Voilà. Point final. En somme. Je viens de terminer cet assemblage de textes en provenance du bloc-notes et toute la journée, je me suis senti dans un état étrange, à la fois soulagé d'y être parvenu mais aussi curieusement insatisfait. Comme si de faire aboutir un projet auquel j'ai tout de même travaillé presque trois mois, quasi tous les jours, ne m'apportait pas cette joie particulière de la chose accomplie.

Se pourrait-il que cet essai soit raté?, j'enrage un peu de ne plus avoir de papier à la maison et de l'encre en très faible quantité pour l'imprimer et le donner à lire à Anne, parce qu'alors son verdict m'éclairerait, je saurais, sans pouvoir me tromper, si ce que j'ai fait tient, ou non, la route. Cela fait tout de même 250 pages, je ne peux pas demander à Anne de le lire à l'écran. Et François à qui je l'ai envoyé ce matin, comment lit-il ce genre de choses?, imprime-t-il ou lit-il à l'écran?, ce que François voit, ce qu'il voit sur un écran, et ce qu'il lit et la sûreté avec lequel il lit, tout cela est bien mystérieux pour moi. Comme d'imaginer François écrire, les yeux fermés. Plus d'une fois ai-je essayé pour moi-même, mais cela ne fonctionne pas vraiment, je crois que je panique à la moindre faute de frappe supposée, je regarde au moins le clavier, mais faisant cela, ce n'est pas fermer les yeux n'est-ce pas? Ce n'est pas écrire de l'obscurité quand bien même mon clavier est noir.

Nous étions curieusement épuisés avec Anne en début d'après-midi, je me demande si cette étrange fatigue qui est sur moi n'est pas contagieuse au point de rejaillir sur les épaules d'Anne. Elle s'est allongée sur le canapé et je me suis couché par terre le long du canapé, et je crois bien que nous nous sommes endormis brièvement, tous les deux.

Je regrette de ne pas parvenir à mettre à profit les moments libres, pourtant nombreux et contigus de cette journée, un vrai luxe, et d'en faire davantage, mais les énergies manquent, tant je n'arrive pas à quiter en pensées le texte tout juste abouti.

Et ce soir descendu dans le garage, je tente de prendre en note la description de cette incapacité, et je ressens bien de l'impuissance à nouveau de n'y pas parvenir. Et à la réflexion, c'est toujours comme cela ces moments quand je viens de finir un livre. Je manque totalement du courage qui me verrait en entamer un autre, qui pourtant serait le seul mouvement qui pourrait me délivrer de cette inertie pesante, et je tarde toujours à le faire, parce qu'alors je me sens prisonnier de ce nouveau livre, dont je ne rêverais que de m'échapper. Donc libre, je voudrais m'enchaîner, et emprisonné, je rêve de faire tomber mes chaînes, de parvenir à m'extraire de cette espèce de labyrinthe. On est vite prisonnier de soi-même. Et c'est une geôle dont on ne s'échappe pas, pour aller où?