New York, octobre 1988.

#156.

Dans le train mercredi entre Paris et Metz, Agnès Geoffray, puissance invitante de cette magnifique journée à l'Ecole Supérieure d'Art de Loraine à Metz suggère que les jeux combinatoires formels avec les images dans le Désordre pourraient s'augmenter d'un jeu sur les sédimentations temporelles qui peuvent désormais séparer les images.

Vendredi soir, à la recherche de cette photographie d'Elie à New York, et finissant par la retrouver dans un de mes nombreux classeurs de négatifs, je réalise que je n'ai pas encore vraiment mis le nez dans cette immense mer argentique, qu'il y aurait sans doute à y trouver toutes sortes de choses et que justement, est-ce que ce ne serait pas le pli à la recherche duquel je suis depuis quelques temps déjà, sans en avoir l'intuition et en ayant, au contraire, l'impression décourageante que ce pli est sans cesse plus fuyant.

Le temps de latence, de développement ou de maturation, entre ces deux bornes aura été de deux jours, deux jours ont séparé ce voyage, cette remarque judicieuse d'Agnès — tandis que nous traversions les plaines ondulées de la Champagne pouilleuse, tellement évocatrices pour les avoir si souvent traversées du temps où j'allais à Saint-Dizier — et croiser brièvement Elie le lendemain — ou n'était-ce pas plutôt la veille, c'est-à-dire, plutôt le 78 que le 80 novembre, que n'ai-je noté la chose avec davantage de précision — de prendre en note l'impression étrange à cette rencontre fortuite, et pour l'illustrer de penser à cette photographie d'Elie à New York — lorsque nous séjournions lui et moi chez son oncle M. dans le nord du Bronx, 231 ème rue tout de même, moi accueilli avec un assentiment par défaut, sur un matelas sans drap dans la cave de cette maison en déroute, n'ayant pas les clefs de la maison, devant la quitter tous les matins de bonne heure, avec tout mon bardas et devoir attendre tous les soirs le retour de mauvaise grâce de cet oncle dont je ne sus jamais comment lui être agréable sauf quand il a réalisé que j'étais un joueur d'échecs correct, assez pour gagner une partie sur quatre contre lui — de devoir chercher cette photographie dans cette mer argentique, vaste donc, et de prendre alors conscience de ce pli.

Il y a quelques années j'avais bien pensé à une tentative de plongée dans les seules archives argentiques de mes trois années de vie aux Etats-Unis, tenter à distance de retrouver toutes les histoires perdues qui parfois affleurent, anecdotes qui sont tous les traits d'une esquisse plus large, celle de ma jeunesse et de l'homme que je suis devenu alors, autant d'histoires qui me reviennent facilement en tête quand je tombe sur une planche contact de cette époque. Mais alors j'avais reculé pour la raison évidente que je n'avais pas le temps d'un tel travail, la longue tâche qui nécessitait de scanner tous ces négatifs était celle d'un artiste qui aurait tout son temps devant lui. Et je m'amusai alors de penser que ce serait pour ma retraite. Je m'imaginais assez bien, dans une des grandes pièces des Cévennes, scannant les négatifs le matin, lisant l'après-midi et le soir tentant de retrouver le chemin incertain et fuyant de ces histoires d'un autre temps, du temps de l'analogique.

J'avais pourtant commencé à le faire, j'avais intitulé cela Tuesday's gone, cela représentait à peu de chose près la première des 800 et quelques planches-contacts. Chaque vue presque détenait les clefs d'une histoire, d'un souvenir.

Comme l'histoire de cet enfoncement dans le Bronx pendant une petite semaine, et fallait-il être jeune, un peu inconscient tout de même, pour à la fois parvenir à la traverser, mais aussi être tellement dominé par des adultes paresseux d'esprit et ne pas se révolter contre eux.

J'avais échangé mon appartement de Chicago avec l'appartement new-yorkais qu'occupait un étudiant des Arts Déco que je connaissais mal, il était arrivé à Chicago, m'en avait remis les clefs et l'adresse, 89ème rue nous étions convenus que l'échange était pour deux semaines. J'étais parti avec un de ces billets d'avion à la date non modifiable, retour un 23 octobre je m'en souviens encore. Le 23 octobre 1988. De même je me souviens de Patsy, petite dame rouquine qui tenait une agence de voyages sur Howard avenue au Nord de Chicago et comment elle était très douée pour me trouver de ces vols pour vraiment pas cher, mon incrédulité d'alors de penser que c'était possible de voyager de Chicago jusqu'à New York pour le prix d'une boîte de papier photo en 40X50, Patsy ressemblait à s'y méprendre à cette petite touriste américaine surprise la semaine dernière au deuxième étage de la tour Eiffel. N'empêche le retour c'était le 23 octobre, ni avant ni après, m'avait bien expliqué Patsy.

