Le Bloc-notes en cachette |
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14.2.04
![]() Samedi 14 février 2004 Corrections, peut-être pas ultimes de Veuvage, par plaisir je continue de faire quelques rajouts comme ce passage. je revins à la maison en m'apercevant que je n'avais pas les clefs pour rentrer ; je soupirai ; au prix d'efforts comiques je parvins à me hisser à la hauteur de la fenêtre de la cuisine et quand je cherchai mon opinel ; c'était un cadeau d'elle ; elle me l'avait offert pour nos promenades en forêt à la recherche de champi-gnons ; la cueillette des cèpes et des girolles mais aussi des gol-mottes et des pieds de mouton était notre plus grand plaisir ; je crois ; et je tenais beaucoup à cet opinel que j'avais perdu une première fois ; je l'avais retrouvé une semaine après son accident en faisant du rangement dans ses affaires à elle ; je l'avais mau-dite ; disant que c'était bien son désordre qui s'étendait à mes affaires à moi et combien de fois m'avait-elle fait le reproche d'avoir perdu cet opinel ; le premier cadeau qu'elle m'avait fait et voilà que je le retrouvais dans ses affaires à elle, dans son désordre qu'il m'était somme toute donné de ranger une dernière fois ; je m'étais dit justement cela ; que c'était la dernière fois que je rangeais ses affaires ; une fois qu'elles seraient rangées ; elle ; elle ne serait plus là pour y semer à nouveau son désordre ; je me souviens lui avoir reproché tant de fois ce désordre ; j'argumentais même que ce désordre s'étendait à sa façon de parler ; qu'ilé tait par exemple ; c'est un exemple ; très difficile de la suivre dans une conversation tant son emploi des pronoms n'obéissait à aucune règle stricte qui aurait chevillé chaque pronom à une personne ou à un substantif précédemment cités de sorte qu'il devenait épi-neux de savoir de façon certaine à qui ou à quoi se reportaient telle ou telle remarque ; elle arguait ; en revanche ; que la conversation dans son cours naturel sous-entendait implicitement que je dûs faire l'effort mental de deviner ce qui lui apparaissait tomber sous le sens ; je l'avais donc retrouvé ; je veux parler de l'opinel ; je voulais m'en servir ; je veux parler de l'opinel ; en position fer-mée ; s'entend ; pour casser un des carreaux de la fenêtre de la cuisine ; et le cherchant dans ma poche ; je veux parler de mon opinel que je ne trouvais pas ; l'avais-je à nouveau perdu ? ; je veux parler de mon opinel ; je trouvais au contraire mon trousseau de clefs ; que je n'avais pas rangé dans la poche habituelle ; je veux parler de mon trousseau de clefs ; je range toujours mes clefs dans la poche gauche de mon pantalon ; et mon opinel dans la poche droite ; ayant trouvé mon trousseau de clefs ; je me dis que cela ferait parfaitement l'affaire pour casser un carreau et tandis que j'armais mon geste pour taper dans le coin ; et non pas au milieu ; je réalisai ; in extremis ; que les clefs retrouvées ; il n'était plus absolument nécessaire de casser un carreau ; je redescendis du rebord de la fenêtre d'où je m'étais juché et ouvris la porte comme tout un chacun à l'aide de mes clefs que je n'avais pas rangées dans la poche habituelle de mon pantalon ; en entrant ; sur le bord de l'évier je trouvais l'opinel que j'avais laissé là pour le nettoyer à part du reste de la vaisselle ; 13.2.04
![]() Vendredi 13 février Qu'est-ce que je cherche dans mon travail? C'est la question qui revient, les encouragements à la récréation de la semaine dernière n'ont pas suffit, le désir et le besoin du travail, comme d'une drogue, sont revenus au premier plan. Ce que je cherche c'est la reconnaissance. Ce n'est pas nécessairement la reconnaissance des pairs j'ai de plus en plus souvent le sentiment de jouir de cette reconnaissance, elle me touche beaucoup d'ailleurs, ne boudons pas ce plaisir là non, une reconnaissance quasi-sociale, de voir imprimé par d'autres ce que j'écris, de voir sur les murs de galeries mes images sans que ce ne soit qu'un effort de débrouillardise de ma part d'avoir trouvé des cimaises vacantes quelques temps et qu'il n'appartienne qu'à moi seul, de battailler pour attirer les maigres foules vers ces murs temporairement décorés par moi. Est-ce trop demander? Quelles sont mes chances réelles d'obtenir ce que j'appele reconnaissance à défaut, sans doute, d'un meilleur mot? Ce à quoi je pense en premier. Sans reconnaissance, mon travail ressemble à une lubie, à une lubie suffisamment grave pour qu'elle devienne pathologique, car on peut s'amuser, tout un chacun peut le faire, à toutes sortes d'expériences, satisfaire une manière de curiosité étrangement placée, on peut même amasser les résultats de ces expériences anodines en apparence, mais les années aidant cette accumulation peut prendre des proportions alarmantes, dans mon cas c'est cette collection toujours plus envahissante de boîtes qui contiennent mes photos, de cartons qui contiennent toutes les versions successives de mes manuscrits, des rangées et des rangées aussi de CD de sauvegardes. Avec toujours cette question lancinante: qu'adviendrait-il de moi si tout cela