Le Bloc-notes en cachette |
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6.3.04
![]() Samedi 6 février Elles résonnent encore fort les paroles échangées avec le père dans un café de la place Denfert-Rochereau, je ne crois pas que père et fils se parlent souvent de la sorte. Et en période d'analyse on serait vite tenté de penser que de délier et libérer cette parole devrait suffire, qu'avec elle la pensée peut se démêler que la lumière va enfin atteindre des coins seulement atteints aux équinoxes en fin de journée. Mais ce serait trop simple, l'ombre subsiste. En ressassant le lendemain ce qui fut dit entre nous à cette terrasse de café comme tant d'autres, en se le répétant poiur s'assurer d'en avoir rien manqué, je suis surtout submergé par les émotions, et j'ai alors le sentiment de m'y brûler les ailes, que je me rapproche de trop de cette lumière aveuglante, et pourtant je sais que ce que je cherche se trouve dans un coin sombre. Tard dans la nuit peiner à se concentrer, avoir bien du mal à relire avec vigilance les lignes de Veuvage, se demander si certains coups de stylo ne sont poas de trop dans tout cela. On voudrait s'en tenir à quelque chose de plus immédiat. ... je pouffais ; en y pensant ; était-ce cela ; cet apprentissage de la solitude qui était recouvert par cette expression vide de sens que l'on entendait facilement à tout propos et notamment dans la presse ; le travail de deuil ; étais-je donc affairé ; si j'ose dire ; à mon travail de deuil ?; et il me plaisait alors d'imaginer tous ces veufs entraperçus dans différents reportages télévisés dont le commentaire nous apprenait qu'ils avaient entamé leur travail de deuil et je les imaginais ; compagnons d'infortune ; assis sur la lunette des toilettes ; enfermés dans les salles de bain ; au milieu de la nuit ; non ; décidément ; je n'étais pas sérieux ; je n'étais pas un veuf sérieux ; ni très chaste ; mais pourquoi je parle de tout cela maintenant ?; quelle sorte d'aveuvé suis-je ?; oui ; vraiment !; 5.3.04
![]() Vendredi 6 mars Ma psychiatre commence toujours la séance en me demandant comment s'est passée la semaine et elle attend toujours de moi que je lui livre le fruit de ma réflexion à propos de la question qui était de fait restée en suspens la semaine précédente. Et elle finit donc toujours chaque séance en annonçant que la séance prend fin et en formulant ce qui lui parait être la question restée en suspens à la fin de la séance. Aujourd'hui, je me suis l'effet d'un moteur qui avait des ratés et qui peinait à démarrer parce que tout ce que je parvenais à dire c'était que les nouvelles de lundi avaient été tellement dures et douloureuses à entendre et que leur écho était mauvais et qu'il perdurait à mes oreilles. Je ne savais dire que la douleur et je ne parvenais même pas à la décrire, je disais simplement, cela fait mal. Je ne cesse de me dire que toutes les histoires ne se ressemblent pas, qu'elles sont autant de destinées, que le diagnostic n'est pas un destin. Je ne peux contenir le flux d'une pensée qui chaque fois retourne dans le même recoin obscur, dans ce coin de la douleur, de la douleur vieille de dix ans. Et de regarder tant de choses à la faible leur de cette pénombre. Je me sens terriblement coupable de reporter tant sur Nathan, de lui donner de cet amour qui ne peut plus s'exprimer, parce que c'est celui d'un frère qui n'est plus. Je ne me résouds pas que cet amour soit tari. Je dois aimer Nathan comme un fils et non comme un petit frère. Je le sais. Je ne le fais pas toujours. Je ne dois pas m'inquiéter au delà de la raison pour ce qu'il se passera dans une dizaine d'années et de négliger pour autant le pain de ce jour, le quotidien d'aujourd'hui. J'anticipe ce futur lointain et problématique avec la même obsession que celle du joueur d'échecs qui fait de terribles efforts de concentration pour prévoir la position des pièces sur l'échiquier, dans une misérable demi-douzaine de coups. Et dire que je parle ainsi de la vie, de la vrai vie, celle infiniment plus complexe que ce qui peut prendre place sur les soixante-quatre cases d'un échiquier et je pense à ce que cette vie sera dans une dizaine d'années, ou dans une vingtaine d'années, je suis fou. La culpabilité est terrible, elle s'étend aux gènes, de me dire que ce que j'ai transmis à Nathan est peut-être le pire de moi-même ou encore que je fus une manière de porteur sain de ce qui lui nuit aujourd'hui, mais puis-je penser à moi-même comme à un porteur sain, sain d'esprit, moi qui suis assez fou pour construire de pareilles chimères? Et de poser à voix haute la question, serais-je sur le versant psychotique? Je ne suis pas certain que de me poser la question m'en prémunisse tout à fait. 4.3.04