L'appartement que je découvrais sur la 89ème rue était magnifique, au septième étage, à deux pas de Central Park, du lac autour duquel le personnage interprété par Dustin hoffman s'entraîne pour le marathon dans justement Marathon man, à trois pas du Guggenheim, à quatre du Whitney, j'avais bien prévenu mon collègue étudiant que l'échange que je lui proposais à ce sujet n'était pas équitable, l'appartement que je partageais avec mes deux collocataires indien et irlandais était tout au Nord de Chicago 7536 North Wolcott, il avait fait le pur esprit et m'avait expliqué qu'il venait à Chicago pour prendre la mesure de son architecture moderne. Il parlait un peu comme ça. En revanche il parlait mal l'Anglais. Et c'est sans doute pour cette raison qu'il n'avait pas pris le soin de prévenir sa propriétaire de mon séjour dans son appartement sur la 89ème avec portier au bas de l'immeuble (ce qui semblait être la donne de tous les immeubles de cette partie chic de la ville).

E, la soeur d'Elie m'avait rejoint, elle était à New York quelques temps avant, elle-même, de rentrer à Paris pour, justement, la rentrée aux Arts Déco. Elle vivait alors chez sa mère qui résidait dans le Queens. Il y avait eu du tirage entre sa mère et moi lors de mon précédent séjour à New York, il n'était pas question du tout que je puisse rejoindre E., chez sa mère — et il ne me viendrait pas à l'esprit d'omettre que je n'avais certainement pas été l'hôte le plus délicat qui soit —, aussi cette solution de séjour sur la 89ème était remarquable, et les quelques jours où E. m'a rejoint dans cet appartement furent parmi les plus beaux de mon existence je crois, New York et son offre culturelle pléthorique, E. en guide très avisée de ce que je ne connaissais pas encore, les randonnées photographiques avec E., dans les rues de New York, on pouvait facilement partir de la 89ème et descendre jusqu'à Chinatown, sans jamais prendre le métro, les après-midis à faire l'amour en plein ciel, les fenêtres de l'appartement au septième étage donnaient une vue remarquable sur la ville, ses hauts immeubles, ses réservoirs d'eau au faite des immeubles et une rumeur atténuée de film américain dans les rues.

Mais le portier finit par interrompre cette danse au bout d'une petite semaine. Et posa un ultimatum, le lendemain il faudrait que nous soyons partis, il avait eu la propriétaire au téléphone, elle ne l'entendait pas de cette oreille. J'étais coincé. E. me disait ne plus connaître personne à New York qu'elle avait quitté il y avait déjà longtemps, la délicatesse dans laquelle j'étais avec sa mère rendait toute demande d'hébergement impossible, ne restait plus que la solution de contacter Elie, le frère d'E., alors en séjour chez son oncle M. pour je ne sais plus quel petit boulot, lui même bientôt de retour en France, et Elie dut négocier une manière d'hébergement spartiate chez son oncle M. dans le Bronx, loin au nord où personne ne va jamais, toute la ville à traverser et plus rien d'intéressant à y voir.

L'accueil ne fut donc pas chaleureux, mais surtout ses règles étaient compliquées, je ne devais, sous aucun prétexte, laisser quoi que ce soit de mes affaires personnelles chez Uncle M. en journée, même pas une brosse à dents avait-il dit, cela tombait bien je n'en avais pas pris, être parti avant qu'il ne se lève et ne pouvoir revenir chez lui que lorsqu'il en revenait, et cela à une heure qui n'était jamais donnée, jamais régulière et il était également tacite que s'il était rentré et déjà couché, il était hors de question de sonner. Ma chambre était une pièce exigue du sous-sol dans laquelle il y avait un matelas sans drap, et dont je devais, là aussi c'était la règle, une des nombreuses règles incompréhensibles, remettre ce matelas en cathédrale, contre le mur du fond chaque matin. Par bonheur, mes affaires personnelles n'étaient pas nombreuses, une petite valise que je résolus le lendemain de ce premier accueil de mettre à la consigne de Grand Central, et mon sac photo, et les cinquante dollars que j'avais en poche pour tenir jusqu'au bout de la semaine. Tous les matins je prenais le métro à l'arrêt de la 233ème rejoignais Manhattan et passais la journée, assez désargenté, bagel le matin, sandwich au poulet l'après-midi et autre sandwich au pastrami le soir, pas d'argent pour le moindre musée, assez pour payer les jetons du métro.

Par ailleurs j'étais malade, hépatique, et je sortais d'un séjour à l'hôpital d'Evanston au Nord de Chicago, suite à une crise de palludisme, qui en soit vaut la narration (je ne vais jamais m'en sortir de ces histoires américaines), je n'étais pas en très grande forme.

