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Le
"bloc-notes du Désordre" à l'Université de Rennes.
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Mardi, octobre 01, 2002 ![]() Dire ou plutôt tenter de dire comment s'est passée cette fameuse
intervention de Rennes, dire ou plutôt tenter de dire l'université,
ses drôles de moeurs et ses manies. L., lui, en rend parfaitement
compte, comme toujours dans
un de ses albums photos, excellente pratique dans laquelle il
témoigne par le texte ( souvent très drôle ) et les images de ces
divers événements culturels qui jalonnent notre vie, toutes ces
tentatives, certaines même, misérables, les notres, de faire sens,
de donner du sens à nos vies de chercheurs de la petite semaine,
de sortir de nos antres et d'aller vers les autres, de leur montrer
peut être pas le fruit de nos entrailles, enfin pas toujours, mais
celui de nos recherches, au moins ça. Des fois ça rate, souvent, des fois c'est de la félicité, ce qui
avait été patiemment assemblé en usine, continue de fonctionner
en public, le lendemain, c'est avec bonheur que l'on retourne dans
les ateliers et que l'on retrouve les odeurs familières des copeaux,
de la graisse, de l'huile, de la thérébenthine, de l'encre, et puis
aussi celles des feutres à alcool ou encore ces odeurs de plastique
libérées par des cellophanes enfin déchirées (Hier soir je n'avais
pas fait de polaroid depuis des années et en ouvrant le ventre de
l'appareil pour le gaver, cette odeur incomparable entêtante et
chimique, qui résisterait longtemps à ma description, je n'essaie
même pas, qui était restée prisonnière tout ce tems dans l'appareil
et qui me donne à revoir toutes ces images attendues, dans la lente
apparition des formes, les ombres en premier, lenteur d'apparition
qui fait mentir cette notion de photographie instantannée). Quand
ça foire au contraire, on se demande ce que l'on est venu chercher
et les lendemains sont plus poussiereux, l'atelier est dans le désordre
lamentable qui a prévalu à l'agitation et aux préparatifs fébriles,
une seule chose à faire se saisir du balai et pousser dans un coin,
poussière, bandes de papier, vider pots de justeuse et opaque térébenthine,
vider les corbeilles saturées d'emballages arrachés sans soin (ce
que l'on peut être peu soigneux quand on a la fièvre), défroisser
par acquis de conscience certaines boulettes de papier, des fois
que l'on y trouve quelque chose de meilleur que ce qui a justement
échoué le grand soir, s'apercevoir que non, le brouillon ne rachète
pas la copie, faire table rase. Et recommencer. Mais enfin là, qu'attendait-on de moi au juste?, que je parvienne
en dix minutes à extraire mon jus long de 17 pages (à propos duquel
L. se plait à ironiser, à raison) et d'en faire une pillule digeste
de 5-10 minutes?: vous pourrez juger de ma faible aptitude à la
concision sur les enregistrements. Il y a cette plaisanterie que
François Bon fait toujours aussi bien quand
il est à une tribune, le gardien du temps comme s'intronisent souvent
les organisateurs rabat-joie des festivités le presse de conclure,
et lui, au détour d'une phrase, annonce héroïquement : "Fin du
premier point". Ca a toujours le don de me faire rire et puis
c'est efficace pour s'acheter à peu de frais un peu de cette matière
vitale à l'orateur, le temps. Désagréable impression tout de même
d'avoir planché une semaine durant sur le sujet et d'en faire un
gâchis incroyable en peu de temps, comme de construire un bateau
et une fois en pleine mer d'en ouvrir en grand la coque pour le
plaisir très passager de voir l'eau s'engouffrer comme chez elle,
là où elle n'a pas habituellement voie. Dans l'atelier on se grise de phrases lourdes (de gestes amples
de peinture, d'encre et de mine), on est courageux. Le grand soir,
on susurre du bout des lèvres ces mêmes phrases dont l'écho contenu
par les murs de l'atelier, nous paraissait tellement prêter à conséquence,
et qui soudain à l'air libre se décomposent et se consument: à ce
petit jeu on passe vite pour un écervelé, ce qui est un moindre
mal, ou un prétentieux, un vaniteux, ce qui blesse, forcément. Reste, dans notre cas, ce que l'on a écrit, L. m'assure que c'est
cette trace qui vivra désormais, puisse-t-il avoir raison. Mais
si à vous aussi le spectacle de la mer qui envahit les cales par
les voies d'eau peut procurer cet étrange plaisir, alors écoutez
plutôt les enregistrements d'une débacle (pas tant celle de L. davantage
rompu à l'exercice que la mienne, puisque c'est moi qui vous y invite) Et tout cela c'est mal rendre conmpte bien sur du plaisir de passer
deux jours de franche rigolade avec L. et Catherine. samedi, septembre 28, 2002
![]() De retour de Rennes, l'automobile lancée à vive allure et dans
le grondement continu de son moteur poussif mais courageux, je ne
peux détacher mon esprit de ces deux jours passés en compagnie de
Catherine et Laurent, journées entières passées dans l'intelligence
des discussions et la chaleur de l'accueil, longs moments passés
dans la pièce dans laquelle le coeur des habitants du lieu semble
battre plus fort, au milieu des livres qui couvrent les murs ( et
une partie des fenêtres ), dans le silence aussi des appareils-photo
numériques qui enregistrent sans un bruit (et non le tonitruant
rideau du 6X6 qui claque) et capturent tels des filets à papillons
les "photos de minuit"
de Catherine. Des raviolis chinois ( pas des dumplings,
ce qui ne veut rien dire pour mes hôtes ) préparés avec brio et
un peu d'agitation, celle d'une guèpe, par Laurent qui parait inapte
à la lenteur, dégustés du bout des baguettes dans un concert de
soupirs d'aise de la part de Catherine et de moi-même: du plaisir
sans mélange. Lorsque mon vaillant petit moteur m'amena enfin aux
portes de Gournay-en-Bray, les lieux pourtant familiers ne m'apparurent
défigurés par l'habitude comme toujours, mais au contraire transformés
par cette amitié partagée dans la confiance, dans l'absence de méfiance
du regard de l'autre, et dire que nous ne nous connaissons pas.
