Jeudi To be Ornette to be





C’était, je crois, le plus beau concert de ma vie. Une première partie avec le Brass Fantasy de Lester Bowie avait galvanisé la salle du Grand Rex à Paris, énergie folle et festive, du cuivre, encore du cuivre toujours du cuivre et quels cuivres !, au milieu d’eux, Lester Bowie dans son habituelle tenue de laborantin, blouse blanche, petites lunettes, trompette, qui allait bien pouvoir jouer après pareil déluge d’énergie joyeuse et somme toute mélodique après que la douzaine de musiciens se retirent d’une scène archicomble de matériel, de percussions, de pupitres et de perches à microphones ? Oui, qui ?

Un entracte de très courte durée si l’on juge par la nécessité de ranger tout le foutoir laissé derrière par le Brass Fantasy, et l’installation sur un petit tapis au centre de la scène, les grands rideaux de scène entièrement retirés, d’une batterie, mais une batterie de peu de choses, la grosse caisse, le charleston, la caisse claire, un petit fût médium, un gros tome et une cymbale crash et c’était bien tout, il y avait déjà là un contraste saisissant d’avec la cohue qui avait précédé et dont le souvenir visuel finalement s’estompait dans ce retour à la simplicité.

Ils sont arrivés, ils étaient quatre, des hommes déjà un peu âgés, pas le grand âge, mais déjà une certaine prestance dans des costumes aux coupes discutables, mais tout à fait le genre d’habits que l’on voit sur les hommes dans les quartiers noirs des grandes villes américaines le dimanche matin sur le chemin des églises. L’un des quatre avait une allure plus juvénile, et portait, lui, au contraire, des vêtements amples et une écharpe, les bras croisés il tenait une manière de trompette de poche, comme d’aucun, un peu dandy, tienne leur cigarette, ostensiblement en l’air, le bras qui porte le mégot calé par l’autre bras sous le coude. Le contrebassiste était une homme blanc au physique assez quelconque et était habillé comme n’importe quel informaticien qui sortait du boulot et qui le soir jouait du jazz pour se détendre, il ramassa sa contrebasse couchée sur le petit tapis qu’il partageait avec le batteur, donna deux ou trois tours de clefs plus précis pour l’accord de cette contrebasse, qui droite, et debout désormais, le rendait, lui, le contrebassiste, petit, presque. Le batteur donnait l’apparence d’un homme assez commun quoique plus souriant que les trois autres, il s’est assis derrière ses fûts comme d’autres se plantent devant leur ordinateur en arrivant au travail le matin, encore qu’à l’époque nous n’étions pas nécessairement très nombreux à nous planter devant un ordinateur en arrivant au bureau. Le patron, parce que qu’on voyait tout de suite que c’était le patron, a murmuré deux ou trois instructions à ses coéquipiers, a planté ses deux pieds dans des marques presque, devant le microphone, il a ajusté la bretelle de son saxophone alto à l’apparence matte, pour être, de fait, un saxophone en plastique. Et tout d’un coup, sans crier gare, les quatre dans une simultanéité qui force un peu le respect tout de même, pas des rigolos, ils sont partis plein pot, et ont, deux heures durant, dans cette immobilité des corps, peut-être pas, des pieds en tout cas, joué le plus débridé des jazz.