La ligne 2 du métro traversait le Bronx dans son entier, il n'y avait pas de différence objective entre les quartiers que je traversais en métro aérien et le quartier d'Adjame à Abidjan, où j'avais séjourné deux mois auparavant, dont j'avais rapporté en souvenir palludisme et hépatite, et comme dans la Gazelle, le train entre Banfora et Abidjan, j'étais le seul Blanc dans le wagon, à partir d'une certaine latitude dans le parcours de la ligne 2, je serrais contre moi mon petit Nikon FE2 comme un ballon de rugby . Le matin du troisième jour doutant que je pourrais tenir une semaine de cette façon, je suis allé au comptoir de la Northwest Airlines à la Guardia, pour tenter d'expliquer ma situation aux préposés. J'avais même expliqué ce que je connaissais du système des G.P. dans les compagnies aériennes, que je voulais bien être dernier sur leur liste d'attente, mais qu'au moins j'ai une petite chance de retourner à Chicago, sans compter que je commençais à nourrir un certain ressentiment vis-à-vis de mon collègue étudiant aux Arts Déco, auquel j'aurais volontiers cassé la gueule s'il m'en était donné l'occasion, puisque lui avait été présenté à mes propriétaires de Chicago, un jeune couple de gens adorables et leur petite fille qui disaient se flatter de loger une telle clique d'artistes au-dessus de leur propre logement. Ma mine devait être bien déconfite et pas très raccord avec ma connaissance apparente des petites combines du transport aérien (mon père a travaillé toute sa vie dans la profession). Les employés de la Northwest furent inflexibles, le retour c'était le 23 octobre à 17 heures, pas avant pas après. Et sinon je pouvais m'acheter un billet régulier, il y en avait pour plusieurs centaines de dollars, donc plusieurs dizaines de boîtes de papier photo en 40X50.

Je suis rentré penaud attendre le retour de l'oncle M., dans la rue, en plein vent, en pleine nuit. Il m'a tout juste adressé la parole en retrant chez lui.

Je me souviens que c'est la nuit de mon retour de la Guardia que j'ai découvert et lu dans le sous sol de l'oncle d'E. et d'Elie le livre The murderers amongst us de Simon Wiesenthal, que c'est à cette occasion que j'ai appris à propos de cette traque obstinée, parfois décevante, rarement couronnée de succès, des anciens criminels de la destruction des Juifs d'Europe, notamment celle d'Eichmann. D'ailleurs, par un hasard sidérant, il y a quelques années, j'avais fait la connaissance d'une femme assez âgée d'origine polonaise et dont la mère avait été arrêtée le même jour et dans le meme immeuble que Simon Wiesenthal, les deux familles dénoncées par leur logeur. J'avais repensé alors au sous sol de chez M. dans le Bronx et à ce livre unique, lu d'une traite une nuit d'insomnie peureuse.

Et cela a duré une semaine comme cela, je me souviens que des fois j'en pleurais le soir dans le sous-sol de la 231ème rue, avec Simon Wisenthal pour seule lecture, en Anglais que je ne maîtrisais pas encore très bien, tout en me disant que c'était tout ce que j'avais voulu, j'avais toujours voulu connaître l'Amérique, celle des Américains, des vrais Américains disais-je, des Américains de Robert Frank aussi, et je me disais que je me souviendrais toute ma vie de cette semaine si âpre, de la peur que j'avais dans le métro de la ligne 2 à partir d'une certaine hauteur, en fait sur les trois quarts du voyage, que j'ai du attendre des heures le retour de l'oncle d'Elie et de E., la nuit, sur le trottoir, qu'il m'aboyait dessus, que je ne devais ni regarder mes chaussures ni soutenir son regard, tout me faisait peur.

En fait j'étais incapable d'en vouloir à cet homme, dont je savais qu'il avait eu en partage avec la mère d'E., sa soeur donc, d'avoir souvent eu à transporter dans son cartable, enfant, des grenades et des armes dans les temps éminemment troublés de la naissance d'Israël. D'ailleurs, lorsqu'il apprit que j'étais entré, le dernier soir, chez lui par effraction, n'en pouvant plus d'attendre dans la rue son retour hypothétique, il eut un premier geste passablement violent, avant de se reprendre et de m'absoudre, pour, finalement, me proposer une partie d'échecs. Qu'il gagna. C'est d'ailleurs ce soir-là qu'il me raconta une histoire similaire à celle que m'avait racontée sa soeur, la mère d'E., une histoire d'explosifs cachés dans son cartable, enfant.

A l'époque j'ai cru prendre des tas de notes sur cette semaine, aujourd'hui, je me rends compte que ces tas de notes ne font même pas le récit d'une seule journée d'aujourd'hui, même une journée dans laquelle il ne se passerait pas grand chose, en tout cas rien qui ressemblerait même de loin à la traversée du Bronx en métro aérien avec une valise, et que les notes en question aussi précises soient-elles finalement, couplées avec certaines photos, parviennent à faire ressurgir un peu de cette peur, mais certainement pas avec la clarté de souvenir que je me promettais alors, en traversant cette semaine difficile, je m'encourageais alors en me disant que je m'en souviendrais plus tard comme d'une belle aventure. J'avais presque oublié le livre de Simon Wiesenthal, c'est en remarquant sur l'autoportrait un peu désespéré que j'avais fait dans la cave e la 231ème, un livre parterre près de mon lit, chose rare alors, je lisais tellement peu, et je ne pense pas que je me serais lesté d'un livre pour partir à New York à cette époque, que je m'en suis souvenu de ce livre, mon seul ami pendant une semaine.

