que tu es du côté de la culture, le côté de la règle, fayot, et que justement selon la formule de Jean-Luc Godard, l’art c’est l’exception, la culture c’est la règle, et qu’à cette aulne ton film c’est un téléfilm, une émission de télévision. Alors même si d’habitude les profs te notent bien avec moi tu vas tomber sur un correcteur impartial et ça va saquer.

Tu vois quand Fatima revient au CHU, la scène finale, quand elle vient relire le nom de sa fille bonne élève, reçue en seconde année de médecine, et qu’elle sourit béatement de l’avoir reconnu, qu’elle met en pratique les cours du soirs de lecture en Français, et bien tu confies le scénario à un vrai scénariste et il fait du personnage de Nesrine, la fille aînée, une Jean-Claude Romand (du nom de ce faux médecin qui a fait croire pendant dix-huit ans à sa famille qu’il était chercheur à l’OMS, voir l’Adversaire d’Emmanuel Carrère) tuée dans l’oeuf, la fille a menti, en fait elle n’est pas reçue et sa mère le comprend, grâce aux cours su soirs de lecture et tout d’un coup ton film il décolle, il devient un peu autre chose que ce qu’il feignait d’être. Je vais te donner un petit devoir de lecture, Un été de Vincent Almendros, petit roman d’une centaine de pages, admirablement déguisé en un roman typique des éditions de Minuit, façon Gailly, Oster, Toussaint-même et dont la chute est admirable en retirant d’un seul coup le voile qui recouvrait tout ce qui paraissait ronronner avec délicatesse. Ta fin est merdique, corrige-là.

Mais seras-tu capable de le voir et le comprendre : ton montage est indigent, il coupe et produit une ellipse chaque fois qu’un malaise s’installe. Ainsi le personnage de Fatima croise au supermarché la mère d’Aurélie dans la même classe que Souad et tu nous ressers le coup du malaise de la bonne Française qui coupe court la conversation (c’est bon on avait déjà compris lors de la première scène dite de la propriétaire qui soudaine n’a pas les clefs pour faire visiter l’appartement, en s’apercevant que les jeunes filles de la collocation sont maghrébines et que la mère porte le foulard), et du coup toi au montage tu coupes court aussi au moment même où ton spectateur pourrait lui aussi se sentir mal à l’aise. Exercice de lecture pour correction, Caché et 71 fragments d’une chronologie sociale du hasard de Michael Haneke, où tu prendras une bonne claque de montage, ou comment ne jamais couper au moment où cela libérerait le spectateur d’une tension. Tu peux aussi regarder du côté de La Loi du marché de Stéhane Brizet, tu verras que question malaise social c’est un peu autre chose que ton téléfilm, ton émission de télévision.

Parce qu’elle est là la faute de ton film, la faute épouvantable et impensée de ton film pour lecteurs de Télérama, c’est un film qui est de leur côté, un film qui doit leur épargner tout malaise, un film que les bourgeois vont voir au cinéma de quartier (riche) le samedi, un film qui ne risque pas de les agresser, ils y sont même représentés avec une certaine complaisance, on peut même penser que le billet de dix euros dans les poches du jean du garçon comme test de probité est en fait une vraie erreur, non, chez les gens qui font ce genre de test, c’est un billet de cinquante, voire plus, que l’on laisse dépasser d’un tiroir, et il n’y a pas d’erreur possible. Et c’est un film avec une morale de bourgeois : si on travaille on s’en sort. Ben non, des fois cela ne suffit pas.

La bonne fille est adorablement mignonne, la mauvaise fille a elle un physique nettement plus ingrat. La bonne fille, d’extraction très modeste donc, sans grand soutien, sinon celui moral de sa maman courage qui fait des ménages, réussit sa première année de médecine du premier coup. tu t’es renseigné un peu à propos de ce genre d’occurrences ? Donc le personnage de Nesrine à la façon des fictions hollywoodiennes est un personnage de héros sans ombre. Et du coup, ce que cela implique logiquement, c’est que toutes celles et ceux qui ne font pas aussi bien, la petire soeur incluse, c’est parce que ce sont tous des tas de faignants. Dormez braves gens, dormez sur les avantages sociaux que vous confèrent votre provenance sociale et votre bonne naissance, l’ascenseur social est en panne, mais cela ne se voit pas. et on peut continuer de feindre de ne pas s’en apercevoir.

Finalement c’est à ça que l’on reconnaît les anciens premiers de la classe : ils finissent toujours du côté du pouvoir.

3/20 c’est tout ce que cela vaut. Et je donne la note uniquement pour ne pas trop dépayser les lecteurs de Télérama qui ont l’habitude que les oeuvres soient notées, si j’étais vilain je pointerais qu’il est étonnant de compter tant de profs parmi les abonnés de Télérama et que c’est sans doute pour ces lecteurs-là que l’on note les oeuvres.
Le bloc-notes du désordre