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20.2.04
Vendredi 20 février ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Au bois avec les enfants, les pensées préoccupantes de ce matin s'éloignent un peu. Construction de cabanes, réparations d'une ancienne cabane, avec quelques rondins de bois qui n'ont pas servi aux édifices éphémères, quelques tentatives d'alignement pas très concluantes. La lumière dans le sous-bois est belle, c'est déjà ça. Vendredi 20 févrierLa transmission. Pour qui écris-je? Pour qui travaille-je? A qui destine-je cette masse grandissante d'images et de textes mêlés? En y réflechissant je n'ai pas toujours fait les efforts suffisants pour rendre cette somme accessible et sans doute que les allures labyrinthiques de ce qui est présenté dans le site du désordre sont un héritage d'autres temps, ces temps douloureux, durant lesquels je présentais mes photographies dans différentes galeries et que jamais je ne faisais le moindre effort pour rendre ce déballage ni attrayant ni même compréhensible et je peux bien l'avouer aujourd'hui il n'avait aucune chance de l'être. Et comment j'interprétais chaque refus comme la preuve matérielle de l'incompétence de mes interlocuteurs, raisonnement parfaitement paranoïaque, ce ne sont pas des aveux très agréables que ceux de la séance d'aujourd'hui. Et si je me pose la question du pourquoi d'un comportement aussi puéril et juvénile, ne suis-je pas obligé de comprendre que justement c'est dans l'enfance une fois de plus, de cette enfance dont on doit sans doute mettre toute une existence à s'affranchir, que sont profondément enfouies les racines de ceci. La difficulté d'exister pour l'enfant devient une difficulté de se faire accepter par le jeune homme, une absence douloureuse de reconnaissance pour l'homme que je suis. Pathologiquement, le sentiment de n'exister que par ces efforts, cette production, que ma valeur en tant qu'homme est intrinséquement chevillée à ce travail qui justement souffre ne pas être ni très compris ni reconnu. Cela rend certainement le travail vital. Et ce que je ne pensais de prime abord comme un moyen puissant de lutter contre l'ennui d'une vie creuse, ou même le seul domaine dans lequel je me connaisse une compétence, devient, en fait, à la fois le noyau de qui je suis, et souffrant, le noyau même de cette douleur. En somme, je me suis déjà dit que mon frère Alain en se donnant la mort m'avait sauvé d'un péril, celui de mener une existence terne, auprès d'une femme qui sûrement m'aurait rendu malheureux. Ce deuil qui m'a d'abord débarassé de cette femme sans compassion, m'a donné l'occasion d'être en prise directe avec moi-même et de devoir décider en homme libre libéré ce que je ferai de mon existence. Et la seule réponse qui m'apparaissait alors avoir un sens, c'était de continuer cette photographie hésitante qui était la mienne, dans les conditions réduites d'une chambre noire de trois ou quatre mètres-carrés. J'ai continué. J'aurais eu honte de ne pas le faire. J'ai aussi commencé à écrire peu de temps après cette mort. La honte. La honte c'est ce drôle de moteur en toutes choses. Et Nous allons arrêter là pour aujourd'hui Une fois n'est pas coutume, j'aurais presque souhaité que cette séance de déballage dure plus longtemps. Photographie extraite de la série A la mémoire des victimes, 1993-1994. 18.2.04
Mercredi 18 février ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Les enfants sont rentrés ce matin d'Albi et avec eux une autre vie fait de nouveau irruption dans cette maison. Madeleine a cinq ans. Je regarde avec elle sur notre grand lit Les Triplettes de Belleville, je suis très heureux de son attention soutenue et je ris au souvenir de cet été quand nous étions allés voir ce film au Kosmos et que Madeleine avait explosé en reconnaissant l'extrait de Jour de fête, la fierté. Ce soir c'est tout de même aussi l'impatience. 17.2.04
