Photographie d'Édouard Levé

Extrait de Raffut.

Le lundi matin, tandis que j'accompagne mes filles à l'école, mon aînée engage la conversation à propos de la conjonction de deux faits divers dont elle a entendu parler au travers de ses réseaux sociaux : d'un côté un jeune homme a choisi de se filmer en train de martyriser un chaton, notamment en le lançant avec force contre un mur, et il a été assez crétin pour déposer cette séquence lamentable sur un site de partage de vidéographies, engageant contre lui une très massive levée de boucliers, une ancienne étoile de cinéma, plus très étincelante, se faisant l'étendard d'une pétition en ligne qui aurait mobilisé rien moins que trois cent mille signataires. Le second fait divers partage avec le premier d'avoir été filmé par ses auteurs, ceux-là mineurs, dans le but également de mettre le film de leurs exactions en ligne, cette fois la victime est un jeune homme handicapé mental que ses agresseurs ont choisi de jeter à l'eau dans une petite marre. Ma fille Sarah, ma fille aînée s'appelle Sarah donc, se désolait de ses deux faits divers, trouvant cruelle l'attitude envers le chaton et exécrable l'agression du jeune homme handicapé. Autant de choses qu'elle n'exprime pas tout à fait de cette façon, davantage avec des expressions plus contemporaines, davantage de son âge. Mais c'est bien cela qu'elle veut dire. Et comme je suis sur le point de la féliciter de cette compréhension ordonnée de ce qui relie ces deux faits divers et de ce qui les différencie, elle m'assure d'une plus grande indignation encore de sa part vis-à-vis de commentaires qu'elle a lus sur les réseaux sociaux qu'elle fréquente assidument, commentaires qui visaient à rapprocher les deux faits divers au motif que l'un a été perpétué par Farid, tortionnaire du chaton donc, et l'autre par Mohammed, celui-là agresseur du jeune homme handicapé, Farid, Mohamed, tout est dit, disent les commentaires, dit Sarah, consternée.

Et comme cette fois je la félicite pour son bon discernement, elle lâche, tu imagines si on avait fait cela à Émile ?

Émile est le petit frère de Sarah. Émile est handicapé mental. Autiste. Enfin autiste c'est vite dit. Disons que le handicap d'Émile se situe dans une marge pas très nette, à la frontière de l'autisme, mais nul ne sait exactement de quel côté de cette frontière. Autiste peut-être, handicapé mental, oui, cela indéniablement. Hélas. Et oui, je ne préfère pas imaginer si une telle chose advenait à Émile.

En bon père d'une adolescente, je profite cependant que le sujet soit ouvert pour expliquer à Sarah que les abrutis qui ont mis en ligne les vidéographies de leurs exploits, entre guillemets, tentent, en fait, désespérément, de croquer d'un gâteau qui ne sera jamais pour eux, la notoriété qui est une forme de reconnaissance, et qu'un artiste américain du siècle dernier, du nom d'Andy Warhol, avait prophétisé la chose en déclarant que tout le monde avait une chance d'être célèbre pendant un quart d'heure. Que ce phénomène, depuis les déclarations provocantes de Warhol, avait pris de l'ampleur et que les réseaux sociaux sur internet avaient sans doute décuplé les possibilités d'accéder à ce fameux quart d'heure de célébrité warholien. Et que récemment justement j'avais lu un article à propos des petits trafiquants de drogue dans les Favélas, Sarah tu sais ce que sont les Favélas ?, oui, Papa, ce sont des bidonvilles au Brésil c'est ça ? Oui Sarah, en Amérique du Sud, notamment au Brésil. Les petits trafiquants qui voudraient tellement devenir de gros truands péchaient par vanité et se filmaient dans leurs petites exactions minables et pas toute anodines, et mettaient ensuite ces témoignages vidéographiques sur des sites de partage de tels contenus, pour se faire cueillir quelques jours plus tard par la police, incrédules, finalement, que l'impunité dont ils se croyaient couverts dans les ruelles étroites des Favélas craquait entièrement du fait de cette exposition médiatique inouïe de bêtise. Et j'aime qu'avec Sarah je n'ai généralement pas besoin de développer, elle a très bien compris que le sujet de cette conversation ne portait pas sur les favélas, mais sur les réseaux sociaux et les dangers qu'il y a de produire des contenus dont on ne maîtrise pas entièrement la portée.

Je dépose les filles devant leur école et je file au travail en empruntant une toute petite portion du boulevard périphérique celle, qui relie la porte dorée à la porte de Montreuil, à l'heure pile chaque jour presque, d'un chroniqueur dont j'exècre par-dessus tout les chroniques dextrogènes et le petit ton comminatoire, un pauvre type de droite, du nom de Brice Couturier, qui réussit tous les matins le tour admirable de se convaincre lui-même de ses prophéties et de ses incantations, aussi je choisis d'écouter un peu de musique pendant les cinq minutes de ruban périphérique, Duke Ellington. Quand on y pense ce n'est pas rien ce petit pouvoir, celui qui permet à tout un chacun de remplacer la logorrhée idéologique et matinale d'un Brice Couturier par l'admirable swing du grand Duke, celui de Piano in the background, une simple pression du doigt sur un bouton et exit le sale chroniqueur de droite, bienvenue dans Harlem. Ce sont ces catapultes des temps modernes qui rendent ces derniers supportables.

