Extrait de Punaises!

Je devrais sans doute le relire, je me suis dit en tendant mon exemplaire un peu défraichi de la Peste d'Albert Camus à Sarah. Ma fille s'appelle Sarah. C'est ce que je me suis dit en le lui tendant et au même moment mon téléphone de poche a vibré, oui, j'ai un téléphone de poche maintenant, depuis peu, et je recevais un message en image de B., ma compagne s'appelle B., qui lisait, laquelle de mes chevilles préfères-tu ? Et la photographie qui accompagnait cette question, étrange extraite de son contexte, n'était pas très jolie à voir, en plus d'avoir été prise de façon inexperte, B., à la différence de moi, n'est pas photographe, la photographie avait donc été prise par B. à l'aide de son téléphone de poche, dans toutes les limitations techniques de cet outil qui n'est pas conçu pour être un véritable appareil-photo, et, de fait, représentait les deux chevilles nues de B., et si je reconnaissais bien celle de gauche, dans ce que d'ailleurs elle m'inspirait à la fois de tendresse et de désir, je concevais au contraire un peu de gêne en constatant que la cheville de droite était difforme, je n'exagère pas, enflée d'un bon tiers et d'une rougeur pas très engageante.

J'étais assez embarrassé, je faisais deux choses à la fois, je suis toujours embarrassé quand je fais deux choses à la fois, d'une part j'étais en train de convaincre Sarah, seize ans depuis peu, que la lecture de Camus, singulièrement de la Peste, était tout sauf rébarbative comme elle semblait le penser en levant les yeux au ciel, et dans le même temps, je voulais répondre à B., ne pas laisser son message sans réponse, mais alors je ne savais sur quel ton je devais répondre, partagé entre une réponse ironique, dont il me semblait que c'était plus ou moins ce qui était attendu de moi, l'ironie par ailleurs étant le mode nominal de nos conversations par messages textuels de téléphone de poche, et au contraire un message qui aurait indiqué que je trouvais l'image inquiétante, est-ce que ça va ?, de la compassion peut-être pas jusque-là mais au moins une saine inquiétude empathique, bref, et ce n'était pas la première fois, le message me laissait dans un état d'indécision quant à la meilleure réponse à lui apporter, tandis que Sarah maugréait comme souvent les jeunes filles de cet âge, m'indiquant qu'elle avait bien compris qu'elle n'aurait pas nécessairement le choix de lire, ou ne pas lire, le livre que je lui tendais mais qu'il ne fallait pas que je m'attende à ce qu'elle trouve cela super, et moi, je me disais que c'est quand même du gâchis, que c'est dommage de se dire qu'elle lirait Camus avec aussi peu d'entrain et de désir, sans kiffer donc, et est-ce que je ne devrais pas tenter de former son goût littéraire avec des lectures qui ne seraient pas du gâchis si elle passait à côté. Et quels seraient les auteurs que je n'aurais pas trop peur de pareillement sacrifier à cette forme de gâchis ? Balzac ? Zola ? Et pourquoi pas Perec ? Pour préserver quelques autres auteurs, Flaubert, surtout lui, Stendhal, Rimbaud, Baudelaire, Beckett.

Naturellement, comme à chaque fois que je tente, presque malgré moi, c'est-à-dire, quand les circonstances m'y poussent, de faire deux choses en même temps je n'en réussis aucune et c'est à peu près à cela que je suis arrivé, d'un côté j'ai envoyé un message à B. qui était très timidement trempé dans l'ironie et qui s'inquiétait de façon un peu outrée que ses chevilles soient défigurées si vous me passez l'expression, certainement pas le message que B. attendait de moi, de l'autre, Sarah est remontée dans sa chambre, de mauvais poil, emportant avec elle La Peste dont nul doute que le livre allait passer un sale quart d'heure dans ses mains peu désireuses de tourner les pages.