Ordinairement j'écris
ici les choses dont je pressens qu'elles s'évanouieront sans un
bruit, je ressens cependant aujourd'hui le besoin de consigner
ceci par écrit (pour me/vous prendre à témoins sans doute ): je
garderai longtemps le souvenir de montrer mes photographies à Catherine
et Laurent après minuit, de l'attention et de l'écoute dont ils
furent capables cette nuit-là. Plus tard en sortant de chez eux
je dus enjamber un pauvre homme endormi dans la cage de l'escalier,
ivre-mort, encore assommé de la démence qui l'avait habité dans
la soirée: on ne passe pas par dessus un homme sans en ressentir
une gêne, on voudrait pouvoir le relever, mais ce dernier était
tombé dans un sommeil sans rêve, j'ai repensé à cet autre homme
mort de froid dans les rues de Chicago pris par le choc du froid
hivernal du Middle West, de mon désespoir devant l'indifférence
alentour: je voyais un homme mort pour la première fois. jeudi, septembre 26, 2002
![]() Et j'entre dans l'amphi de l'Université qui accueille le fameux colloque sur les écritures en ligne, les pensées monopolisées par ces vues déjà anciennes mais pourtant plus prégnantes ces deniers jours, à propos des récits récursifs. En voyant l'écran sur lequel nous allons pouvoir projeter ce qui se passe en ligne, je savoure déjà de me retrouver à la tribune tapant les lignes du jour du bloc-notes du désordre: nous y sommes, en somme, dans cet espace incertain, à la frontière poreuse des deux mondes qui ne font pas parfaitement corps. Et d'inscire là où je légende habituellement les images du bloc-notes: photographie de L.L. de Mars ( en enchassant "L.L. de Mars" dans une balise de lien qui renvoit naturellement au Terrier, L. est assis maintenant à mes côtés à la tribune.) Journaux en ligne(Weblogs) Commençons par quelques définitions. WEBLOG: de web qui
signifie web (donc toile) et de log qui signifie "carnet
de bord" et par extension "journal". Le weblog (et par contraction
blog) est donc un journal qui se tient sur le réseau internet.
Le pauvre équivalent proposé en langue française, "joueb" (pour
la contraction équivalente de "journal" et de "web") est
une aberration tant on demande à la langue française de se plier
aux habitudes de contraction et d'hybridation de mots qui sont davantage
l'apanage des langues anglo-saxonnes. Par la suite nous essaierons
de donner des équivalents en langue française pour les termes génériques
propres aux journaux en ligne (weblogs ou blogs), ces équivalents
sont des pis-allers, les linguistes désertant notoirement le nouvel
espace d'usage de la langue qu'est Internet. D'autres définitions
utiles:
Si je dois m'interroger sur les raisons qui me poussent à tenir mon journal en ligne, je suis obligé de constater que ses motivations sont anciennes puisqu'avant de tenir le bloc-notes du désordre, je tenais à jour mon site (le Désordre ce qui explique le titre de mon journal en ligne (blog) qui au départ se voulait un aperçu des coulisses de la construction et des mises à jour du site) et qu'avant le site j'avais tenté de nombreuses expériences de pratiques quotidiennes. En 1992, je décidais de faire un autoportrait (type photo-maton) tous les jours, c'est un projet que j'ai fini par abandonner en 1999, un peu à bout de force de cette astreinte (morale et financière) impliquée par devoir se tirer le portrait une fois par jour. En 1994, je faisais une première tentative de chronique au polaroid d'une année, tentative qui échoua pour des raisons de bris de l'appareil et qui ne put être retentée que quatre ans plus tard en 1998 et qui s'intitule Pola Journal ( entièrement consultable en ligne sur Désordre). En 1994 également j'entamais la rédaction d'un roman (intitulé la Cible) et qui fonctionnait sur le principe suivant: le roman était le journal d'un homme qui n'avait plus que cinq mois à vivre et je rédigeais ce roman en suivant le rythme quotidien de cette prise de notes (tenue de journal) supposée à mon personnage. En 1990, je tentais pareillement de dicter tout au long d'une journée les différentes actions qui composaient une journée, mais las, le projet tourna court puisque je tombais dans la chausse-trappe prévisible qui voulut que je commençais en énonçant à mon dictatophone que je venais de l'allumer et de presser sur la touche d'enregistrement et que ce que j'étais en train de faire était d'enregistrer mon action d'enregistrement, laquelle se reprenait en charge, ce qui donnait quelque chose comme ceci: "je suis en train de parler dans mon dictatophone décrivant avec force détails mon action qui consiste à enregistrer le fait que je sois en train de parler dans mon dictatophone décrivant avec force détails le fait que je sois en train de dicter dans mon appareil de prise de notes audiophonique etc..." En septembre 1992, j'ai subi une intervention de réduction de hernie discale. L'hospitalisation qui suivit, a duré deux semaines, pendant lesquelles les infimières m'ont administré de fréquentes doses d'opiacées. Ces drogues furent à la fois très efficaces pour ce qui est de contenir la douleur et aussi pour me faire perdre toute notion du temps ou presque, rendant ma mémoire du court terme quasi inopérante et très parcellaire. Des périodes étendues d'inconscience étaient entrecoupées de périodes de demi-conscience brèves, pendant lesquelles j'ai pris nombre de polaroids: il arrivait par exemple que, gagné par le sommeil sans rêve, je ne vois pas se développer entièrement une image faite dans un moment de demi-éveil, pour la retrouver sur ma tablette, entièrement développée, en recouvrant conscience. En cela certaines de ces images servaient de repères dans ce parcours d'ouate, pareils aux cailloux du Petit Poucet.