devait partir en fumée je me pose la question parce que je sais que cela est arrivé à d'autres, Robert Heineken dans les années soixante, un incendie avait ravagé son atelier et l'essentiel de son oeuvre d'alors je crois que je deviendrais fou, fou à lier. Et aussi, inversement en somme, qu'adviendrait-il alors de tout ce travail, de ses traces des heures fournies gratuitement dans tous les acceptations du terme après moi, après mon propre incendie? Les enfants sûrement auraient à régir tout cela, et je ne suis pas certain que cela serait un cadeau. Ce qui m'inquiète aussi. Sans la reconnaissance sociale, celle des autres hommes, mes agissements ne jouissent d'aucune caution morale. Ils ont alors des atours illicites, immoraux en quelque sorte, à force d'être excentriques. Cela me renvoie à la fameuse affaire du Grand cahier d'Agota Kristof à Abbeville, un enseignant qui avait donné ce livre à étudier à ses élèves de troisième se retrouve mis en examen et perquisitionné, cet enseignant est professeur de français, et si ce dernier dans ses loisirs écrivait, qu'il écrivait des récits parfois un peu lestes, qu'aurait-on penser de ce passe-temps honteux qui justement n'était cautionné par aucun éditeur? J'ai ce même sentiment, non que j'ai à rougir de quoi que ce soit, j'en rougis quand même par coutumace. Ce quatrième roman que je suis en train d'achever, que se passera-t-il s'il ne trouve pas d'éditeur? Celui-là plutôt que ces prédesseurs, parce que ce dernier récit est tout de même tordu jusqu'à l'immoral. D'une certaine façon le fait de l'avoir lu à Anne et qu'elle y ait trouvé son compte me dit qu'il est acceptable, mais je ne bouderais pas que ce soit dit plus haut et plus fort. Sans cette reconnaissance j'ai du mal à considérer moi-même sérieusement ce que je fais. Je sais le sérieux que j'y implique, mais je finis par douter de la valeur de ce qui est produit. Et si ce que j'écrivais ressemblait, même de loin, à ces thèses paranoïaques, ces thèses de vieux cons, qui s'acharnent, une vie durant à démontrer la fausseté des équations d'Einstein ou de Ryman, sans s'apercevoir soit-même que cette démonstration prend un mauvais virage dès les premières lignes du raisonnement. Or qui me dit dans l'absence de projet éditorial ferme que ce que j'écris est meilleur que ces démonstrations délirantes et fausses? Rien ne me le dit et je crois que j'en souffre. Que j'en souffre beaucoup. Et je vois bien dans l'espace d'une seule séance d'analyse ce qui engendre cette souffrance, cette douleur ancienne qui rend crucial de se faire sa place, de l'obtenir auprès de la société des hommes, comme enfant c'était auprès des adultes qu'il importait que j'obtienne de la considération. En 1996, je m'étais acheté, paiement en deux fois, ce tirage original d'Arnaud Claas, cette image plutôt qu'une autre parce que je me souvenais qu'elle était parvenu, d'une certain façon indirecte, à adoucir mon point de vue très tranché d'étudiant en photographie aux Arts Décos, à propos de ce que devait être la photographie contemporaine, on pourrait vite rougir de ce genre de choses, je l'avais acheté parce que je pensais que d'acquérir, par mes propres moyens, une photographie, à un prix qui n'était tout de même pas modique 5000 francs à la galerie Michèle Chomette, rue Beaubourg à Paris cela m'aiderait à vendre mes photographies sans baisser leur prix de façon risible. Cette thérapie échoua tout à fait je n'ai vendu, depuis, qu'une seule photographie à un ami, à un prix d'ami justement mais je suis tout de même content que cette image m'accompagne depuis quelques années maintenant. 12.2.04
Jeudi 12 février 2004Visite de la cathédrale d'Autun dont on peut dire que c'est surtout la salle capitulaire où sont exposées quelques unes des têtes de chapiteaux de la cathédrale, qui nous arrête Anne et moi. Et de retrouver de vieilles connaissances. Dans l'apprentissage du dessin, il est une discipline ardue et cependant essentielle, le dessin d'observation, et notamment les plâtres. Les plâtres sont ces reproductions de bas-reliefs, de bustes, de crucifiés, de statues équestres réduites ou de modèle nus de quelques uns des plus célèbres sculptures de l'histoire de l'art. Ce qui est recherché dans cette discipline ardue, c'est l'acquisition de la notion de proportions, c'est à dire rendre compte de l'emplacement exact des différents éléments qui composent la sculpture. Ainsi plancher sur le David de Michel Ange vous apprendra quelques notions essentielles, la tête fait un septième de la hauteur totale du corps, le nombril se situe exactement à mi-hauteur du corps, les membres inférieurs du haut des hanches jusqu'aux pieds font les deux cinquièmes de cette hauteur d'homme, que la main ouverte recouvre sensiblement la distance qui sépare le menton des sourcils, que le bras s'il est parfaitement déplié arrive au tiers supérieur de la cuisse et autant de quotients qui peuvent paraître rébarbatifs mais qui doivent être suivis scrupuleusement sous peine d'accoucher de monstres: des femmes aux seins sans gravité et très haut perchés, des ventres interminables, des