J'ai oublié tant de choses finalement, en dépit des promesses que je me suis faites à l'époque, de cela je me souviens, tu te souviendras de cela tout ta vie, et le cela a disparu.

J'en avais oublié jusqu'à la beauté incroyable d'E. Pourtant.

J'ai retrouvé sans mal aussi les petits carnets de croquis sur lesquels j'avais le souvenir d'avoir pris en note une foule de petites histoires notamment de la ligne 2 du métro aérien qui remontait vers le Bronx, je constate amérement que la foule en question est une source bien pauvre.

New York

L'histoire se passe le 19 octobre au soir. Le 18 octobre deux policiers new-yorkais sont morts abattus alors qu'ils traquaient un traficant de drogue. La presse locale titre unanimement en première page la perte de ces deux policiers. Dans le métro les journaux sont ouverts donnant à voir, répétées des typographies énormes: TWO COPS SHOT DEAD.

Dans le métro ligne 2, après la station INTERVALE, deux policiers changent de wagon et entrent tout près de là où je suis assis. Ils restent debout dans cette extrêmité du wagon. Ils discutent, le métro fait trop de bruit, je n'entends pas tout. Leur dialogue semble porter sur quelques anecdotes de leur travail concernant notamment la réglementation du port de l'uniforme et de l'équipement voluminieux qu'ils trimballent à la ceinture. Toutes les deux minutes, l'un des deux sort de sa poche arrière un carnet de notes assez épais et très longiligne: il le remet cependant dans sa poche arrière avec une certaine difficulté. A l'autre extrémité du wagon un jeune Portoricain habillé simplement de noir sauf les chaussettes blanches et les tiges de son walkman jaunes se lève. Il n'a pas l'air très assuré ni dans sa démarche rendue difficile par le tangage du train, ni dans ses nombreux regards qu'il lance de travers aux autres passagers comme s'il épiait une réaction, une réponse. Il n'a pas l'air d'avoir la conscience tranquille mais curieusement ce ne sont pas les policiers qui le rendent ainsi mais bien plutôt les autres passagers. Il marche d'ailleurs vers eux. Puis s'arrête à ce qui lui semble être une distance raisonnable, il me regarde un peu furieux, je suis juste assis devant les policiers. Il dévisage un peu un des deux policiers. Ceux-ci ne l'ont même pas remarqué, ce qui a l'air de le rendre encore plus furieux. Ils décident d'ailleurs de changer de wagon, paniqué de les voir partir il se jette à l'eau et leur dit ce qu'il avait à leur dire. Voilà il voulait leur dire qu'il se sentait bien en sécurité dans le métro quand il savait qu'ils circulaient dans la rame. L'un des deux policiers remercie. Et puis aussi juste avant qu'ils ne s'en aillent, il dit qu'il est désolé pour la mort de leurs deux collègues. Le même policier lui dit que c'est gentil mais qu'ils ne les connaissaient pas. Il dit que ce n'est pas grave que c'étaient quand même des collègues à deux. Ils disent sûr. Ils s'en vont en disant encore merci. Il leur dit take care et be safe, ils s'en vont, ils ont changé de wagon. J'ai tout entendu, il le sait. Il est furieux. Il voulait, il aurait voulu que personne n'entende dans le wagon, il savait que ce n'était pas possible, il avait trop envie de leur dire, alors il leur a dit quand même. Maintenant il me regarde, il est géné. Il va dans l'autre wagon lui aussi.

New York

Dans le métro ligne 2. C'est une belle après-midi, il y a beaucoup de soleil qui entre dans les wagons découpant des éclairages suprenants sur les visages noirs. Une femme noire vient de s'asseoir. Elle est habillé de vert. Elle est assez forte et a de longs ongles peints de rose. Elle tient une petite radio miniature, antenne déployée. Le son n'est ni faible ni fort. Tout juste si les autres passagers le remarquent vraiment, en tout cas personne pour lui faire remarquer qu'il est écrit no radio playing, d'ailleurs personne dans ce train n'a l'air vraiment préoccupé d'une application stricte de quel que réglement que ce soit. Le train traverse des paysages urbains tourmentés, maisons à moitié détruites, terrains vagues, magasins aux rideaux de fer abaissés: le Bronx. La radio continue de jouer. Il s'agit d'un soap opera avec toutes sortes de bruitages ridicules comme le téléphone qui sonne, une voiture qui démarre, une sonnette qui fait comme le téléphone: une histoire commune de gens communs. Le train roule, les passagers regardent indifféremment leurs pieds, les pieds de leurs voisins ou par la fenêtre un paysage défoncé qu'ils connaissent par coeur. C'est une vie un peu triste faite de routine, de monotonie, mais aussi une vie difficile tous les jours, les habitants du Bronx n'ont assurément pas la vie facile. La radio raconte une histoire de coeur entre un jeune débutant et sa secrétaire qui doit se passer loin d'ici.