On, l'aura compris ce qui motive le chroniqueur en ligne (blogger) comme celui qui tient son journal (Charles Juliet dans son Journal publié chez P.O.L.) ou écrit des chroniques quotidiennes (Pierre Georges dans le quotidien le Monde), celui qui (se) photographie quotidiennement (Michael Salsmann), celle qui (se) filme tous les jours (Miss Trash sur son site éponyme), celui qui enregistre les sons qui ponctuent sa journée (pas d'exemple en tête et pas très sur que cela ait déjà été fait), ou que sais-je encore, c'est le frêle espoir, non de retenir un peu de ce qui s'écoule, projet fantasque, mais de maintenir en pleine lumière, ce qui justement reste et demeure dans l'ombre, une ombre qui s'épaissit à mesure que s'entasse sur eux de nouveaux événements pareillement minuscules et aussi peu aptes à émerger de la masse indifférenciée du temps qui englue ce que justement on oublie, l'immémorable selon l'incipit implaccable de Face à l'immémorable de Louis-René des Forêts: "Cette masse indifférenciée comme perdue sur un fond de grisaille où la lumière n'a accès que par intermittence et semble même de jour en jour se faire plus rare, quel langage serait assez chargé de désir pour lui donner relief et couleur, à moins de recourir aux artifices d'une transfiguration mensongère?" En soi ce qui compte c'est l'enregistrement. De même en revenant de marcher une heure ou deux, la marche comme moteur de l'écriture (lire Mon année dans la Baie de personne de Peter Handke), il m'arrive d'essayer de retracer toutes les rêveries ( et de ne parvenir à n'en consigner que quelques unes ) qui peuplèrent ma déambulation des pas sur laquelle s'est superposée celle plus vagabonde encore de la pensée. Rien ne me dit alors que ce qui m'occupa l'esprit chemin faisant n'est plus ou moins crucial que ce que je retiendrais effectivement d'une journée qui s'est écoulée et qui elle même dans son entier disparaîtra sous le poids des jours suivants, ce dont on se souvient, somme toute c'est l'accident. Comment chroniquer alors une vie sans accroc et a fortiori une existence sans reliefs notables? Les rêveries d'un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau sont une comparable tentative de retenir un peu de l'immémorable en le reliant ou en le chargeant de considérations plus vastes et plus universelles. "La campagne, encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste, trop analogue à mon âge et à mon sort que je ne m'en fisse pas l'application."
Relire certains livres, c'est un exemple, lus il y a des années, me permet parfois de mesurer que les couches successives de l'oubli ne recouvrent peut être pas tout entièrement. Un signet, en fait une carte postale ( ou de tout autre vestige comparable ) utilisée comme tel me donne à revoir que ce livre fut lu en été, dans les Cévennes, ce dont je n'aurais pu me souvenir de façon très exacte et carambolage de la mémoire, une phrase ou un paragraphe ( remis dans l'éclairage de ce signet enfoui dans ce qu'il signale désormais dans le texte une lecture passée et qui s'unit aux conditions physiques de cette lecture, déformation par ailleurs suggérée par Georges Perec dans Penser/classer: "Livre, journal ou prospectus, je ne me suis pas intéressé tout au long de ces pages, à ce qui était lu. Seulement au fait qu'on lisait, en divers lieux, en divers temps. Le texte que devient-il qu'en reste-t-il? Comment est-ce perçu, un roman qui s'étale entre Montgallet et Jacques-Bonsergent? Comment s'opère ce hachage du texte, cette prise en charge interrompue par le corps, par les autres, par le temps, par les grondements de la vie collective? Ce sont des questions que je pose, et je ne pense pas qu'il soit inutile à un écrivain de se les poser" ) me remet en mémoire les pensées qui avaient pu être les miennes tandis que je lisais ce livre, il y a dix ans, il s'agit toujours d'un exemple. Les chaos de cette pensée, qui peine à retenir à elle un peu de cette promenade désordonnée, laissent cependant en dépit (ou à la faveur) de leur désordre des interstices fulgurants: la mémoire involontaire dont A la recherche du temps perdu fait son sujet toujours plus fuyant, la madeleine trempée dans le thé, une enfilade de peupliers en calèche et les pavés inégaux d'une cour d'hôtel particulier donnent au narrateur de la Recherche un accès inattendu et ô combien temporaire à des pans disparus de sa mémoire. Et bientôt machinalement , accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillérée de thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de Madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qu'il se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Tenir son journal en ligne (blog) n'est-ce pas semer des cailloux dans ce qui s'amoncelle en espérant que ces derniers n'auront pas été emportés entre temps par quelque accident géologique et dans l'espoir également que retrouvant ces cailloux on puisse en fait acquérir la certitude de touner en rond. Cet égrénage de petites bornes de mémoire est le centre de l'entreprise de Joe Brainard dans I remember:
Le journal en ligne (blog) partage donc avec la chose écrite
cet enjeu de la mémoire, non seulement dans sa tentative de sauvegarde
de temps immémoriaux, enfouis dans la masse des jours qui se succèdent,
mémoire involontaire mais dont il faut enregistrer les moindres
étincelles, mémoire collective aussi ( in Je me souviens de
Georges Perec déjà cité ) et aux chapitres les plus sombres de la
mémoire collective, la littérature finit par donner la parole à
celui qui n'a pas de témoin ( au motif que "nul ne témoigne pour
le témoin" selon les mots de Peter Handke ), cet homme-là, fort
heureusement oublié et épargné par le geste dernier de l'abomination
s'appele Robert Antelme, Primo Levi, Elie Wiesel ou encore Henri
Alleg: "Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour
lui dire : « Vous avez tort, vous vous en repentirez ! » Furieux,
Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : « Chaque fois
que tu me feras la morale, je t'enverrai une giclée ! » et tandis
que je continuais à crier, il dit à Jacquet : « Bon Dieu, qu'il
est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! » Roulant ma chemise en boule,
Jacquet me l'enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je
serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j'y trouvai
presque un soulagement." (in la Question d'Henri Alleg)
Ces journaux en ligne-là (blogs) n'existent peut être pas
encore, ils seraient sans doute les plus utiles d'entre tous: "Hier,
je n'ai pas été capable, indigente paresse obsène, de remplir cette
obligation fictive qu'est la rédaction de ce journal. Je suis sur
en revanche que d'autres en Israël et en Palestine, en dépit des
vies assombries, ont encore cette force, celle du témoin. Ces journaux-là,
les leurs, il faudra les lire absolument, les faire paraître, les
inscrire dans leur histoire. Pour ma part je n'ai rien dont il faudrait
que je témoigne et puis je suis un médiocre témoin." (un article
du Bloc-notes du Désordre datant du 21 juillet 2002 )
Il y a cependant des disparités qui différencient le simple journal de bord, journal ou chronique, mémoire (blogs) et autres pratiques écrites ou non. Lorsque l'on tient un journal en ligne (blog), on le fait sous le regard et la lecture d'Autrui (en cela on rejoint les chroniqueurs de journaux) qui de ce fait lisent les articles (posts) du journal en ligne (blog) (pas nécessairement le jour même où ils sont écrits mais disons dans un contexte temporel proche) au fur et à mesure. Il y a la possibilité d'une relation resserrée entre celui qui écrit et celui qui lit (ou regarde, car je veux toujours garder à l'esprit que les premiers journaux ou chroniques en ligne (blogs diaries) que j'ai rencontrés étaient des aventures visuelles, telle que la Chronique ordinaire de Gisèle Didi). Celui qui lit peut le faire facilement à l'aune de qui est vécu par lui, de que les existences ont de commun (ce qui lie les êtres le plus fondamentalement: l'humain) ou de ce qu'elles différent (la particularité des parcours et des horizons). Cette relation possible qui a l'étroitesse de communion connue de ceux qui se retrouvent, par exemple, dans l'exhaltation de sentiments propres à la littérature romantique, pour ne citer que cet exemple, voisinage et universalité des impressions qui vont par devers les siècles, le lecteur d'aujourd'hui et l'auteur du XIXème siècle unis, notamment par le biais de l'identification du lecteur aux protagonistes de sa lecture (avant le mode des images existait la mythologie), cette proximité donc, se resserre puisque par l'usage du courrier électronique (mail) il est donné à celui qui lit d'écrire à celui qui écrit, à ce dernier, de ce fait, sera donnée la possibilité de lire celui qui lit, l'immédiateté relative du courrier électronique (mail) créant plus facilement ce pont fictif puisqu'il réduit imperceptiblement la distance entre l'auteur et son lecteur (qui a, un jour, essayé d'écrire une lettre à un auteur qu'il admirait par le truchement de son éditeur, saura combien est impressionnante cette prise de contact épistolaire par le verbe qui est justement l'outil même de l'artiste admiré). Extrapolons facilement que celui qui lit fasse également partie de ceux qui écrivent, ce qui offre sans mal de nombreuses possibilités d'éclosions de communautés désormais avouables au contraire de celle envisagée justement par Maurice Blanchot dans la Communauté inavouable, et ce faisant, cette propagation de cellules compatibles débouche logiquement sur des rencontres-intersections entre chroniqueurs en ligne (bloggers). Pour donner un exemple: "Surprenante communauté de pensée aussi entre Gisèle et moi, et la soirée s'est écoulée avec un belle lenteur. Toutes les questions que nous voulions sans doute poser à l'autre arrivaient pêle-mêle et n'obtenaient pas toujours leurs réponses, mais nous n'en avions cure, avançant, sans peur et sans heurt dans cette connaissance à la fois amicale et courtoise de l'autre. Toute l'affection ( la tendresse presque, le fétichisme pour la frange haute sur le front) qui s'était doucement faite jour à la lecture de la Chronique ordinaire se portait enfin sur une personne, une véritable personne, cette fois-ci habitée d'une voix, de gestes, de cigarettes fumées et de grands gestes empressés pour m'épargner leurs volutes et d'un sourire et de traits du visages très mobiles, sans cesse changeants." (Extrait du Bloc-notes du Désordre, daté du 30 juin 2002) De son côté la Chronique ordinaire de la même Gisèle Didi, affichait à la fois une image de la frange haute sur le front, indiquant par là de la bienveillance pour mon fétichisme sans conséquence et un sommaire croquis dessiné pour mieux se faire comprendre, à même la nappe en papier du restaurant où nous avions dîné. Par la suite les outils (notamment les liens hypertextes) et les autres artifices offerts par les services de tenue de journal en ligne (blogging service provider) comme la possibilité de reprendre un article (post) pour l'enrichir ou a cntraire en réduire la portée de même que le possibilité d'appliquer des styles typographiques au texte, tel que le texte rayé laissant cependant lisible ce qui est rayé, rendant ainsi visibles ce que la peinture appele les remords, possibilités qui rendent la matière textuelle vivante et certainement attrayante aux lecteurs de journaux en ligne (blog) enclins à s'approcher davantage de l'univers de celui qui écrit, ou en amont de cela par le réseau lui-même ( je pense aux listes de diffusion et aux forums ), ces outils et ces menus artifices permettent de donner aux lecteurs le loisir de fonder communauté, soit autour de celui qui écrit, soit autour d'un intérêt commun, ou soit aussi une communauté de gens qui écrivent.
