Extrait de Élever des chèvres en Ardèche (et autres logiques de tableur)

Contraitement à ce que le titre de ce livre pourrait laisser entendre, son récit se passe dans un open space, en région parisienne. Fin de l'avertissement. Fondu au blanc. Écran d'ordinateur. Le jour même où j'ai reçu le courriel de la Direction des Ressources Humaines de la Très Grande Entreprise dont je suis l'employé, m'indiquant qu'elle était contrainte de restructurer son activité ce qui allait entraîner, entre autres effets, désagréables, de ladite restructuration, des suppressions de postes et que les lignes, et les recommandations, qui allaient suivre me concernaient au premier chef, j'ai également reçu cet autre courriel de la part de la Présidente Directrice Générale de la Très Grande Entreprise qui, jusqu'ici, m'employait, courriel brossant un tableau tout à fait enthousiaste des résultats financiers du premier trimestre de l'année en cours, l'année 2016, et elle, la Présidente Directrice Générale de la Très Grande Entreprise, paraissait d'autant plus empressée de pérorer sur le sujet que ce devait être la première fois, en trois ans de son ministère, quelle présentait des chiffres d'affaires qui ne fussent pas en régression constante, à vrai dire les deux courriels étaient rangés l'un sur l'autre dans ma boîte de récep-tion.

Ce qui me frappa. Tout de même. Mon employeur, une Très Grande Entreprise Internationale spécialisée dans l'informatique, je suis informaticien, avait cependant anticipé que la réception du pre-mier des deux courriels pourrait avoir une incidence directe sur, di-sons, mon humeur, et m'informait, au bas de ce courriel, que si d'aventure j'avais un petit coup de mou, de moins bien, à la lecture, non pas des chiffres du premier trimestre, qui eux, répétons-le, étaient bons, voire excellents, en tout cas la Présidente Directrice Générale, la C.E.O. comme on dit aux States, était souriante sur la photographie qui décorait le haut de ce courriel, un sourire un peu lisse, quoique carnassier, à la mâchoire inférieure de requin, mais sourire malgré tout, non, plutôt par le côté fastidieux de la restructuration, je pourrais bénéficier d'un dispositif d'accompagnement psychosocial [ ] mis en place, avec notamment une ligne d'écoute et de soutien psychologique, anonyme et confidentielle, 24H/24, 7j/7 : Numéro vert : 0800 94 73 52 [et que] vos managers sont également à vos cotés. Côtés sans accent circonflexe sur le " o ", le Directeur des Ressources Humaines de la Très Grande Entreprise Internationale ? américaine, forcément américaine, la CEO, les States ? qui m'employait encore récemment, devait être drôlement ému, en rédigeant son courriel, pour ne pas remarquer que son correcteur orthographique soulignait son coté sans " o " circonflexe. J'étais perplexe.

Certains d'entre vous connaissent, peut-être, mon caractère joueur, qui, couplé à ma mauvaise foi proverbiale, ne boude pas sou-vent le plaisir de faire fonctionner des mécanismes mal conçus pour une manière de démonstration, par l'absurde, de leur dysfonctionne-ment et de leur conception pauvre, un véritable Don Quichotte du Val de Marne. Ainsi me suis-je déjà m'amusé, j'ai un peu honte, aux dépens d'une jeune femme qui portait un T-shirt frappé des lettres Médiation Culturelle à une exposition d'Anseln Kiefer, l'assaillant de mille questions, par exemple à propos des citations de Paul Celan dans le travail labyrinthique d'Anseln Kiefer ? une de mes idées fixes, Paul Celan ? fausses questions et affirmations comminatoires auxquelles la pauvre devait être mal préparée, j'ai vraiment honte, et tandis que cette dernière croulait sous le poids de ma bêtise crasse, et vaguement sadique, je n'étais pas fier, vraiment, je faisais remarquer à l'amie qui m'accompagnait, qui ne m'accompagne plus, il y a peut-être une relation de cause à effet, à quel point le principe de la médiation culturelle était bien le fait de la culture de droite, voire d'extrême droite : ma démonstration était implacable, la jeune femme au bord des pleurs, alors imaginez un peu comme je caressais l'idée de profiter d'une insomnie prochaine pour composer le 0800 94 73 52 vert et de tourmenter le ou la permanente de service cette nuit-là et lui donner du grain à moudre quant à ma future dépression psychosociale, dont je sentais bien qu'aucun dispositif n'allait parvenir à l'endiguer efficacement. Après tout, le plaisir d'un peu de psycho nocturne était à portée d'un numéro de téléphone vert. Des fois je suis pervers. Et retors.

Mais j'ai dû repenser à celle qui ne m'accompagnait plus et à la jeune femme de la médiation culturelle, le pauvre étudiant en psycho, stagiaire de la Très Grande Entreprise qui m'employait, encore il n'y a pas si longtemps, ne méritait pas de récolter les raisins de ma colère sociale et que, si cela se trouvait, il était plongé, à ces heures du milieu de la nuit, dans la lecture des séminaires de Lacan pour son plus grand profit s'agissant de ses notes aux partielles la semaine prochaine. J'ai donc décidé d'orienter ma colère vers l'émetteur, après tout c'était autrement courageux et je trouve que cela servait mieux mon propos. J'ai donc écrit ce courriel à mon chef de service et à son chef et au chef de son chef. Et derechef au chef du chef de son chef.