![]() ![]() Jeudi 4 mars Promenade sous le crachin sur les bords de la Seine avec David. Le soir petite virée sur les mêmes rivages déserts et pluvieux. 3.3.04
![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Mercredi 3 mars 2004 Parfois les émotions heureuses aussi peuvent être trop fortes. C'était le baptème de l'air de Madeleine, l'occasion tant attendue par Madeleine de monter pour la première fois dans un avion. Et l'avion ce serait son grand-père qui le piloterait. Quand enfin l'avion a décollé, Madeleine a poussé un cri de joie, j'avais les larmes aux yeux. Je me souviens de ces tours de piste. Les enfants attendaient leur tour dans la voiture en bord de piste, c'était chacun son tour. Et nous regardions, Alain, les enfants de Gilbert et moi, le nez sur les carreaux de la voiture, l'avion repartir avec un autre enfant. Nous attendions surexcités notre tour. C'était un tour de piste par enfant. 2.3.04
![]() Mardi 2 mars Le travail ce n'est sûrement pas la santé. Qu'est-ce qui peut me posséder que je continue de travailler de la sorte?, que je m'y acharne quand toutes mes pensées sont accaparées par les paroles lourdes de la veille? Et pourtant aujourd'hui j'aurais sûrement passé beaucoup de temps à reprendre les pages du site de Barbara Crane. Et qu'en penseront les enfants plus tard que j'ai pu à ce point être préoccupé de ces petites constructions qui ne sont pas plus hautes en somme que celles qu'ils contruisent eux avec leur jeu de kapla? ... le kapla ; je le dis pour ceux qui n'ont pas d'enfants ; est un jeu de construction dont toutes les pièces rigoureusement identiques sont des petites planchettes rectangulaires de bois de 24 X 120 millimètres et de 8 millimètres d'épaisseur ; par leur empilement et leur association de toutes sortes de façons ; il devient possible de construire des architectures assez complexes mettant en jeu tant certaines notions d'équilibre que des notions assez sommaires de résistance des matériaux ; certaines de ces constructions ; pourvu que les petites planchettes modules soient en nombre suffisant ; peuvent atteindre des hauteurs dépassant largement la taille des enfants qui les édifient ; les constructions qu'Émile parvenait tout juste à mettre sur pied dépassaient rarement une vingtaine de centimètres de hauteur ; en revanche il aimait beaucoup que je fasse moi aussi une construction à côté de la sienne et trouvait même un certain réconfort à ce que la construction de son père dépasse très largement en taille et en proportions la sienne ; nous nous installâmes donc sur le tapis du salon chacun de notre côté, le vrac des planchettes entre nous dans lequel nous piochions au fur et à mesure de nos besoins de bâtisseurs ; sur la boîte contenant les planchettes du jeu je remarquai pour la première fois le slogan de son fabricant ; c'est en construisant que l'on se construit ; ce n'était pas sans chagrin que je m'appliquais cette formule ; occupé que j'étais à jouer avec mon fils de trois ans à un jeu de construction à cinq heures et demi du matin ; il était donc cinq heures et demi du matin ; il faisait encore nuit ; tout était calme dans la maison ; et dans le quartier ; ma fille Zoé dormait dans sa chambre ; et j'étais à quatre pattes sur le tapis dans mon salon avec mon fils Émile ; j'étais en train de me construire ; de me reconstruire ; 1.3.04
![]() Lundi premier mars Nous arrivons à quatre avec un peu d'avance pour le rendez-vous de Nathan chez sa psychologue et prenons donc le temps d'un café et deux grenadines dans le bistro d'en face. Les enfants sont de bonne humeur, nous sommes allés les chercher à Garches chez les parents; Anne et moi sommes soulagés que la séance d'échographie de ce matin ait montré que l'enfant à venir ne donne plus de signes inquiétants. Nous montons, cela fait deux trois semaines que nous ne sommes pas venus à cause des vacances. Nathan est apparemment très impatient de retourner voir Léa qui l'accueille très gentiment. Nous laissons Nathan avec Léa et partons faire un tour avec Madeleine dans un square pas très loin de la rue de Saint-Maur, nous y trouvons tout un réseau de toboggans et d'agrès divers. Il fait très beau et je joue avec Madeleine. Anne s'assied pour se reposer au soleil. Nous revenons prendre Nathan chez Léa, Nathan, qui, semble-t-il, est parvenu à faire rentrer toutes sortes de jouets et notamment un Pinocchio de grande taille dans son petit pupitre, j'en suis incrédule et veux vérifier. Nathan me