Ecrire cependant sous la lecture d'Autrui, du lecteur, impose surtout affronter en plein la (sa) médiocrité. Stendhal s'exhortait fameusement à écrire vingt lignes par jour, vingt lignes paraissent peu dans la main d'un auteur d'une pareille amplitude que celle de Stendhal, cela dit assez bien la difficulté à s'extraire des jours peu fastes, en cela c'est donner à l'ordinaire une place plus voyante, rendant au quotidien sa masse, celle constituée par le poids des jours, pour reprendre l'expression de Peter Handke. L'exemple de Stendhal fut suivi à la lettre par Harry Mathews qui écrivit 20 lines, une année au rythme d'une vingtaine de lignes quotidiennes, qu'il pleuve, neige ou vente. Comme pour de nombreux écrivains, entammer une journée de travail me décourage et exige de moi une grande dépénse d'énergie pour éviter ce découragement. il y a quatre ans, on m'a rappelé cette injonction que Stendhal s'était faite à lui-même au début de sa vie: "écrire 20 lignes par jour, génie ou pas." A cette époque Stendhal avait le projet d'écrire un livre. J'ai délibérement pris cette idée au mot et j'en ai fait une méthode pour surmonter mon angoisse de la page blanche. Même pour un écrivain douteux et de peu d'entrain, 20 lignes paraissaient un objectif raisonnablement atteignable, tout particulièrement si ces vingt lignes n'étaient pas motivées par un plus vaste dessein tel qu'un roman ou un essai. L'année qui suivit j'ai commencé nombre de journées d'écriture en m'acquittant d'au moins vingt lignes, écrites à partir de ce qui voulait bien me passer par la tête, sur un bloc-notes réservé à cet effet (Péface à 20 Lines d'Harry Mathews. ) Ne pas hiérarchiser le quotidien, faut-il être un écrivain aussi considérable que Saint-Simon pour s'y mesurer sans risque de trébucher sur sa propre platitude, et ne souffrir que d'une seule interruption légendaire, cette période sinistre de quelques mois à l'heure du décès de son épouse et qui ménage dans le texte homérique une très modeste faille sous la forme de larmes dessinées sommairement en lieu et place des lignes qui ces jours-là se sont étranglées de la douleur de la perte de l'être cher!
Pas nécessairement scandées dans un rythme quotidien, citons tout de même quelques unes des préoccupations que l'on prête habituellement au Nouveau Roman, l'acharnement à décrire le vernaculaire et l'infime au risque d'égarer son lecteur comme Alain Robbe-Grillet dans la minutie de ses descriptions, celle, par exemple, de la lente progression verticale d'une scutigère le long d'un mur partiellement plongé dans l'ombre (in La Jalousie). Voisinant cet l'enjeu de captation de l'infime se situe Tentative d'épuisement d'un lieu parisien de Georges Perec dans laquelle Perec se surprend à écrire (sans doute dans un moment de découragement passager): "(Limites évidentes d'une telle entreprise: même en fixant comme seul but de regarder, je ne vois pas ce qui se passe à quelques mètres de moi: je ne remarque pas, par exemple, que des voitures se garent)", puis plus loin après une longue énumération, par leurs numéros, des différents autobus passant sur la place Saint-Sulpice: "(peut être ai-je seulement aujourd'hui découvert ma vocation:contrôleur de lignes à la R.A.T.P. )"; Il y a contenu dans la pratique du journal en ligne (blog) l'enjeu du minuscule, d'une écriture du réel entièrement diluée dans le devoir de quotidienneté; à force de dilution pourtant, il est à craindre que le lecteur ne puise plus dans la lecture des journaux en ligne (blog) ce qui fait habituellement son plaisir de lire, puisqu'à la déroutante description de l'infime/intime, s'ajoute l'effet nocif de l'accumulation à la fois des articles (posts) qui se succèdent à laquelle s'ajoute celle de tous les journaux en ligne (blogs) dont la prolifération peut devenir le frein comprimé à une réelle adhésion du lecteur écrasé par le surnombre. En cela les journaux en ligne (blogs) se comportent comparablement à la chose écrite quand elle s'exprime au travers de politiques éditoriales: les avatars de gâchis de papier (et d'encre) voué au pilon de chaque automne dans notre pays, par le désaveu des lecteurs, imitent la saturation du réseau (moins onéreuse dans sa gabegie de ressources naturelles) par les journaux en ligne (blogs).
