Les Sillons

Alors voilà c'est l'histoire d'une collaboration, d'une amitié. Je me souviens très bien comment elle a commencé. Elle a commencé comme un aveu d'impuissance de ma part. Cela faisait presque trois ans que je travaillais aux pages du Désordre que je peinais à donner à ce projet qui alors aurait du m'apparaître un peu fou, mais alors je devais justement être fou pour ne pas l'avoir su et d'avoir finalement réalisé ce projet, un site dans lequel le visiteur serait de plus en plus perdu. Je pense d'ailleurs avoir mené ce projet à son paroxysme, les visiteurs du Désordre sont tellement perdus, que je pense les avoir vraiment perdus, et qu'ils sont ailleurs, qu'en quelque sorte ils sont sortis du Désordre. N'empêche du temps où j'étais fou, du temps où je pensais que je parviendrais bien à donner une existence et de la consistance à ce projet un peu fou, je me lamentais sur le fait que c'était à la fois beaucoup de travail mais aussi que c'était techniquement en dehors de ma portée.

J'ai alors reçu le mèl d'un tout jeune homme très doué, programmeur de son état et qui me disait sur un ton qui ne semblait pas souffrir la contradiction qu'il voulait bien entendre ce que je considérais comme inatteignable par mes propres moyens, et que lui pensait que ce n'était pas forcément inatteignable, en tout cas pas par lui. Notre rencontre eut lieu au pied d'une tour de la Défense, j'étais sous le charme de ce jeune homme qui réfléchissait à une allure que je peinais à suivre et qui sans tarder m'a rapidement fourni son premier paquet, la programmation du jeu de Memory. Et j'étais absolument épaté de voir comment le paquet justement était facilement adaptable, modulable, le jeune home avait compris qu'il pouvait laisser des espaces, et surtout quels espaces!, pour que je puisse m'approprier de tels outils, et faire, mal an bon an du Désordre cette expérience d'errance sans angoisse qu'est une visite du Désordre.

Julien.

Archiloque.



Et cela fait treize ans que de temps à autre, Julien et moi avons rendez-vous dans un restaurant chinois, notre préférence, pour ce qui est de la cuisine, mais aussi pour ce qui est des nappes en papier qui couvrent leurs tables et à la faveur desquelles, je dessine souvent des idées de pages auxquelles je pense, mais dont la réalisation ne serait pas possible sans que Julien ne les emporte avec lui et leur donne une existence avec cette maîtrise de la programmation qui rend tant de choses possibles, finalement jusqu'au moindre de mes caprices, et ça m'arrive d'en faire.

Pour introduire cette nouvelle série de pages et d'images, ce nouvel espace, je m'étais dit qu'il faudrait que j'archive nos échanges de mèls que je scanne le dessin initial sur la nappe de restaurant, ou plus important encore que je tente par écrit de décrire comment cet échange se fait qui souvent tient du miracle de Pentecôte. Comment un programmeur émérite, Julien, et un artiste laborieux, votre serviteur, ont trouvé une manière de langage commun, quelque chose qui serait un terrain d'entente, sur lequel nous aurions bâti, de concert, une cabane. Mais je butte lamentablement sur ce texte, je n'y parviens pas. Je ne parviens pas à mettre le doigt sur ce qu'il y a d'implicite dans notre relation de travail, dans notre relation tout court, tout simplement parce que je ne comprends pas comment cela fonctionne, mais que cette ignorance, qui devrait me refroidir absolument, bien au contraire, m'attire et je m'y soumets en confiance.

J'imagine que cela doit générer pareillement de l'incompréhension chez Julien. Que parfois il doit se demander pourquoi tel ou tel détail d'une page que nous mettons au point ensemble revête une telle importance à mes yeux, mais le fait est qu'il ne remet jamais ce genre de choses en question. Et qu'à ce sujet je n'ai encore jamais entendu Julien me dire que non tel ou tel élément pour lequel je nourrissais du désir n'était techniquement pas réalisable. C'est même bien meilleur que cela encore. J'ai le droit de me tromper. Il arrive de temps en temps que quelques unes de mes demandes envers Julien, une fois correctement programmées par lui, ne donnent pas du tout le résultat que je souhaitais, après tout une grande partie de l'essence qui nourrit de tels moteurs est l'aléatoire, donc des fois ça foire, ça ne donne rien. Et Julien ne s'en offusque jamais.

Et c'est même bien meilleur que cela encore, il arrive fréquemment que les bonnes idées viennent entièrement de Julien et que je n'ai plus qu'à les traduire graphiquement.

Pour les Sillons, il s'agit surtout d'une préoccupation toute personnelle de chercher des protocoles de rapprochement entre les images, ainsi les Amorces (collage de la première et de la dernière photographie d'un même répertoire automatiquement créé par l'appareil-photo toutes les 10.000 vues, donc deux images côte à côte, distantes de 100000 autres vues), la Vie par les deux bouts, rapprochement de la première et de la dernière photographie d'une même journée, ou encore plus récemment Carroussel, séquences d'images choisies pour leur nom de fichiers et comment ce dernier correspond à certaines dates personnelles, à des repères biographiques.

De même cela fait longtemps que je multiplie les photographies d'endroits devant lesquelles je passe et repasse, l'arbre du bois de Vincennes sur le chemin de l'école, le poteau électrique à la sortie du hameau dans les Cévennes, et la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire et il doit exister une vingtaine de ces endroits, de ces repères tout personnels, j'en avais fait le point de départ de la série L'immuable en question. Il y aurait bien eu la solution d'articuler les photographies de ces lieux de façon chronologique, et on imagine que cela aurait donné une impression de passage du temps sur ces mêmes lieux, il me semble qu'en la matière beaucoup de photographes ont déjà produit de très belles séries, aucune qui dépasse en intensité la série des Brown sisters de Nicholas Nixon. Mais il s'agissait bien de cette idée de sillons.

La centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire plus ou moins photographiée à chaque passage à la même heure, 8H20, 21H05 ou encore 15h15 en train, m'a fait me demander ce que pourrait être une série d'images qui aurait la particularité commune d'être toutes prises à la même heure: j'avais défini la principe même de la série des Sillons.

Lorsque vous vous connectez à la page des Sillons, la programmation de Julien crée une page qui relève l'heure de votre ordinateur et en fonction de cette heure, à la minute près, affiche toutes les photographies que j'ai prises à cette heure de la journée pendant les trois dernières années, les assemble, à la façon d'un colimaçon, autour d'une image qui représente une pendule qui est à l'heure de votre ordinateur. Certaines minutes de la même journée, j'ai pris plusieurs images, elles sont alors affichées pendant cette minute d'affichage les unes après les autres, au même endroit sur l'écran, à la seconde même où elles ont été prises, ce qui, de temps à autre, crée de modiques effets d'animation.

Enfin pour soutenir la contemplation de cette page qui se rafraîchit d'elle-même, Julien et moi avons créé une manière de juke-box aléatoire qui tisse une bande-son qui accompagne les images à partir de différents enregistrements sonores réalisés ces trois dernières années.

En gros, au Désordre, on vous dit quelle heure il est à notre façon. Un peu bruyante et un peu compliquée. On est comme ça.