Bernard, (mon chef s'appelle Bernard)

Je dois t'avouer ma sidération. Comme je re-çois très peu de courrier sur ma boîte mèl de Maman, ironiquement ce message est juste au-dessus de celui de Madame R. qui pérore [j'aime bien le verbe pérorer] à propos des résultats excel-lents du premier trimestre.

Ce n'est évidemment pas la seule des contra-dictions de ce message qui en fourmille, mais je me refuse d'en faire l'exégèse, malgré tout la plus désopilante est celle d'une offre de récon-fort psychologique, pour ma part je vais bien, merci, mais je donnerais volontiers ma part de soins psychologiques aux personnes qui se sont penchées sur la fastidieuse rédaction de ce mes-sage, parce que à ce niveau de ce que les psy-chanalystes appellent de la dissociation il est normalement urgent de consulter.

Je m'apprête donc à affronter avec la ténacité qui est notoirement la mienne le parcours vis-queux de la reconversion auprès d'une antenne de la mobilité dont je ne doute pas que la véri-table mission est surtout bornée à tenter de faire accroire que le départ volontaire est la meilleure des solutions (j'espère pour eux que leur performance ne sera pas jugée en fonction du nombre de personnes qui seraient capables de croire un mensonge pareil) et non celle, offi-cielle, de sauvegarder l'emploi, expression qui se pose là en terme de perversion sémantique par retournement du sens.

Par ailleurs je présume que les rédacteurs de ce message poussent le déni de réalité jusqu'à imaginer que le recevant, les forces de concen-tration de ses lecteurs s'en voient décuplées, ce qui, dans mon cas, devrait beaucoup m'aider pour brasser des données, les analyser, prédire leur comportement et imaginer de meilleures fa-çons de les canaliser, pour une des applications les plus critiques d'une des plus grandes infor-matiques du monde, je ne sais pas comment les remercier pour ce si tétanisant coup de main.

Toi tu sauras peut-être leur dire, pauvre technicien que je suis, je ne saurais jamais trouver les mots assez justes pour cela.

Philippe

Philippe De Jonckheere,
Maîtrise d'Ouvrage des outils stratégiques de l'Arrière-Guichet au sein de l'équipe Conception & Automatisation IT21F
philippe.dejonckheere@tresgrandeentreprise.com

Dernièrement j'avais eu un petit différend avec mon directeur fonctionnel, comme on dit, je l'avais trouvé dans son bureau pour lui expliquer que s'agissant de sa dernière demande d'étude de faisabilité d'installation d'une application d'enregistrement des sessions de nos prestataires ? je m'excuse pour le remarquable enchâssement de génitifs, fréquent dans l'informatique et dans le langage de l'entreprise, un mouchard sur le PC des intérimaires, si vous préférez, n'hésitez pas à m'interrompre quand certains détails techniques de la conversation vous donnent de la difficulté, une question n'est jamais stupide, il vaut mieux passer pour un idiot cinq minutes que de rester un idiot toute sa vie, il n'y a pas de tabou entre nous, pas de sujets non plus ? j'avais un problème, un sujet, comme on dit, pour ne pas dire problème, que je n'avais pas hésité de qualifier de philosophique, je voulais surtout éviter le mot politique ? même sujet politique ne serait pas bien passé ?, tant je trouvais que sa demande n'était pas très respectueuse de l'intimité des personnes pour lesquelles cette application serait installée. Il a beaucoup tiqué, me demandant si j'étais sérieux, puis se rendant compte, on ne sait jamais avec moi paraît-il, que je l'étais, tout ce qu'il y a de plus sérieux, il s'est d'abord, avec une belle constance que je dois lui reconnaître, employé à m'expliquer qu'il y avait dans cette demande d'étude des enjeux financiers pour la Très Grande Entreprise, cliente de la Très Grande Entreprise qui m'employait encore au début de l'année, que de déroger à cette étude de conception risquerait surtout de m'attirer des ennuis. Il devenait contrarié quand je lui faisais remarquer qu'en fait je préférais avoir des ennuis que de devoir contribuer, d'une façon ou d'une autre, à ce que je commençais à appeler par son nom, c'est-à-dire une saloperie, une vraie saloperie ai-je dit finalement ? me retenant, in extremis, de dire ce que je pensais vraiment, une putain de saloperie. Un peu à court d'arguments mon patron m'a signifié qu'il me trouvait irréaliste, qu'il ne me prenait pas au sérieux et qu'il fallait vivre ? qu'il fallait donc réfléchir aux conditions d'installation d'un programme qui permettrait d'enregistrer de fond en comble toutes les actions, clics, copies d'écran et saisies des prestataires ? et que sinon il y avait élever des chèvres en Ardèche. Pour nous détourner de mon sujet, de mon problème philosophique, des fois j'exagère, je lui ai promis que lors de mes prochaines vacances dans les Cévennes, je ne manquerai pas de lui rapporter un pélardon de la Cezarenque. " Un quoi ? " a-t-il demandé.

Et ce matin, en envoyant ce courriel à ma chaine de direction ad-ministrative, je me suis fait la réflexion que jamais la perspective d'élever des chèvres en Ardèche ne m'a paru plus attrayante. Des chèvres ou des abeilles. J'aime bien les deux. Et j'aime même bien la réunion des deux, une moitié de pélardon frais, pas encore crémeux, presque crémeux, sur laquelle on fait couler une cuillérée de miel de châtaignier est assurément un plaisir des dieux cévenols.