Le chroniqueur en ligne (blogger) accumule. En effet les articles (posts) de ce dernier s'entassent les uns sur les autres selon le principe d'une pile sur laquelle les articles les plus récents sont affichés les uns après les autres, les plus récents s'affichant à la place des précédents, toutefois toutes les pierres qui ont contribué à la hauteur du tas sont toutes accessibles par la consultation des archives aidée même d'un moteur de recherche interne si le chroniqueur en ligne (blogger) est allé assez loin dans son geste d'atteindre le lecteur et le dessein de favoriser le lecteur dans sa lecture de cette accumulation. Les articles (posts) s'accumulent pour tisser quotidiennement une lecture aux ramifications toujours plus nombreuses, cette accumulation de soi, pour peu qu'elle soit assidue devient l'objet d'une lecture protéiforme et sans cesse mouvante. De fait à l'image des personnages principaux d'A la Recherche du temps perdu, dont le vieillissement (tout particulièrement comme il est perçu par le narrateur dans le Temps retrouvé) donne à voir au delà des signes corporels de la morsure du temps, duchesses et princesses perdant de leur superbe, plutôt les métamorphoses des caractères et leurs traits aux multiples facettes distribués dans les différents personnages qui ont survécu au temps étendu du récit. Pareillement dans son auto-accumulation, c'est un fait enviable, le chroniqueur en ligne (blogger) devra affronter ses contradictions propres héritées du passage du temps à l'oeuvre sur ses certitudes. Cette érosion temporelle sera un bel objet de lecture, s'il nous est cependant donné l'occasion d'en être les spectateurs, rappelons en cela que la pratique du journal en ligne (le blogging) est récente (que pour les plus anciens d'entre eux la date de naissance de ces manifestations se situe aux environs de 1998, nous sommes en 2002) et que les critères de sélection pour le référencement de ces journaux en ligne (blog) dans les officines de recensement de ces entreprises (blog databases) en disent long sur l'éphémérité de la pratique, puisqu'un délai d'un mois seulement d'activité continue est la condition sine qua non pour figurer parmi les listes trouées aux mites dans leurs liens par autant de journaux en ligne (blog) qui disparaissent chaque jour: il ne faut pas se laisser berner par la tapageuse réclame des services de tenue de journal en ligne (blogging service providers) toujours promptes à insister sur le taux de natalité davantage que sur celui de la mortalité. Le fait que je sois ici, dans le cadre d'une commande presque, à deviser à propos de cette pratique que j'estime récente pour moi-même, cinq mois d'exercice ne constituant pas à mes yeux la preuve de grand-chose, cette invitation, faite à moi, donc, en soi montre assez bien le vieillisement prématuré qu'il faille craindre pour ces pratiques.
Si un journal en ligne (blog) est en soi un projet d'accumulation de soi, il convient deuxio de se poser la question des accumulations de ces accumulations justement. Parmi les caractéristiques essentielles du journal en ligne (blog), nous remarquons d'emblée que le texte est truffé de liens hypertextes qui relient et interconnectent d'autres journaux en ligne (blogs) principalement, mais aussi des sites internet, dans une acceptation plus classique du terme. Dans ces bibliothèques accumulatives, néanmoins fictives, on peut regretter l'absence de volonté réelle de réunir lesdites chroniques et journaux en ligne (blogs) selon des thématiques qui à défaut d'être originales auraient le mérite de dresser des bibliothèques moins virtuelles qui si elles avaient la qualité d'être dûment archivées, seraient de bonnes sources de témoignages pour l'avenir, l'accumulation de ces bribes de temps s'écoulant ayant alors la vertu de composer par touches successives des paysages autrement voués à la disparition. Il existe somme toute peu d'initiatives de ce genre, citons pour mémoire l'Adam Project, base vivante crée par Timothée Rolin et dont le principe consiste à collectionner des chroniques, à la fois visuelles et écrites, d'une journée allant de minuit à minuit, quelques règles de base font office de faibles contraintes dont de nombreux participants s'affranchissent par ailleurs, ce qui ne semble pas mettre en péril la cohésion d'ensemble qui réunit pour la plupart des chroniqueurs d'un jour et dont le talent, par ailleurs, varie beaucoup d'un individu à l'autre, en cela on peut facilement dire que cette denrée habituellement rare dans nos vies est présente dans le projet dans une dilution comparable, c'est d'ailleurs dans ces reflets involontaires de l'existence que l'Adam Project touche au plus près cette notion d'exsitence à proprement parler et s'en fait une base de données somme toute idoine. En revanche quelles sont les municipalités ou même les départements, ce sont des exemples choisis dans la totalité du tissu social, quelles sont les municipalités donc, qui se soucient d'archiver ces journaux pourtant rendus publics? D'une manière plus générale, nombreux furent les pionniers du réseau, qui, à raison, encourageaient la participtation de tous pour l'archivage et l'enrichissement de données (toutes connaissances confondues) sur le réseau à l'usage des mêmes tous sur Internet et combien rares sont ceux aujourd'hui qui se préoccupent de l'archivage pérènne et universel de ces données. Au chapitre des disparitions incensées citons toutes les fiches de travail des différents documentaires de la série Un siècle d'écrivains du site internet de la chaîne de télévision France 3, pourtant une chaîne du service public! A l'heure actuelle le chemin parcouru brûle derrière nos derniers pas, pensée d'autant plus préoccupante qu'en matière d'archivage le tentation du tout-internet gagne chaque jour du terrain. Cette fuite en avant peu soucieuse de nos arrières justement, s'est comparablement déjà enclenchée à la naissance de la vidéographie, le support magnétique au contraire du support argentique étant ré-enregistrable, ouvrant la porte à l'écrasement d'archives, sans compter non plus que le support argentique, aussi faillible soit-il, est intrinséquement plus archival que le support magnétique tellement fragile. Où l'on ne s'étonnera pas de contempler à l'oeuvre une logique économique compensant par la profusion la lente disparition de la qualité, s'enfouissant toujours un peu plus dans les plis du passés. Peureux à cette pensée problématique, et je suis quasiment assuré de n'être pas le seul pareillement appeuré, je me surprends moi-même en me résolvant à imprimer tous les mois les pages de mon journal en ligne (blog): l'archivage de ce que nous créons à l'aide de nos ordinateurs est de ces notions suffisamment souples pour se mordre la queue.