sexes à hauteur de ventre et des mains minuscules ou au contraire ayant la taille de gants de base-ball, mouffles disgracieuses tout de même. Lorsqu'un professeur de dessin d'observation s'aperçoit que ses élèves commencent à possèder certains de ces principes, il n'est pas rare alors qu'il ait recours au plâtre d'un bas-relief moyen-âgeux, justement pour éprouver le sens de l'observation de ses élèves, parce que c'est le bas-relief en question qu'il faut représenter et que ce dernier est justement perclus d'erreurs de proportions, et rien n'est plus compliqué précisément que de reproduire une erreur de proportions, sans la réduire ou l'augmenter. Je me souviens d'une après-midi pluvieuse à plancher sur la fuite en Egypte. Je vois pour la première fois aujourd'hui dans la cathédrale d'Autun le véritable bloc de pierre et non sa reproduction en plâtre dans lequel les tailleurs de pierre de temps enfouis ont sculpté cette scène biblique et tant de choses me reviennent en mémoire, l'auréole de la vierge qui est très creusée et qui donne à la tête son volume, son visage désaxé, l'enfant Jésus qui devrait tomber du dos de l'âne et qui a les yeux au milieu du front et le visage douloureux de Joseph, sa dague interminable, l'âne qui a les traits d'un cheval. La lumière n'est pas très bonne dans la salle capitulaire de la cathédrale d'Autun et j'ai l'impression de faire mes gammes, de les refaire. Au cours de la visite deux réflexions me viennent à l'esprit, les motifs décoratifs des thèmes végétaux sont souvent très shématiques et confinent à l'abstraction bien avant Kandinsky. A l'époque Dieu existait, cela ne fait aucun doute. 11.2.04
Mercredi 11 février Et quand nous parlons avec Martin de ce que lui et moi appelons le travail, il ressort ceci, que nous ne savons pas faire autre chose, et que nous n'avons pas exactement le choix de continuer ou de poursuivre, comme si nous n'étions pas maîtres de nous mêmes, que nous ne disposions pas entièrement de nous-mêmes. Ou est-ce, comme le pense aussi Martin, que des choix ont été faits il y a bien longtemps, s'agissant de cette activité sousterraine au grand jour, et que ces choix nous ont en quelque sorte installés sur des rails, oui, il ne s'agit plus de chemin ou de route, et qu'une seule vraie solution s'impose à nous, continuer. Je crois que je m'aperçois, depuis quelques temps, que je suis désormais face à des choix de vie que j'ai faits, certains il y a tout de même assez longtemps. Que ces choix que j'ai faits, certains avec légèreté, sont déterminants au delà de la question même du choix. Parmi ces choix, il y a ceux derrière lesquels je me tiens encore aujourd'hui. D'autres au contraire ne m'offrent aucune fierté. Et pourtant ces choix ne sont pas moins déterminants. Ils ne me coincent pas moins. Mon foie ces derniers temps s'est rappelé à moi, il a longtemps absorbé les excès d'un appétit et d'une soif parfois hors de proportions, aujourd'hui il est saturé et refuse d'avancer. J'ai le choix d'ignorer ce signe de fatigue ou de réagir. Viste de l'atelier de Martin ici 10.2.04
9.2.04
![]() Lundi 9 février Curieuse coïncidence tout de même qui me voit allongé sur un banc pour me faire faire une échographie abdominale, littéralement en même temps, à la même heure, qu'Anne subit le même examen, les images de mon échographie sont cependant très décevantes en comparaison de celle de l'échographie d'Anne, puisque dans le dédale de pixels mal définis, seul le radiologue reconnait ses petits, me prsentant sur l'écran de contôle mon foie ou ma rate, et qui ne sont à mes yeux que des masses noires qui s'enhardissent au milieu de la grisaille. Et curieuse coïncidence aussi que ces examens du foie et recherche d'hépatite dans le sang soient concomittents au travail ces derniers jours de la version électronique de chinois dans lequel, il y a notamment ce passage: A San Francisco, dans le quartier chinois, en 1988 c'était donc tout au début de mon séjour long de trois années aux Etats Unis d'Amérique j'entrais dans une cantine, m'asseyais et attendais qu'une serveuse veuille bien s'enquérir de mes besoins. J'avais choisi cette cantine ou plus exactement ce boui boui pour son manque d'allure dont je ne doutais pas qu'il fût une indication sur ses tarifs, qui iraient de ce fait en s'accordant avec mes moyens modestes. Par ailleurs l'endroit était clair et une grande baie vitrée donnait sur une rue passante du quartier chinois, ce spectacle en soi était la garantie d'un peu de compagnie pour celui qui dîne seul. L'attente fut un peu longue ce dont je ne me plaignais pas, même intérieurement, tant cette attente était propice à la réflexion qui m'occupait à ce moment là, c'est à dire comment j'allai pouvoir, dans mon anglais lacunaire de l'époque, faire comprendre à la serveuse, dont l'anglais serait peut être aussi rudimentaire que le mien, comment lui faire comprendre donc, que je désirais un repas léger et surtout aussi dénué de graisse que possible, pour ne pas contrarier un foie convalescent d'une hépatite virale, et un organisme généralement fatigué par un séjour d'une semaine à