New York, le 22 octobre 1988.

Dans le métro ligne 2. Il est entré, il s'est assis en face de moi, il est énorme. Il est Portoricain, il parle à moitié anglais, à moitié espagnol. Il a un regard bizarre, avec un oeil qui dit merde à l'autre. Il a une casquette de supporteur des Mets de New York. Assis à côté de lui, un autre Portoricain, même langage hybride, lui donne la réplique irrégulièrement. Son physique diffère complètement. Il est plus petit, malingre et un peu vouté, il a lui aussi une casquette des Mets, un visage pas très construit avec des yeux loin du nez qui regardent au-dessus d'une paire de lunettes qui lui mangent les joues. Il rit beaucoup aux plaisanteries de son compagnon, un rire plein de dents pas toujours bien plantées. Le gros parle et le fluet rit en approuvant les fuck-grossièretés du gros. Pour ponctuer des arguments parmi les plus marquants ils se tapent dans la main, façon high five. Ils disent que dans cette putain de ville de New York il va faire méchamment froid ce putain d'hiver mais qu'à eux on ne le fait pas, ils ont leurs combines, leurs plans. Pas comme les gringos de merde qui sont pas plus solides qu'une allumette surtout deux, il me montre du doigt avec une grimace désagréable, surtout avec des yeux bleus. Je suis le seul Blanc clair ( genre blanc comme un linge ces derniers jours) de tout le wagon. Je ne me sens pas très bien, j'essaye de le fixer mais il me fait peur de toute manière et il le sait, je regarde mes pieds. Mes chaussures ont des trous. De toute manière les autres passagers sont noirs ils s'en foutent, ils n'aiment pas les Portoricains. Quand même. Still.

Detroit, le 22 octobre 1988

Dans l'aéroport deux groupes de femmes assez âgées se rencontrent dans une allée de terminal, Oh Dorothy, j'arrive tout droit de Phenix, Arizona il nous en est arrivé une bonne avec Pat dans l'avion. Comme d'habitude avec Northwest Airlines, ils nous ont servi une salade avec du fromage en tranches. J'ai appelé l'hôtesse et je lui ai demandé s'ils servaient éternellement la même chose, que c'était comme ça à chaque fois que l'on voyageait avec Northwest. Et bien l'hôtesse m'a répondu qu'ils n'étaient pas un restaurant. Les cinq femmes éclatent d'un bon rire et suivent l'invite d'une d'entre elles. Allons boire un bon café — dans ce pays? — ça nous remontera.

22 octobre, Detroit-Chicago

Dans l'avion du retour, je pense à ce début de film dont Cassavettes avait l'idée: une femme d'une quarantaine d'années entre dans une banque et demande à retirer en liquide la somme de trois mille dollars en petites coupures de cinq dollars.

J'aimerais bien trouver une idée d'une séquence dans une banque.

Et je trouve même dans ce carnet de croquis, quelques notes de lecture à propos de The murderers amongst us de Simon Wiesenthal.

Lorsque des témoins occulaires s'adressent à Wiesenthal prétendant connaître la nouvelle planque de Martin Borman (conseiller personnel d'Hitler), ils lui montrent des photos pour certifier qu'ils ont bien été en relation avec le criminel de guerre. Wiesenthal admet reconnaître sentimentalement ces photos comme preuve mais quand il repense le problème en termes plus froids et rationnels, il est obligé de réfuter les photos comme preuve; il leur reconnaît un rôle cependant informatif dans l'attente de nouvelles preuves.

Et juste après cette note égarée, je trouve une citation de Richard Avedon: la photographie est précise mais elle n'est jamais la vérité.