J'arrive à l'heure à mon travail où j'essuie nécessairement les sempiternelles remarques d'un collègue qui va comme un lundi et pour éviter la pesanteur de cette expression je me plonge dans les premières tâches de la semaine. C'est la première semaine du mois en plus donc, mes collègues et moi avons le devoir de nous pencher avec célérité, mais exactitude, sur les chiffres du mois qui vient tout juste de s'écouler. Vers dix heures je m'autorise une petite pause pour loucher sur les très rares sites de désinformation auxquels la sécurité informatique de la très grande entreprise qui m'emploie laisse encore l'accès, inutile de dire que la plupart des liens qui sont recommandés par mes copains de rezo.net ne sont pas accessibles depuis cet internet bridé que je compare si souvent, à mauvais escient, plaisanterie de très mauvais goût, à ce que l'on doit percevoir d'internet en Chine, ou pire encore, en Corée du nord. Dans ce monde sécurisé et le plus hermétique possible à la rumeur du monde, le site du Monde ne doit son accessibilité qu'à la seule force de ses pages financières qui sont sûrement utiles à quelques grands décideurs de la très grande entreprise qui m'emploie, il n'empêche une visite même rapide de ce site internet est une récréation qu'il ne faut pas bouder trop longtemps.

Où j'apprends que des jeux Olympiques d'hiver vont bientôt débuter - ici je dois avouer que j'ai appris seulement récemment que depuis 1994, semble-t-il, les Jeux Olympiques d'hiver n'ont plus lieu pendant les années bissextiles, mais à vrai dire c'est assez représentatif du peu d'intérêt que j'ai pour la chose sportive, avec une petite exception pour le rugby, sport que j'ai pratiqué et dont j'ai retrouvé il y a quelques années les amicales rudesses en inscrivant Émile au club de Vincennes dans le cadre de l'opération Un Club un Autiste de la Fédération Nationale de Rugby - à Sotchi, dont je pensais, injustement sans doute, que c'était là une contrée tout juste subtropicale, qu'en Ukraine dite voisine, mais voisine comme le seraient les villes de Berlin et de Lisbonne sans doute, ça continue de chauffer, que les chiffres du chômage ne sont pas bons, ça je ne sais pas si je l'apprends ou si je le sais déjà, que le Trésor Public va imposer un redressement fiscal d'un milliard d'euros à Google France, ça laisse un peu songeur, que François Pérol a été mis en examen pour une prise illégale d'intérêt, j'y verrai presque la marque d'une justice efficace, celle qui depuis deux ans s'intéresse à retordre le fil de tout ce qui a été sciemment froissé par les précédents gouvernements d'extrême droite, que le clown pas drôle Dieudonné connaît désormais quelques inquiétudes financières, c'est quand même dommage d'avoir agi avec fracas et sans patience, là où des enquêtes minutieuses auraient eu un effet autrement plus efficace et discret, qu'en Syrie, des négociations probablement infructueuses commencent entre la myriade des partis d'opposition et le tyran au pouvoir, et que, je n'en crois pas mes yeux, oui, le tortionnaire du petit Oscar, le petit chaton dont Sarah me parlait ce matin même dans la voiture sur le chemin de l'école, ce pauvre type qui avait mis la vidéographie de ses exploits funestes en ligne, venait d'être condamné à, tenez-vous bien, un an de prison ferme. L'article mentionnant que sans doute la mobilisation des internautes, les trois cent mille signataires, avait contraint la justice à un verdict peu clément.

J'ai refermé la fenêtre de mon navigateur internet et je suis en quelque sorte retourné à mon travail, en maugréant. À mon sens la justice s'était fourvoyée et donnait raison à la foule indigente et bien-pensante. J'étais disposé à reconnaître que le crétin qui avait torturé ce chat, s'était filmé dans cet acte d'anti-bravoure, et avait été assez stupide pour publier un tel document vidéographique, que ce crétin donc, était un être abject et vraisemblablement dérangé, mais pour tout dire, je ne suis pas antispéciste, Dieu m'en garde, pour moi il n'y avait pas mort d'homme, d'ailleurs le chat avait survécu à ce mauvais traitement et ses propriétaires l'avaient retrouvé. En revanche je me posais la question de l'état peu reluisant dans lequel ce crétin sortirait de prison, dans un an donc, c'était un peu comme si son existence était, d'avance, barrée d'un trait.
J'ai choisi de ne pas trop partager mes doutes à propos de cette décision de justice avec mes collègues qui allaient comme un lundi. Ça ne sert à rien. Ces conversations ne servent à rien, si ce n'est à conforter les uns dans leur pensée rapide, unique et rassurante et, finalement, à m'isoler davantage encore. Sans compter que j'ai assez d'estime pour certains de mes collègues pour ne pas sans arrêt les soumettre à la rigueur de certaines de mes argumentations, dont je sais qu'elles ont surtout le pouvoir de les inquiéter. Ainsi mes doutes sur la véracité des faits lors de l'arrestation de ceux de Tarnac en novembre 2008, de même que le conseil que je faisais d'effectivement lire l'Insurrection qui vient avaient créé de la tension à l'époque, je tâchais de m'en souvenir, toutes proportions mal gardées entre les affaires de Tarnac donc et du chaton Oscar.

Et la journée s'est écoulée assez sereinement, j'ai profité de mon temps de repas, comme je le fais souvent, pour aller parcourir un kilomètre à la nage à la piscine voisine de mon travail, j'étais plutôt content tant je semble désormais parcourir cette aquatique distance en moins de vingt et une minutes, quand je pense qu'il y a deux ans je nageais à deux à l'heure. Sans compter que si l'on en croit Jean-Luc Godard dans la Chinoise, Mao Tse Toung avait parcouru, lui, la distance d'un kilomètre et demi, à la nage donc, en soixante-cinq minutes, cette pensée me faisait pousser du col, Mao petit nageur.