l'hôpital, aux prises avec des médecins peu surs d'eux-mêmes quant à déterminer la nature du mal qui me laissa dix jours durant pareillement affaibli. A l'évidence, les deux médecins spécialistes en maladies virales n'avaient pas souvent croisé, dans leur carrière, un patient dont les symptômes étaient aussi également partagés entre une hépatite virale, le paludisme, le SIDA et une mononucléose, autant de maux qui, d'après eux, pouvaient s'expliquer de mon récent séjour en Afrique Noire, de mon homosexualité supposée c'était là une thèse dont l'un des deux docteurs ne voulait pas démordre et quand bien même je lui avais assuré que telles n'étaient pas mes inclinaisons, lesquelles étaient plus classiquement orientées vers le sexe opposé et qui expliquaient, toujours d'après eux, mon apathie, mon atonie, mon manque d'appétit, des selles noires, des urines soit tout à fait transparentes, soit au contraire très chargées, des maux de tête opiniâtres, une fatigue généralisée et des pointes de fièvres spontanées et alarmantes, des douleurs au foie que de fréquentes auscultations rendaient pénibles. Je garde en mémoire des bribes disparates de mon séjour à l'hôpital San Francis d'Evanston dans la banlieue Nord de Chicago dans l'Etat d'Illinois aux Etats-Unis d'Amérique. Par exemple je me souviens d'une infirmière qui passait régulièrement dans ma chambre dans le seul but apparent d'allumer systématiquement mon poste de télévision lequel était vissé très haut dans le mur d'en face et dominait ainsi toute la chambre et son malade: il n'était pas possible de lui échapper, de regarder ailleurs. Je ne parvenais jamais à expliquer à l'infirmière en question que j'aurais préféré en tout état de cause que le poste fût éteint, mes protestations étaient vaines mais surtout trop lentes, je n'avais pas le temps de formuler ma réprobation que l'infirmière en question avait déjà filé dans une autre chambre. Je restais un long moment affalé sur le lit, assommé par les images insipides et ressassées de la télévision américaine, de ses nombreux spots de réclame qui rendent les tranches d'émissions non publicitaires de ses programmes très éparses et, de ce fait, sans suite les unes des autres, même le plus abrutissant des feuilletons peut de ce fait devenir aussi difficile à suivre qu'un film de Jean-Luc Godard, La Chinoise pourquoi pas?, mais sûrement la fièvre et ma maîtrise si imparfaite à l'époque de la langue de Shakespeare mâtinée qu'elle était d'accent américain chuinté et guttural dont toutes les voyelles restaient bloquées dans la gorge John Wayne jouant Richard III sans doute donc la fièvre et cette compréhension parcellaire de la langue anglaise contribuaient-elles à faire se ressembler le triste spectacle de la télévision américaine à celui plus réjouissant pour l'esprit d'un film de Jean-Luc Godard qu'on s'imagine un peu des échantillons de séries américaines tronçonnés d'écrans publicitaires ou par des annonces des autres programmes de la soirée, puis l'intrigue aussi ténue soit-elle, reprend, de nouveau coupée par un flash d'information, qu'on s'imagine un peu, donc, une telle séquence sans suite d'images dont les paroles seraient partiellement compréhensibles, et la fièvre aidant, une telle série d'images aurait connu, les aléas d'accélérations inopinées et de ralentissements cotonneux, la fièvre contribuant, par ailleurs, à rendre certaines images, même publicitaires, plus belles qu'elles ne devraient l'être vraiment, comme du fait d'embellissements hallucinatoires il n'était donc pas fortuit de parler d'une ressemblance aussi improbable qu'elle fût, d'avec une structure narrative chahutée par Jean Luc Godard. Aux prix d'efforts coûteux qui finissaient par me permettre de me hausser hors du lit, puis appuyé contre la grande baie vitrée de ma chambre, laquelle donnait sur un mur de briques aux infinies variations de rouge, surtout dans la lumière de fin de journée, je parvenais à longer la baie vitrée jusqu'au mur d'en face et, en levant lentement le bras, pour ne pas predre l'équilibre tout à fait, je finissais par éteindre le poste de télévision, je regagnais ensuite le lit, il me fallait les mêmes efforts pour tenir appuyé contre la baie vitrée donnant sur le mur de briques le périple du retour en somme puis s'asseoir d'un coup, las contre le lit, hisser les fesses jusqu'à son bord et enfin se laisser tomber essoufflé, quelle faiblesse: l'infirmière en question plus haut entrait souvent dans ma chambre à ce moment-là et allumait à nouveau le poste, j'étais découragé. Il me fallait de nouveau une bonne heure pour réunir le courage et les forces nécessaires pour un nouveau périple le long de la baie vitrée. Je reçus également la visite de religieuses de l'ordre de San Francis qui d'ailleurs, dans leurs tentatives de me prêter secours et réconfort, échouèrent tout à fait, tant elles tombèrent dans leur visite à des moments parfaitement inopportuns, pendant des crises de fièvre. De même que de telles piques de fièvre comptabilisées en degrés Fahrenheit, ce qui ne me donnait aucun ordre de grandeur, tant la fièvre m'empêchait