l'interdit et je dis à Léa mon erreur de n'avoir pas compris que c'était là le secret de Nathan. Léa nous indique qu'elle est très contente des progrès de Nathan, notamment en matière de langage. Nous convenons d'un rendez-vous la semaine prochaine. Léa nous informe que la psychologue scolaire a cherché à se mettre en rapport avec Léa et la conversation s'engage. Je demande à Léa si elle travaille avec Nathan d'après un diagnostic, elle nous répond que oui, je lui demande s'il est possible que nous soyons inclus dans ce diagnostic, elle répond évasivement qu'elle travaille pour le moment pour s'éloigner du diagnostic, qu'elle préférerait ne pas nous communiquer ce diagnostic parce qu'elle craint qu'il ne soit enfermant, et ceci me fait peur. Je lui explique que je crois que je préférerais au contraire connaître ce diagnostic plutôt que de devoir redouter des formes sombres et floues, me battre contre des chimères. Anne explique qu'elle aussi préférerait savoir. Il est question de versant et de fait le versant sur lequel Nathan se trouve n'est pas très bon. Nous sommes accablés. Léa le voit bien qui désormais insiste sur les progrès que Nathan fait ces derniers temps, sur son très jeune âge, sur le fait que nous nous y soyons pris de très bonne heure pour venir la voir et qu'elle peut encore beaucoup de choses. Tant de mots réconfortants et bienveillants sont impuissants à gommer l'affront d'un seul, et cela Léa le savait qui ne voulait pas livrer son diagnostic parce qu'elle souhaitait qu'il ne soit pas enfermant. Et c'est contre cela qu'il importe de se battre maintenant: ne pas fermer, ne pas enfermer, ne pas cloisonner. Dans la voiture, à l'avant, Anne et moi sommes en larmes qui tentons de répondre aux questions habituellement omniprésentes et pressantes de Madeleine, même le toboggan en voiture dans la forte pente de la rue des Partants ne suffit pas à sécher les larmes. On se dit que cela va aller que nous allons nous battre, pour le moment nos forces en sont pas très nombreuses. Mais Nathan, mon petit garçon de kaïnetchou, je te le dis ce soir, pour plus tard, nous allons nous battre, nous allons tout faire de ce qui est en notre pouvoir et même au delà. 29.2.04
Dimanche 29 février 2003Visite de l'exposition de Cy Twombly à Beaubourg, subjugués devant les premières années, comment les compositions avalent leur spectateur happé par l'envie de scruter au plus près le coup de crayon, la marque, la trace et du coup pris au piège d'une vision plus large comme si le dessin dans son ampleur se refermait sur nous tel un piège. Navigant sans cesse de la vision de près à celle plus reculée, toutes les aspérités, si nombreuses, les grattages, les collages vibrent et tremblent à la surface. La tension est présente aussi entre l'oeuvre et son spectateur, c'est celle qui a déjà régné sur les dessins quand Twombly les éxécutait, celle qui ajoute aux traits déjà existants un nouveau trait qui chaque fois défigure le dessin et qui chaque fois pose la question de savoir s'il faut ou non continuer et en continuant de menacer à tous coups que l'ensemble s'effondre. Architectures fragiles dont l'épure est encore visible et avec elle les coups de crayon. De même certains constructeurs utilisent des matérieux plus lourds, la peinture et le dessin de Cy Twombly sont faits de matériaux minuscules (sa sculpture aussi), tout concourre à la fragilité, à la simple trace qui menace toujours de s'effacer. Cy Twombly, Sans titre L'exposition des oeuvres sur papier de Cy Twombly se situe dans le cabinet de dessins du musée, nous mettons à profit le billet d'entrée et allons voir quelques salles du musée. Amusant de voir qu'au tremblement fragile des dessins de Cy Twombly soient presque voisines les sculptures de Richard Serra. Je me souviens du temps où le visiteur pouvait s'approcher de ces sculptures et vivre dans la périphérie de leur équilibre périlleux, l'époque a changé, le visiteur est maintenu à distance, parce que c'est dangereux.En 1971, Richard Serra filmait Catching Lead, une main ouverte est filmée contre un mur, la main est sous la chute continue de morceaux de plomb de toutes formes et manifestement tente de retenir un peu de ce flot en attrapant ces morceaux. Lorsque la main rattrape un de ces morceaux aux formes disparates elle le relâche et tente d'en attraper d'autre. C'est une image assez frappante et essayant de la prendre en photo, je m'amuse à l'idée que je tente d'attraper au vol une main qui tente d'attraper au vol des objets qui tombent. Catching "Catching lead".
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