Mardi 17 février Je suis allé voir S21 le film de Rithy Panh à propos du génocide cambodgien. Ce film est insoutenable. J'en suis sorti ému aux larmes. Et sur le chemin du retour, conduisant, je me suis souvenu des années soixant-dix, je me suis souvenu de la chute de Saïgon, en 1975, j'avais neuf ans. Bien sûr un génocide n'est pas équivalent à un autre, même si les deux dictatures qui les ont engendrés, le régime de Pol Pot au Cambodge et celui des fils d'Ho Chi Minh au Viet-Nam, sont à la fois simultanées, géographiquement voisines et surtout toutes les deux inspirées du communisme le plus radical. Et pourtant le film a fait ressurgir pour moi le souvenir des récits de mon enfance, ceux du voyage de mes parents au Viet-Nam en 1974, pour rendre un visite à Lan, l'ami de mon père et les récits plus tard de Lan revenu de l'enfer. Je me souviens aussi de l'exposition de photographies aux rencontres d'Arles en 1997, les portraits des détenus cambodgiens avant leur exécution. Un silence lourd pesait sur cette exposition, nul ne parlait. Le même silence pesant était sur les spectateurs de S21 à la fin de la projection. Je me souviens de la chute de Saïgon en 1975, j'avais neuf ans. Photographie extraite du livre The killing fields 16.2.04
![]() lundi 16 février 2004 Levé de fort bonne heure, pour aller au travail, et hagard devant mon thé, cette idée de roman, une nouvelle idée à propos de cette histoire de fausse Grande Jatte de Seurat peinte par mon ami Doug Huston. Un roman à propos de la fausseté des choses, sans doute pour expier d'avoir vécu dans le mensonge. Sans doute aussi parce que le mensonge et la fausseté ont eu tant d'importance dans ce qui fait ce que je suis aujourd'hui. Premières notes: Cette histoire est vraie. Un très riche Américain, tels qu'ils sont très riches et très américains, s'était entiché du tableau de la Grande Jatte d'Alfred Seurat dont il eut à souffrir qu'à aucun prix l'Art institute ne voulût s'en séparer. C'était sans compter sans l'opiniâtreté de ce très riche Américain, opiniâtreté entêtée propre aux très riches Américains, bref notre très riche Américain, comprenant qu'il ne fallait pas compter sur un fléchissement de la part de l'Art Institute qui sait parfois se montrer aussi droit que les sculptures de lions de Bartoldi, je crois mais je ne suis pas très sur à son entrée, et qui connaissent toutes les rigueurs de l'hiver de Chicago, si vous n'avez jamais vu un lion couvert de neige, c'est à Chicago qu'il faut aller notre riche Américain, donc, se résolut, donc, de payer un peintre qui lui ferait un faux, une copie conforme de la Grande Jatte, ce qu'il eut le droit de faire en toute légalité parce que les dimensions de sa fausse la Grande Jatte à lui étaient de 105% par rapport à celle de Seurat ces dimensions auraient^pu être de 95%, l'important c'est l'écart de 5%, mais quitte à avoir une fausse la Grande Jatte chez soi, autant que ces dimensions soient supérieures à celles de l'original. Pour réaliser cette la Grande Jatte, il demanda à Doug Huston, incidemment professeur de sérigraphie à the School of the Art Institute of Chicago, choix doublement motivé par le fait que Doug était à la fois habilité en temps que professeur de l'Art Institute à passer beaucoup de temps en tête à tête avec la Grande Jatte Seurat et que par ailleurs il était à sa façon un spécialiste de pointillisme, en effet, Doug est un sérigraphe tout à fait remarquable, spécialiste de sérigraphies en quinze ou vingt passages de couleurs différentes, un orfèvre de la séparation des couleurs et du repérage. Doug a en fait passé deux ans de sa vie à peindre ce maudit faux et quand on lui demandait comment ça allait, il répondait toujours: "ça fait beaucoup de taches" (it's a lot of dots!). Apparemment Doug a pu s'acheter sa maison dans East Village après cet épisode, mais je crois qu'il ne pouvait plus voir la Grande Jatte en peinture, cela l'avait en quelque sorte enchaîné à son atelier, puni de ne devoir faire qu'une seule chose: peindre tache à tache l'immense Grande Jatte de Seurat, un peu comme on consigne un enfant à faire des lignes, vous me ferez quelques milliers de tâches.
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