précisément, toute tentative illusoire de soustraire trente deux, de multiplier par cinq et de diviser par neuf, de même donc que des piques de fièvre m'avaient fait confondre les abrutissantes images de la télévision américaine, d'avec la complexité de celles des films de Jean Luc Godard, la fièvre me faisait douteusement comprendre que si des religieuses devaient s'intéresser à mon cas, c'était sans doute que mes affaires étaient mal enclenchées et qu'un trépas prochain n'était pas à exclure. Décidément ces pointes de fièvre ne me valaient rien de bon. Incapable de parler anglais dans ces moments fiévreux, je dis à ces religieuses, en français, tout le bien que je pensais de leur religion sectaire et abrutissante et leur conseillai d'égayer et d'agrémenter leurs opulents rectums serrés, de toutes sortes d'objets oblongs dont l'idée me traversa l'esprit. C'était grossier, mais à vrai dire c'était aussi sans frais puisque les religieuses s'excusèrent et prirent congé, désolées qu'elles paraissaient être de mon incapacité à partager ma difficulté du moment dans la langue de Shakespeare, fût-ce sans dramaturgie excessive, de vraies charognardes. Pour tout dire les meilleurs souvenirs de ce séjour à l'hôpital, écrivons les moins pénibles, furent ces heures emplies de la vacuité où seule la lumière déclinante de fin de journée, qui rehaussait les briques du mur sur lequel donnait la grande baie vitrée de ma chambre d'hôpital, était une indication tangible de temps s'écoulant. De fait le jour j'épiais des heures durant les infinies nuances de rouge brique du mur sur lequel donnait la grande baie vitrée de ma chambre d'hôpital. Je les dénombrais comme d'autres comptent les moutons du sommeil et de ce fait cette énumération contemplative me rappelait avec précision les murs de briques rouges du Nord, tout particulièrement tels qu'ils sont représentés par mon Oncle Michel, dans ses nombreuses toiles de petit format, paysages fidèles du plat pays, de ses corons et de ses maisons de maîtres toutes construites de briques rouges réfractaires et dont la couleur était obtenue par un savant mélange de carmin, de vermillon, d'ocre, de Sienne foncée et d'une pointe de rouge de cadmium. L'absence de routines, l'impossibilité de dater fiablement dans le temps les événements minuscules de cette vie confinée à l'hôpital San Francis d'Evanston dans la banlieue Nord de Chicago, dans l'Etat de l'Illinois aux Etats Unis d'Amérique et, somme toute, l'absence d'entourage, de visites, rendaient possible cette contemplation benoîte des murs de briques rouges et de retrouver l'ambiance embuée des portes fenêtres aux verres dépolis du salon de la maison de mon Oncle Michel à Loos, lesquelles donnaient sur la véranda idéalement éclairée par la lumière du Nord pour la peinture, et ses odeurs d'essence de térébenthine et d'huile de lin mêlées, curieux souvenir du souvenir, mémoire de la mémoire de ce qui occupait l'esprit, lorsque ce dernier était au plus proche du vide et du vacant, l'esprit vide entierement empli de l'observation minutieuse d'un mur de briques rouges, rendue d'autant plus contemplative et immobile par la fièvre et le sommeil intermittents. Une fois la nuit tombée, le mur était alors une grande masse noire, trouée par endroits de rectangles flous et lumineux, lesquels étaient en fait obtenus du fait de la lumière des chambres voisines, qui dessinaient ainsi des percées lumineuses. La nuit tombée donc, je n'étais plus sur de l'heure qu'il était et je ne parvenais pas à dégager la moindre régularité du ballet coutumier et des passages successifs dans ma chambre du personnel hospitalier, constance qui m'auraient donné quelque indication horaire. Etant par ailleurs nourri par intraveineuse, aucun repas substantiel ne m'était servi, c'eut été de fait une routine aidante. Je me souviens aussi du docteur W entrant triomphalement dans ma chambre, de bon matin, avec le résultat de mes dernières analyses je me méfie toujours de l'air triomphal des médecins, ces airs contents d'eux mêmes me rappellent toujours la plaisanterie de l'homme qui se rend chez son médecin, lequel vient de recevoir les derniers résultats des analyses de son patient. LE MEDECIN: Voilà Monsieur M, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. MONSIEUR M calmement: commençons par la mauvaise nouvelle Docteur. LE MEDECIN: C'est assez fâcheux, vos dernières analyses ont levé tous mes doutes: vous n'avez plus que trois ou quatre mois à vivre. Pis encore vous allez probablement terriblement souffrir. Il n'y a aucun espoir. MONSIEUR M, contenant difficilement son émotion: Et la bonne nouvelle? LE MEDECIN: Ma secrétaire est depuis hier soir ma nouvelle maîtresse et c'est un très bon coup sous le bras qu'il s'empressa de me poser sur la petite tablette roulante enchâssant mon lit, il aurait aussi bien pu me coller sous les yeux le Manifeste du Parti Communiste Chinois, en chinois de surcroit, mais je doute que telle fussent ses lectures, et de m'annoncer, très content de lui, que son collègue et lui-même étaient tombés d'accord sur le diagnostic me concernant: il ne s'agissait