Enfin pour le chroniqueur en ligne (blogger) qui rendrait fidèlement compte de ses allées et venues mentales, se fait jour la contraignante tentation de se chroniquer (to blog) soi-même chroniquant (blogging). Force nous est de constater que nos vies se remplissent de tant d'heures assidues devant l'écran, cotoyant un monde peu tangible mais qui cependant imbibe celui du corps physique, un peu à la façon obsessive du jeu d'échecs dont la matérialité en 64 cases noires et blanches se superpose violemment à celle de tant de vies de joueurs d'échecs, qui n'ont pas tant d'éclat que le jeu, objet de ce qui devient leur pathologie (lire et relire la fin de la Défense Loujine de Nabokov pour s'en garder absolument). Comment alors écrire le récit d'une journée dont beaucoup de temps fut dépensé au chevet de l'écran: L.L. de Mars dans le cadre du projet Adam Project (déjà mentionné) dit avec éloquence la mitoyenneté confuse et difficile de deux appréhensions du réel qui ne font pas complétement corps, sans parler des difficultés immédiatement inhérentes à l'utilisation de l'outil pour définir l'outil (définir le langage relève de la même péripétie, comme pour le forgeron de se forger de nouveaux outils de forge, et c'est pourtant en forgeant que l'on devient forgeron): ["Qu'en est-il d'une vie pour celui-là même qui la traverse? D'une journée et de sa relatation, de l'immense trajet qui sépare un acte du moment où il sera confié, décrit?"] ["Plus je travaille avec des machines, et plus la membrane qui sépare les notions d'outillage virtuel et physique me semble poreuse."] ["Il s'agit de mettre en ligne un album de photographies consacré à la fabrication d'un numéro de ma revue littéraire, MMI. Pourquoi cette chronique? Sans doute le sentiment que l'énorme quantité d'énergie et de temps passé sur ce boulot doit être mis en évidence, et en premier lieu pour moi-même : quand un travail est achevé, disparait avec lui de ma mémoire tout ce qui l'a précédé."] ["En dehors de l'inévitable vanité qui conduit à rendre publique une image largement orchestrée de sa vie (et peu importe la forme choisie pour la faire miroiter), il y a tout de même quelques points d'importance qui, je crois, rendent ceci plus crucial que le seul narcissisme: j'ai le sentiment que ma vie est toute entière résumée à mon travail, ce qui temporellement semble vrai (où sont les interstices?) et conceptuellement plus encore (il n'y a pas d'intérim artistique, c'est le seul métier auquel chaque seconde de celui qui s'y donne appartient) ; mais si une chronique est possible sur ce travail, c'est que ma vie peut s'aménager une extériorité. Et si une chronique est possible sur cette chronique? Etc..."]. Il y a dans la chronique de L.L. de Mars pour l'Adam project le voeu patent d'emmener son lecteur dans l'espace mal défini de la mise en abyme, comme dans les foires certaines attractions qui emmènent le corps dans des postures inhabituelles autant qu'improbables avec force vitesse et gravitation nous soustrayant aux forces de frottements (notre corps est ainsi fait que seulement dans la chute, il est enfin libéré du contact avec la contingence, le retour à cette dernière, en fin de chute, étant le plus souvent brutal), de même dans la lecture de ce qui fait écran, nous ne sommes plus exactement certains de ce qui nous relie à nous mêmes lisant.
De même que ce que j'écris là (et le temps que j'y passe) trouvent
leur écho dans mon journal en ligne (blog), qui s'acharne
à décrire les boucles des tergiversations qui sont les miennes tandis
que je rédige, péniblement, ces lignes: "Ecrire à propos des
blogs (dans le cadre du colloque de Rennes à propos des "écritures
en ligne" auquel m'invite L.L. de Mars à témoigner de ce qu'est
la pratique du journal en ligne (blog)) revient à chroniquer
sur les chroniques, prendre une photographie d'une photographie
ou encore tenter de définir le langage par le langage (comment le
pourrions nous autrement?), en soi c'est se servir d'outils pour
se fabriquer de nouveaux outils. Et on se prend rapidement les pieds
dans le tapis à ce petit jeu. En soi dans l'écriture du bloc-notes
du désordre qui a parmi ses vocations de montrer les coulisses de
la fabrication et des transformations du "Désordre", certains
liens qui pointent vers le reste du "Désordre" ont cette
vertu récursive, presque, qui consiste à illustrer le propos de
son propre propos. Dans ces jointures quelques friches demeurent
et attendent encore leurs premiers visiteurs. Je pressens que mes
tentatives aussi inabouties qu'elles m'apparaissent se heurtent
à une cloison derrière laquelle se trouve un autre espace d'investigation
dont j'ai cependant l'intuition qu'il est lui aussi bordé de cloisons,
elles sont cependant un peu plus lointaines, aussi à l'image des
êtres prisonniers du Dépeupleur
de Samuel Beckett, j'oscille sans cesse entre la volonté conquérante
d'abattre cette cloison et la résignation qui sait particulièrement
bien que cette brêche n'offrira qu'un réconfort passager et qui
butera sur la prochaine cloison. Et pourtant, dans les moments fastes,
je lis dans l'introduction des Mots croisés de Georges Perec: "on
n'oubliera pas non plus ce que l'on pourrait appeler des méta-définitions,
c'est à dire, des défintions trouvant leur référence dans le vocabulaire
même des mots croisés. Ainsi, si la définition du I horizontal est:
Devrait passer de l'aure côté, la réponse est sans doute: VERTICAL.