Refermant les carnets desquels j'ai trouvé ces quelques descriptions, je réalise que je porte avec moi dans ces carnets une petite foule de personnes que j'ai effectivement croisées dans les rues de New York, sur la ligne 2 du métro aérien de New York, ou encore les cinq vieilles dames de l'aéroport de Detroit, tout ce petit monde est resté captif de ces carnets pendant toutes ces années dans mon garage. Sur les cinq vieilles dames de l'aéroport, on peut imaginer, vingt cinq ans plus tard, qu'elles ne sont peut-être pas toutes vivantes, et si j'avais vraiment du talent pour la fiction, il serait temps que je leur tisse à chacun une destinée qui à défaut d'être avérée serait une manière de les garder en vie ou de leur rendre quelque liberté. Hélas, je suis bien incapable d'un tel effort. Tout au plus puis-je prolonger ce que j'avais vu en souvenir, effectivement quatre des cinq vieilles dames de Detroit sont désormais mortes, la dernière d'entre elle est désormais peu vaillante mais reste une redoutable joueuse d'échecs, mais recevant peu de visites, notamment de l'un de ses petits fils qui avait, plus jeune, à peu de choses près son niveau, elle a très peu souvent l'occasion de pratiquer la défense française qu'elle affectionnait tant, le Portoricain qui voulait parler aux deux flics a d'abord mal fini, il a fait un tour par la case prison pour des petits larcins pas bien méchants, mais ce type n'a jamais eu beaucoup de chance, en revanche il s'est bien réinséré et travaille désormais comme vendeur dans une grande chaîne de produits de bricolage, il porte tous les jours sa chemise en jean avec son prénom brodé, Alejandro en lettres pseudo cursives, malheureusement ce type na jamais été chanceux, il va mourir la semaine prochaine écrasé par un lot de two by fours que la grue de livraison va lâcher, son câble cédant, les deux flics ont désormais pris leur retraite, ne sont plus ni collègues ni amis, l'un joue au golf tous les jours, le second a de graves problèmes de santé et va bientôt mourir d'un cancer le même jour qu'Alejandro, la femme noire habillée de vert est devenue absolument obèse, mère de quatre enfants qui réussissent diversement leur entrée dans le monde adulte, et je ne vais pas prolonger les deux Portoricains qui se foutaient ouvertement de ma pomme, je serais trop tenté de régler des comptes anciens ou même d'être soupçonné de le faire, c'est pourtant tentant.

Et j'imagine que je peux aussi bien faire figurer au bas de cette page de Contre, le début de Tuesday's gone. Si tant est qu'un jour Tuesday's gone sera le livre que j'aimerais bien écrire. A propos des trois années pendant lesquelles j'ai vécu aux Etats-Unis. Une strate de plus j'imagine.


Duchamp au coeur de la nuit

Tuesday's gone

Je serais bien incapable de me souvenir comment je suis arrivé à cet endroit. En tout état de cause, internet correspond assez bien à la façon dont les informaticiens, singulièrement les architectes de réseau, le représentent, c'est-à-dire, la masse indifférenciée d'un nuage, schématisation désordre plutôt étonnante au milieu d'un tableau essentiellement composé de figures géométriques simples reliées entre elles par des lignes, certaines figurant la brisure d'un éclair, et presque toutes convergeant d'une façon ou d'une autre vers le nuage central, finalité en soi du réseau, atteindre donc ce nuage, internet. Donc je serais bien incapable de dire comment j'en suis arrivé à taper dans le champ de recherche de ce site de partage de vidéographies, "Lynyrd Skynyrd" + "Tuesday's gone". Sans doute avais-je l'air mélancolique de cette chanson en tête, de ces mélodies qui une fois sifflotées ne semblent pas facilement quitter votre esprit, bien souvent ce sont les pires fadaises qui parviennent à cet accaparement le plus sûrement. Et toute honte bue, c'est vrai que ce n'est pas non plus le plus gratifiant des aveux que de se représenter, de la sorte, à une heure creuse de la nuit au travail, cliquant sur le premier extrait vidéographique proposé du groupe Lynyrd Skynyrd.

Et il y aurait presque une émotion à réentendre, pour la première fois depuis très longtemps, l'air très lancinant de cette chanson, non d'ailleurs que ce soit une chanson admirable, ce serait même plutôt le contraire, ni, Lynyrd Skynyrd, le groupe de rock le plus inspiré qui soit. Ce n'était ni les Beatles, on n'en était loin, ni les Rolling Stones, ni Bob Dylan, ni Led Zeppelin, pas même Neil Young, avec lequel, ce groupe de rock plutôt médiocre entretenait une sorte d'antagonisme pas très malin, non c'était plutôt le groupe de rock américain type, sans grâce ni talent particuliers, des types chevelus, pas très propres sur eux, habillés, mal, comme tous les jeunes gens de l'époque, sans aucune élégance, j'apprendrais plus tard que ce fut là la façon de s'habiller de la plupart des Américains, non-façon de s'habiller que j'adoptais pour moi-même par la suite, on dirait de façon assez juste, me concernant, que je ne m'habille pas mais que j'enfile des vêtements. Sur scène, ils étaient trois guitaristes, un chanteur, un bassiste, un batteur et un pianiste, soit sept musiciens de rock, venant du Sud profond des États-Unis, de l'Alabama, semble-t-il, qui connurent un succès assez disproportionné par rapport à la qualité de leur musique, un rock sans grande originalité propre, si ce n'est, malgré tout, cette association frontale de trois guitaristes électriques qui se taillaient la part belle de la plupart de leurs morceaux en d'interminables solos de gratte, comme on disait alors, et ce qui correspond bien à cette façon de jouer qui était la leur, les trois guitaristes au coude à coude, agitant d'avant en arrière leurs épaisses tignasses tout en branlant d'importance les manches de leurs luxueuses guitares électriques. Ce succès, un peu indu tout de même, tenait, comme pour d'autres groupes de rock américain d'alors, qui n'avaient pas le génie des Doors, mais qui plaisaient tout de même à suffisamment de gens pour remplir des stades entiers les soirs d'été, pour se différencier d'autres groupes locaux, à la chance d'être au bon endroit au bon moment, comme le veut la formule idiomatique américaine. Sans doute cela oui, encore que les concernant, cette chance du bon placement dans le bon intervalle de temps, prit un tour lugubre puisque les 5 septièmes du groupe périrent dans un accident d'avion.