a priori plus de SIDA, le paludisme était à exclure, les prises de sang dans le bout des doigts pendant les crises de fièvres s'étaient avérés négatives, restaient l'hépatite virale A et la mononucléose qui se disputaient encore la primeur de leurs recherches soucieuses. Le fait était que j'allais beaucoup mieux il devenait donc inutile ou presque de savoir de quels maux j'avais souffert et le docteur W se faisait maintenant une priorité de me redonner l'appétit. Cela faisait effectivement dix jours que je n'avais rien ingéré vraiment, et sept jours que des perfusions, certes nourrissantes, mais certainement pas appétissantes, avaient pris le relais de mon appétence défaillante et palliaient les besoins les plus pressants de mon organisme. Le Docteur W était visiblement ravi, je le découvrais de fait sous un nouveau jour tant jusqu'à présent son impuissance et son ignorance vis à vis de mes symptômes semblaient le tenir en échec, et lui donnaient grise mine, partageant en cela avec son patient un air fatigué et le même teint délavé. Ravi donc, il m'annonça jovialement qu'il avait donné des instructions particulières à la cuisine de l'hôpital, me promettant des nourritures qui me feraient de nouveau envie, des sucreries même, je finissais moi-même par retrouver le sourire. De fait un quart d'heure après la visite matinale du Docteur W, la porte de ma chambre s'ouvrit sur une plantureuse infirmière noire rien à voir avec l'infirmière en question plus haut, sèche comme un coup de trique toute de liquette rose vêtue, un sourire agréable et enjoué aux lèvres à croire que pour cela aussi le docteur W avait laissé des consignes très précises et devant une poitrine débordante de générosité, elle tenait un plateau sur lequel trônait, seule, une assiette dans laquelle une montagne de gélatine, coupée en petits cubes, de toutes les couleurs, tremblait, épousant en cela le déhanchement somme toute assez spectaculaire de mon infirmière abondante. Elle posa cette taupinière de gélatine frémissante sur ma tablette roulante, enchâssant mon lit, me souhaitant un bon appétit très chantonnant et puis, s'éclipsa, dans le même mouvement pendulaire de ses fesses énormes frottant l'une contre l'autre. Je restai seul devant mes cubes de gélatine sucrée qui tremblotèrent encore longtemps. Mieux que multicolore, cette montagne de cubes de gélatine était colorée dans un surprenant dégradé de couleurs, les couleurs de l'arc en ciel, avec la part belle faite aux verts et aux roses. Je considérai cet amalgame dégradé et pensai sans faim aux assemblages de détritus de plastique colorés du sculpteur anglais Tony Cragg, et concentré sur l'aspect plastic de la gélatine, je finis par rendre tout à fait, avant même d'avoir pu porter la moindre bouchée de gélatine à ma bouche. Le souvenir nauséeux de cette gélatine demeurait aux bords de mes lèvres lorsqu'enfin une jeune fille chinoise, apparemment timide et très gênée, s'enquit de ce que je voulais. Son anglais était encore plus imprécis que le mien, puisque dans un sourire timide et gêné elle me demanda What you want please? (quoi vous voulez, s'il vous plaît?) Ce à quoi j'avais résolu de répondre simplement en expliquant que mon foie ( liver en anglais mais je présumai sans mal à sa phrase de bienvenue maladroite, et donc gauche, qu'un tel vocabulaire n'était sans doute pas disponible pour la jeune femme chinoise, moi-même je n'avais appris ce mot que très récemment dans les circonstances que l'on devine aussi d'un geste large je me barrais le flanc droit ) était douloureux suite à une maladie dont je ne précisais pas la nature hépatite virale, en anglais hepatitis aurait sûrement fait le même effet que foie, en anglais liver et que je souhaitais donc un grand bol de soupe avec quelques vermicelles, des légumes et peut être quelques morceaux de viande et surtout aussi peu de graisse que possible. La jeune femme ne nota rien pas davantage qu'elle ne m'avait proposé de menu et disparut en s'inclinant poliment. Je repris le cours de mes rêveries, cette fois ci motivées par le spectacle animé de la rue très passante sur laquelle donnait la grande baie vitrée de cette modeste cantine. Je passai donc d'une idée à l'autre, plaisante gymnastique de l'esprit, que j'affectionnais beaucoup lorsque mon esprit vint à errer et qu'il s'arrêtât sur une image plus saillante qu'une autre, et de là d'essayer de retrouver le point de départ de ma rêverie. Ce n'était en fait, pas tant le point d'origine d'une telle pensée qu'il était intéressant de retrouver, mais le cheminement, de saut de pensée en saut de pensée, que le rêve éveillé empruntait pour joindre ses deux bouts. Deux idées qui, en dehors du chemin tortueux qui finissait pas les relier, n'avait en général rien à voir l'une avec l'autre. Ainsi de repenser à l'amalgame détonnant des images de la télévision lors de mon séjour à l'Hôpital San Francis d'Evanston, Etat de l'Illinois aux Etats Unis d'Amérique, et de leurs similitudes un peu capillo-tractées d'avec les films de Jean-Luc Godard, j'en étais arrivé à remarquer que ce n'était que très récemment que j'avais