Un jazz déconstruit, dont on voyait bien qu’aucun des quatre ignorait les habituels sillons, mais bien au contraire tous les quatre étaient lancés dans un effort collectif de déconstruire tout ce qui aurait pu ressembler, même de très loin, à de l’habitude. Parce que le jazz, ce que l’on appelle le jazz à la papa, et qui représente la quasi entièreté de la production de cette musique, est une affaire terriblement ennuyeuse dans laquelle le plan justement consiste à exposer tutti le thème, puis les solistes se succèdent soutenus dans leurs plus ou moins grandes tentatives d’écart, par la section rythmique, la contrebasse, la poutre, la batterie, les solives annexes et quand il y en a un, le piano, la déco. Un morceau sur quatre on laissera une huitaine de mesures au contrebassiste, parfois seulement quatre, pour, au choix, continuer ce qu’il faisait depuis le début, mais cette fois seul, solo, ou, plus audacieux, pas toujours heureux, tout un chacun n’est pas Charlie Haden, justement le type habillé en informaticien qui sort du boulot, étoffer ce qu’il faisait jusqu’à présent dans le but que les autres brillent. Et pour vous dire à quel point tout ceci est convenu, il est attendu que le public montre sa compréhension de ce qui n’est pourtant pas très mystérieux, en applaudissant quand le témoin passe d’un musicien à l’autre, ce qui, invariablement recouvre entièrement ce qui pourrait être sauvé de cette routine, le passage du thème d’un musicien à l’autre. A vrai dire cette forme a été produite et déclinée, avec une maestria inégalée depuis, par le sextet de Miles Davis dans Kind of blue et dispense d’écouter tout ce qui procède du même mouvement et qui n’a pas, loin s’en faut, la même grâce que cet album admirable. D’ailleurs pour montrer à quel point ces quatre-là d’une part n’ignoraient pas ces us-là, mais avaient, d’autre part, surtout décidé de les bousculer, après avoir exposé le thème de The face of the bass, ils se turent tous les trois pour laisser la place au solo de contrebasse habituellement relayé au xième rang d’un concert. On commencerait donc par la contrebasse.

Et tout dans ce concert était de ce bois-là, une entreprise à la fois savante de déconstruction et à la fois un recensement appliqué des possibles une fois que cette base a été nivelée. Le contrebassiste, informaticien de jour, ne coupait pas ses notes, comme font généralement ses collègues pour donner cet élément qui porte le joli mot de swing, mais qui peut rapidement devenir une dictature, mais, au contraire, ne manquait jamais une occasion de laisser les notes de cordes à vide sonner dans une rondeur tout à fait voluptueuse, un certain Charlie Haden donc. Avec une économie gestuelle très curieuse à voir tant elle était peu synchrone de la musique effectivement jouée, le batteur créait une féerie de rythme, de contre-rythme et surtout une palette remarquable de couleurs, atteignant de ce fait une musicalité souvent étrangère aux batteurs de jazz, un type appelé Billy Higgins, un type qui avait surtout l’air d’être charmant, le trompettiste aux allures de joueur de basket à la ville, à la différence des trois autres arpentait nonchalamment la scène et ponctuait cette promenade de phrases à la fois rapides mais aux notes parfaitement détachées, un chat à la cool répondant au nom de Don Cherry, quant au saxophoniste à l’instrument en plastique et à la sonorité de ce fait sans grande longueur, il compensait remarquablement cette absence de couleurs, manifestement refusée par fuite de la facilité, et la compensait donc par une gamme très riche, une manière de système à lui qui s’interdisait de jouer une note si les onze autres de la même gamme et leurs demi-tons n’avaient pas toutes été jouées elles aussi une fois : Ornette Coleman, les deux pieds collés au sol, droit comme un i et d’une folie à la Burroughs, une vraie folie déguisée en absolue normalité.

Ce sont des années et des années plus tard que retombant sur des galettes de Lester Bowie j’avais ce sentiment étrange de déjà entenduI have this strange feeling of déjà entendu — pour finalement me souvenir que cela avait été le concert qui précédait le quartet mythique d’Ornette Coleman, lequel avait tout de même réussi à effacer de ma mémoire une aventure de Lester Bowie.

Et aujourd’hui dans l’espace ouvert pas très ouvert, j’ai appris la mort d’Ornette Coleman, à mon travail, et j’ai dit, soudain fort triste, Oh Ornette Coleman est mort, et mes collègues informaticiens se sont retournés vers moi pour me répondre qui ça ?.