Pour un 9 vertical défini par : Sont à leur place, la réponse est
VERTICAUX (à moins que ce ne soit NEUVIEMES) ...(...)... A partir
de là, d'innombrables variations sont possibles, y compris celles
que l'on pourrait appeler homosyntaxiques, et qui rattachent la
définition à un élément même du mot défini: A déjà commencé... =
EROSIO. Il lui manque effectivement une jambe = ANPUTEE." C'est
décidement vers cet espace incertain et intangible que j'aimerai
tendre, pour le moment sans succès, conscient que c'est dans cet
interstice que se situent les nouvelles connaissances, c'est à dire
ce que je ne connais pas encore et que je peine donc tant à définir,
les mots étant aussi gauches à décire l'inconnu que le peintre Memlinc
peignant le lion de Saint-Jérome sans jamais n'avoir vu de ses yeux
vu un véritable lion." Récemment traduite en français, la Maison des feuilles de Mark Danielewski a longtemps été un site internet, fermé depuis (dommage que les auteurs qui atteignent la publication graphique ferment derrière eux la porte sur des espaces très particuliers qu'ils ont su créer dans le domaine de l'auto-publication sur le réseau) qui s'enrichissait au fur et à mesure des péripéties du narrateur en proie à la retranscription alembiquée d'un manuscrit fleuve, qui était lui-même le compte-rendu et la critique mêlés d'un film documentaire dont tout porte à croire qu'il ne fut jamais réalisé et dont le sujet est lui aussi un labyrinthe. Par une accumulation compulsive de notes de bas de page, mais aussi d'effets typographiques et de mise en page, plusieurs niveaux de lecture et de réalité coexistent dans cette oeuvre aux nombreux méandres justement soulignés par la lecture à la fois cahotique et errante du livre. Une telle structure, dont la mise en oeuvre aussi brillante soit-elle, aura sans doute donné beaucoup de fil à retordre à son maquettiste, existerait sans difficultés majeures à l'aide de l'hypertextualité permise par le journal en ligne (blog) et aurait justement permis de cacher toutes les coutures encore apparentes par endroits dans la version grapique du livre.
Pourtant l'outil, le journal en ligne (blog) porte en lui
des ouvertures béantes de création. Le retour d'affection contemporain
pour le feuilleton (Légendes et Plumes d'Ange de
Martin Winckler sont parmi les plaisirs récents de la lecture
en ligne) montre assez que le journal en ligne pourrait fort bien
être le vecteur d'oeuvres de fiction, qui justement à la façon
d'un feuilleton, égrénerait par épisodes les satisfactions de
la lecture, sans parler de l'amibiguité accrue inhérente au fait
que le feuilleton se présenterait sous la forme d'un journal en
ligne (blog), lui conférant une véracité, certes mensongère,
mais tellement efficace pour faire adhérer le lecteur à la fiction.
Que penseriez vous en effet si vous veniez à lire dans un journal
en ligne (blog) une entrée (post) comme celle qui
suit et à laquelle feraient suite, d'autres entrées (posts)
du même tonneau?: "J'ai
pris la décision de quitter ce monde dans cinq mois, pour des
raisons personnelles qui seraient trop longues à expliquer et
énumérer ici. De même que le délai de cinq mois pourra, en tout
état de cause, paraître arbitraire, les raisons qui m'ont conduit
à le déterminer seraient également fastidieuses et soporifiques
à éclaircir. Réalisant pleinement qu'il s'agissait là d'une décision
capitale, pour ainsi parler, à ne pas prendre à la légère, et
bien qu'elle fût assez facile à prendre, je me suis appliqué à
résoudre le respect impérieux du délai d'une manière que d'aucuns
jugeront alambiquée, je lui trouve cependant l'indéniable avantage
d'être efficace. En effet je me suis arrangé, par l'entremise
d'un ancien collègue de travail, avec lequel je garde de bonnes
relations, bien qu'épisodiques, pour contacter ce que l'on appelle
communément un tueur à gage. A l'occasion de ma rencontre avec
cette personne, et ce pour éviter toute confusion dans son esprit
qui aurait pu mettre en péril l'exactitude et l'efficacité que
j'attendais de lui, lors de notre entrevue donc, je m'étais travesti,
de sorte que lorsque je lui fournis, entre autres détails logistiques
tels que mon adresse, mon numéro de téléphone et une énumération
générale de mes habitudes, ma photographie, donc, il l'empocha
sommairement sans même la regarder. La transaction financière
avait été pré-arrangée ce qui permit à notre entrevue de garder
son caractère discret sobre et, pour mon agréable surprise, détendu.
Ainsi, c'est discrètement que je lui remis, sous la table, littéralement,
la rondelette somme de , en liquide. Cette somme ne m'avait paru
ni trop élevée ni trop basse. Bien sur mon tueur à gage pensait
qu'une seconde moitié, égale à celle qui venait de passer des
mains un peu moites de la victime à celles irréprochablement calmes
et sèches du tueur, aurait lieu après la réalisation du contrat.
Je ne pouvais réprimer une sorte d'exaltation intérieure à l'idée
que j'avais réussi à m'arroger les services de mon tueur avec
une importante remise de cinquante pour cents, eût égard au fait
qu'il ne pourrait y avoir de deuxième versement puisque le commanditaire
de ce meurtre périrait en même temps que la victime ...(...)... |