Dans l'extrait vidéographique, il y a bien sûr le jeu acidulé des trois guitares, mais ce que l'on voit surtout, c'est le chanteur, un type sans grâce et sans élégance, tignasse filasse blondasse, coiffée d'un chapeau de cow-boy, de même qu'un tshirt et un pantalon de la même couleur noire, de gros bras, un peu trapu, bedonnant, un peu, disons, boudiné dans son t-shirt noir, une démarche de déménageur, une façon rustre de se saisir du micro en prenant le pied du microphone à l'horizontale, des manières dures ou voulues telles et une grosse voix, dont on ne peut pas dire vraiment qu'elle chante, non, elle beugle. Dans le public, on voit toutes sortes de gens, les paroles de la chanson sont sur toutes les lèvres, dans le public, les spectateurs ont pour eux la même absence d'élégance et les traits communs du chanteur. Le talent pour le moins limité du chanteur, et ses allures vulgaires, pas différentes des jeunes gens aux regards égarés dans le public fait que la raison qui veuille que lui soit sur scène et pas les jeunes gens du public est mince.

C'est la fin des années 70. C'est déjà du passé. Et c'était déjà du passé quand j'ai entendu parler de ce groupe. Et c'était tout autant du passé quand j'arrivais pour la première fois à Chicago, par avion, on s'en doute, fin aout 1988, en fait la trouille au ventre, mais heureux cela oui, l'envie d'embrasser beaucoup. Et avant que l'on soupçonne une transition à la noix, que ce fut en sifflotant l'air de Tuesday's Gone de Lynyrd Skynyrd que je pris pied à l'aéroport de Midway dans le Sud de la ville, je préfère dire que ce dont je me souviens c'était que les portraits des astronautes récemment morts lors de la première explosion de la navette spatiale ornaient les murs du grand hall de petit aéroport, ce qui me paraissait curieusement anxiogène, et non, pas du tout, d'ailleurs je ne sifflotais pas, ce dont je me souviens, c'est que j'avais peur.

Je n'ai jamais su de façon certaine si l'itinéraire alambiqué du chauffeur de taxi qui m'emmena de l'aéroport à l'auberge de jeunesse sur la 59ème rue avait été un calcul conscient du chauffeur pour allonger la course et la rendre plus chère que ce qu'elle n'aurait dû être ou si au contraire il avait surtout eu le soucis d'éviter la zone non franche du sud de la ville, dont j'apprendrai vite à me méfier, une manière de ville dans la ville, sans droit. Je me souviens que je vis la nuit tomber pour la première fois sur les immenses immeubles du centre ville aux si nombreuses lumières qui restaient allumées toutes les nuits, de même que j'eus à longer pour la première fois aussi le lac Michigan. J'eus quelques difficultés à comprendre les indications pour trouver ma chambre et décalage horaire oblige, le matin j'étais debout à cinq heures, prêt à en découdre avec la ville, "à nous deux Chicago", comme dit Milou à la sortie du train dans Tintin en Amérique. Je dus d'abord attendre une bonne heure avant que les portes de l'auberge de jeunesse n'ouvrent. Je bouillais d'impatience, prisonnier presque de ma chambre, j'en photographiais la vue que j'avais de sa fenêtre, de laquelle je voyais des terrains de tennis, un peu, en somme, comme de ma chambre chez mes parents, en banlieue parisienne.

Mon premier souci, le premier jour, après avoir réglé les détails d'inscription à l'école fut d'éplucher patiemment le tableau des annonces de logement de l'école, ce qui m'apprit assez rapidement qu'il faudrait que je compte sur un loyer de deux cents dollars mensuels, ça paraissait dans mes cordes, ce qui l'était moins, et je m'en aperçus tout de suite, c'était de téléphoner aux propriétaires dont les numéros figuraient sur les annonces sur papier jaune et de ne presque rien comprendre à ce qui m'était dit et les interlocuteurs de ne pas toujours être très polis qui me raccrochaient au nez, je n'en menais pas large d'autant que ces conversations écourtées de façon brutale, paraissaient me barrer le chemin vers des logements dont je ne doutais pas qu'ils seraient bientôt pris par des étudiants américains. L'improbable salut de cette situation qui n'était pas fameuse vint d'une silhouette extrêmement maigre et au visage ingrat, un type, qui ne semblait pas parler tout à fait le même idiome que tout le monde ici me proposait de s'associer à moi pour les recherches, enfin c'était là une proposition qu'il eut à répéter et reformuler de nombreuses fois avant que je ne la comprenne et que je comprenne aussi qu'elle présentait l'immense avantage de pouvoir s'appuyer sur quelqu'un qui parlait très bien anglais. Et cette planche de salut manqua de se briser d'un coup, lorsque ce jeune homme vraiment très maigre fut approché d'un autre jeune homme encore plus maigre, et très brun, avec des manières très enveloppantes et je voyais bien que lui aussi cherchait la compagnie d'un comparse pour un logement à partager. Cédant tout à fait à la panique de ne vraiment pas me sortir de cette situation, je proposais sans y réfléchir deux fois à ces deux inconnus très maigres qu'on fasse équipe à trois. Le jeune homme brun n'eut que ce mot à la bouche, Fine !