appris qu'un violoncelle et une contrebasse étaient accordés différemment. L'un à la quarte, l'autre à la quinte. Je ne sais d'ailleurs plus qu'elles avaient été les différentes étapes qui avaient fait se rejoindre ces deux considérations apparemment étrangères en tous points. La chose était que cette faculté de l'intelligence, comme ça, de voyager d'association de pensée en association de pensée, était l'objet à la fois de mon admiration, de mon étonnement presque enfantin, mais aussi de moments ludiques inoubliables pour parcourir dans les deux sens ces lacets délectables. Car une chose était certaine, d'aller de la pensée A à la pensée B était une chose merveilleuse, mais plus appréciable encore, était le chemin du retour, de la pensée B à la pensée A, la vérification, qui consistait à faire repasser le songe dans ses propres pas. Une chose aussi m'étonnait, qui voulait que toutes les différentes réflexions, qui jalonnaient ces déambulations mentales, étaient extrêmement fugaces, en effet il était très difficile, sinon impossible, de s'arrêter sur un raisonnement particulièrement plaisant ou ingénieux, sans courrir le risque immédiat de perdre à jamais le fil ténu, fil d'Ariane fictif, auquel je m'étais accroché pour parcourir le bout de chemin déjà arpenté. De plus, si l'une de ces images mentales donnait l'envie de s'y arrêter, par son caractère attrayant, sacrifiant ainsi toute une cascade de pensées, cette image qui m'avait fait m'interrompre perdait également beaucoup de sa saveur, une fois extraite de sa généalogie d'ancêtres et de descendances. J'avais d'abord envisagé que le plaisir de la redécouverte du chemin parcouru, et de son retour de vérification, étaient tels qu'en le sacrifiant à une seule pensée, on ne pouvait s'empêcher d'avoir du remords d'avoir abandonné pareille promenade, conférant ainsi au trait d'esprit isolé, celui sur lequel je m'étais, à regret, arrêté, un arrière goût d'amertume qui tuait la saveur première de la rêverie, un peu comme un vin bouchonné venait à causer de pareilles déceptions. En particulier un Bordeaux au tanin prometteur. J'avais une fois tenté, m'accordant mal de devoir abandonner, en si bon chemin, d'aussi plaisants desseins, d'écrire sur un morceau de papier des mots-clés au fur et à mesure de mon parcours. J'avais d'abord accueilli avec bonheur que le choix et l'inscription de ces mots-clés, qui devaient ensuite me permettre de ré-explorer celles des pensées qui m'avaient le plus plu, chemin faisant, ne gênait en rien la vélocité nécessaire pour retrouver toutes les petites mailles de mon retour en arrière, ces mots-clés s'étaient en fait même montrés d'un grand secours pour le trajet retour, le rendant plus souple, et de ce fait plus loisible encore. Je fus cependant déçu, mon aller-retour accompli, de ne pouvoir retrouver que très partiellement les spéculations que les mots-clés, finalement, définissaient assez mal. Une chose était certaine, la mémoire n'était pas véritablement vectrice de plaisir, qui au mieux, emmoussait des images, qui perdaient de ce fait beaucoup de leur arôme, au pire, les tuant en leur faisant perdre tout leur sens. Les rêveries de masturbation en étaient l'illustration parfaite, je me donnais bien davantage de plaisir et d'agrément en pensant à une femme avec laquelle je n'avais pas partagé l'intimité, qu'en me remémorant les moments tendus que j'avais de fait passés avec une autre. À bien y réfléchir, dans les deux cas, ça demandait un grand effort de concentration, dans le premier cas pour donner corps à des images rêvées, dans le deuxième pour maintenir la pérennité de sensations dont le souvenir ne faisait que s'estomper. Dans les deux cas, ce qui était commun, finalement, c'était les positions et les pratiques envisagées. Passons. En fait la mémoire aussi pouvait procurer un certain nombre de sensations tout à fait satisfaisantes. De fait, considérant une mouche immobile sur un carreau, à quelques centimètres du bord de la vitre, je trouvais très agréable que me revienne en mémoire l'axiome de géométrie plane qui stipule que par tout point donné du plan il est possible de faire passer une et une seule souligner le UNE ET UNE SEULE droite parallèle à toute autre droite du plan et qui passerait par ce point donné. Mot pour mot. Je pouvais comme ça, concevoir une foule d'exemples de pensées allant de pensées en pensées, sans même y penser, de choses sans rapport apparent mais qui cependant s'enchaînaient avec facilité, reliées qu'elles étaient par un maillon fin, invisible presque. Comme de me rappeler de nombreux noms des personnages de d'Au Bord de l'Eau de Shi Nai-an Luo Guan Zhong, An Tao-ch'üan, Hu-yen Cho, Pai Sheng, Chin, Ku, Kuan Shang, Ts'ao Cheng, Ch'aï Pao Hsü, Li Chün, Ts'aï Fu, Ch'ao Kai, Han T'ao, Pei Hsüan, Li Kun, Tung P'ing, Tu Ch'ien, Tu Hsing, Hsieh Chen, Sung Kung-ming, Ch'en Ta, Tai Tsung, Teng Fei, Kung-sun Sheng, Hou Chien, Ts'aï Ch'ing, Huang Hsin, Chiang Ching, Chin Ta-chien, Wu Sung, K'ung Ming, Lei Heng, Li K'uei, Hao Szu-wen, Li Yün, Tuan Ching-Chu, Liu T'ang, Huang-fu Tuan, Lu Ta, Lu Chün-yi, Ma Lin, Meng