J’ai répondu l’inventeur du free jazz pour faire court, binaire presque. J’ai attendu d’être seul dans mon garage ce soir pour sortir le vieux Beauty is a rare thing de son coffret, ce morceau qui, déjà du vivant d’Ornette Coleman, me tirait des larmes. Les artistes, les vrais, sont également très rares. Nous venons d’en perdre un.

Photographie de Lee Friedlander  

Dimanche En découdre avec la machine à coudre



En mars, ne sois pas chiffoné
Apprivoise une grande timide
Et patiente aux carrefours.
En 2015, n’arrête surtout pas de travailler
toute ta Vie tu auras à en découdre avec la machine à coudre.  

Dimanche Pour Diego Velazquez, Antoine Barraud et Dominique Pifarély



C’est l’usine dans le garage, une série de photographies numériques fraîches de la veille, de l’exposition de Velazquez, intitulée, je ne suis décidément pas très fort pour les titres, Pour Diego Velazquez, Antoine Barraud et Dominique Pifarély. Et pendant que vous regardez tout ça, j’y retourne, le Désordre n’attend pas.  

Samedi Février, la saison des requins



On ne me retient plus, quatre mises à jour dans le Désordre en moins d’une semaine, on se croirait vraiment au début des années 2000.

En février, raconte la photographie à des collégiens de Laon
Dessine des requins dans tes cahiers d’école
Et embrasse Tante Moineau.
En 2015, tu es de nouveau reparti pour réinventer le cinéma
Ty y passeras donc toute ta Vie ?  

Vendredi Février à l’approche de l’été



Du 121 au 151 Février, j’ai rêvé que j’étais une buse, une simple buse au-dessus de la vallée de la Cèze, j’ai chanté pour moi une vieille chanson de Crosby Stills and Nash, j’ai bouclé juste à l’heure, je ne fais pas aussi bien cette fois-ci, d’aucuns trouveront cela rassurant, j’ai fait de la compote de rhubarbe, j’ai joué avec les noms de mes fichiers, pendant que je fais cela au moins je ne fais pas de bêtises, j’ai retrouvé sur un canapé dans une devanture de magasin de meubles à Suresnes le motif décoratif de mes couvre-cahiers des années septante, ce genre d’occurrences me donne de plus en plus souvent l’envie de commencer à mettre de l’ordre dans mon plat de spaghetti, j’ai mangé des agrumes dans les Cévennes, plutôt que des pêches et d’autres fruits rouges, j’ai réussi à photographier quelque chose d’à peine visible, un voile de brume verdâtre sur la vallée de la Cèze, j’ai lu Chez soi de Mona Chollet dans lequel, insigne fierté, j’ai trouvé des bouts de Contre, j’ai connu mon quart d’heure warholien, je me suis interrogé, pour une fois sans m’impatienter à propos de l’utilisation des fameuses quatre photographies des Sonderkommandos à Birkenau à l’exposition de Jérôme Zonder à la Maison rouge, c’est quand même mieux quand je ne m’énerve pas, j’ai utilisé un livre de Pier Paolo Pasolini comme trépied et je m’y suis repris à cinq fois pour faire une image plutôt médiocre, en tout cas très éloignée de ce que je voulais faire, de ce que rêvais de faire, j’ai fait une partie de Patatras avec les filles et je suis parti en Chine, en Chine alémanique.  

Dimanche Ne change rien fondamentalement



En janvier, démarre une nouvelle ère, rien de moins
Mais continue de faire comme avant
Donc photographie, en grand nombre
2015 c’est parti
Tu n’as plus toute la Vie, mais qu’importe.  

Samedi Tous les jours, en 2014



Vous allez rire, mais tout occupé aux pages de Février qui sont du boulot, j’avais complètement oublié que la mise à jour annuel de la rubrique de Tous les jours, et bien c’était du boulot, aussi. Et la voilà donc en ligne quasi mi-Février, de qui se moque-t-on ?, le Désordre ce n’est plus ce que c’était.

Le bloc-notes du désordre