Notre trio était étonnant quant à sa répartition des masses, je devais faire le poids réuni de mes deux colocataires.

Ce que je ne savais pas c'est que je venais de résoudre mon premier problème de la façon la plus efficace qui soit, mais aussi que je venais de me faire deux amis pour la vie. Dans la galerie de portraits qu'il faudrait nécessairement brosser de toutes ces personnes même juste croisées, il faudrait que je soigne particulièrement ces deux-là.

Le premier jeune homme s'appelait Ollie. Il était irlandais, d'une maigreur très surprenante, un nez un peu comme une pomme de terre particulièrement irrégulière, rouquin foncé, en dépit de sa très fine silhouette, Ollie était sûrement la personne la plus bruyante que j'ai connue, les propriétaires apprirent à reconnaître très vite son pas de pachyderme dans l'escalier, pensant longtemps que ce fut le mien, je devais faire le double de son poids alors, aujourd'hui je ne dois pas être loin du triple. Ollie était un garçon admirablement intentionné en toute chose, prenant toutes les situations au premier degré, et souvent ma défense estimant que ce n'était pas juste que l'autre jeune homme s'esclaffe de mes bourdes langagières et de ma très mauvaise maîtrise, ou de son absence, de la langue anglaise. Ollie avait décidé de placer notre association sous le signe du respect mutuel, ce qui paraissait être une bonne idée, tandis que nous ne connaissions pas du tout, mais qui devint très rapidement une blague récurrente tant nous nous entendions tous les trois à merveille. Ollie Comeford était peintre. Un très bon peintre, dont j'appris progressivement à apprécier le travail à sa juste valeur.

Le deuxième jeune homme se prénommait Mouli, encore que ce fut là son surnom puisque son vrai nom était Chandramouli Marur Govindam. Mouli était indien. Tamoul. Une silhouette élancée, fine, à l'élégance naturelle, le regard noir qui brillait de malice et de répartie, son rire était sardonique, et c'est vrai que ma faible maîtrise de l'anglais fut pour lui un sujet inépuisable de rire, que je partageais avec lui, quand je finissais par comprendre, pour le plus grand désespoir d'Ollie qui y voyait des enfreintes caractérisées au respect mutuel que nous nous étions promis l'un aux autres. Mouli était graphiste, typographe. Il avait gagné une bourse pour étudier aux États-Unis, dans le but avoué de dessiner une nouvelle police de caractères pour sa langue natale, le Tamoul donc, ce qui n'était pas une mince affaire puisque cette langue compte plus de 250 caractères différents, avec des jambages infiniment plus complexes que ceux de notre alphabet occidental et sept hauteurs différentes.

L'appartement que nous avions fini par habiter se situait au 7536 au Nord de Wolcott avenue, le dernier bloc au Nord de Chicago, il suffisait de traverser la rue pour être dans Evanston, nous avions chacun notre chambre, Ollie avait choisi la chambre qui donnait sur la cuisine, voisinage qui convenait assez bien à ses innombrables croquis de notre cuisine et de son désordre invraisemblable, Mouli avait une préférence sur la chambre de devant qui donnait sur un magnifique catalpa, dont la chute des feuilles en automne lui donna une impression morbide, Indien, c'était la première fois qu'il voyait un arbre perdre son feuillage en automne, j'avais, photographe, choisi la dernière des trois chambres qui comportait une manière de placard de grande taille, pouvant se fermer de l'intérieur et qui était idéal pour toutes les manipulations en obscurité. Les propriétaires qui avaient dû nous prendre un peu en pitié, assez curieux de notre attelage exotique, nous avaient donné quelques uns de leurs vieux meubles, et c'était à peu près tout.

Nous passions l'essentiel de notre temps dans la cuisine, la table accueillant nos carnets de croquis, aussi bien que les marmites de thé à la cardamone que Mouli faisait du matin jusqu'au soir, je couvrais des petits carnets de notes de toutes sortes de remarques à propos des circonstances des photographies que je prenais, Mouli faisait ses pages d'écriture pour se dégourdir le poignet et Ollie s'entendait à nous représenter tous les soirs comme cela dans la cuisine et un soir il cria de façon suraiguë, il voyait de la neige tomber pour la première fois de sa vie, pour Mouli aussi c'était la première fois et je voyais bien dans son regard qu'il s'inquiétait un peu des températures à venir. Finalement des trois, j'étais, sur ce sujet, le plus acclimaté des trois.

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