K'ang, Chang T'ien-shou, Mu Hung, Ou P'eng, Chu T'ung, P'an Jui, Ch'in Ming, Ting Te-Sun, Juan, Shan T'ing-kuei, Hua Jung, Chu Wu, Kung Wang, Shih Chin, Chang Ch'ing, Li Chung, Shih Ch'ien, Chiao T'ing, Sung Wan, Sun Hsin, T'ang Lung, Lü Fang, Chou T'ung, T'ao Tsung-wang, T'ung Meng, Li Li, T'ung Wei, Wang Ting-liu, Wu Yong, Hsiang Ch'ung, Li ying, Hsiao Jang, Li Ch'ung, Hsieh Pao, Hsü Ning, Hsüeh Yung, Yen Ch'ing, Ling Chen, Yen Ch'ing, Suo Ch'ao, Yen Shun, Kuo Sheng, Sun, Yang Ch'un, Sun Li, P'eng Ch'i, Yang Lin, Mu Ch'ün, Yang Hsiung, Wang Ying, Yang Chih, Yü Pao-szu, Shih Hsiu, Yüeh Ho, Chang Heng, Shih Yung, Chang Shun, Chu Fu, Hsüan Tsan, Wei ting-guo, Chu Kuei, Tsou Jun, Tsou Yüan, d'avoir encore bien en tête la description maniaque de la progression lente et pleine de de détours d'une scutigère sur un mur dans la Jalousie d'Alain Robbe Grillet, le début d'une variante Najdorf 1.e4 c5 2.Cf3 d6 3. d4 cd 4.CXd4 Cf6 5.Cc3 a6, me souvenir du petit bonnet de laine ridicule d'Heidegger sur une photographie en compagnie de sa femme, pouvoir encore spéculer sur les rapprochements entre l'évolution de la représentation de l'homme dans l'espace, dans l'histoire de la peinture, et l'évolution des connaissances mathématiques et scientifiques aux mêmes périodes, comprendre, une compréhension partielle, les tenants et les aboutissants de la musique dodécaphonique, connaître toute une batterie de Monsieur et Madame Choncé-Mieuquin ont un fils qui s'appelle Denis, raisonner sans mal la rupture de Jasper Johns d'avec l'Expressionnisme abstrait américain des années cinquante Jasper Johns, au contraire des peintres expressionistes abstraits, était un peintre de la préméditation qui peignait par exemple un fond jaune citron sur une toile destinée à recevoir une de ses cibles, motif récurrent et éminemment figuratif, de couleur verte et qui de ce fait s'appuyait sur le fond jaune qui saturait le vert et savoir que le vrai nom de Molière est Jean Baptiste Poquelin et que le Mont blanc culmine à 4807 mètres d'altitude. Du violoncelle accordé à la quinte et de la contrebasse accordée à la quarte pas facile dans ces conditions pour ces deux-là d'accorder leur violon aux 4807 mètres du Mont Blanc il n'y a, par la rêverie, qu'un pas. Je descendais en toute hâte les 4807 mètres du Mont Blanc, lorsque la jeune femme m'apporta un splendide bol de soupe, en fait une grande assiette très évasée, remplie à ras bord d'un bouillon limpide dans lequel baignaient une poignée de vermicelles, quelques morceaux de boeuf bouillis, du soja, des oignons en rondelles, à peine saisis, des carottes en bâtonnets, deux touffes de brocolis et en remuant cette soupe merveilleuse, du fond monta la couleur brune d'un assaisonnement à la sauce de soja et au nioc-man. La soupe était bouillante et je la bus, tandis qu'elle était encore brûlante, à petites lampées timorées, pour la finir goulûment dans le vacarme de déglutitions peu discrètes. Je m'essuyais les lèvres lorsque la jeune femme reparut me demandant si tout allait bien. Je lui assurais que cette soupe faisait tout à fait mon bonheur et je lui demandais combien je lui devais. Elle parut ne pas comprendre. Je sortis ostensiblement mon porte-monnaie avec des gestes poussés, théatraux, pour mieux me faire comprendre, lui demandant combien How much, en exagérant également ma diction articulée. Elle était vraiment très hésitante, comme interdite. Je fus gagné par un sentiment déplaisant de gêne épaisse, qui ne donnait aucun signe de vouloir se dissiper bientôt, j'allais jusqu'à me demander si elle ne comprenait pas ce que je lui demandais rééllement de travers et je devins très soucieux de cette méprise granndissante entre nous. J'insistais que cette soupe devait bien figurer au menu. Elle me répondit, en souriant, faisant ainsi tomber d'un seul coup les brumes de la gêne opaque qui s'épaississait entre elle et moi, elle me répondis donc que je n'étais pas dans un restaurant, pas même dans un cantine ni dans un boui boui. Je réalisai finalement mon impair, j'étais vraisemblablement entré dans les locaux d'une petite association de quartier, dont j'aurais été, même maintenant, réalisant mêtre pareillement fourvoyé, bien en peine de définir la raison d'être, puisque toutes les inscriptions, sur tous les panonceaux de la petite salle, à la large baie vitrée donnant sur une rue très passante du quartier chinois de San Francisco, toutes ces inscriptions donc, étaient bien sur en chinois. Je dus beaucoup insister pour laisser à la jeune femme chinoise un billet de cinq dollars pensant ainsi la défrayer le plus équitablement possible de ma bévue. Je ne sus jamais quelle était effectivement la raison d'être de cette modeste association de quartier, aux locaux modiques, dans lesquels de vieux messieurs chinois venaient s'asseoir à des tables en formica roses et lisaient dans le calme des journaux noircis par des colonnes grasses de caractères chinois. Je ne compris jamais davantage d'où venait l'excellente soupe au boeuf bouilli et aux vermicelles, qui l'avait cuisinée et si, par ailleurs, d'autres que moi avaient ici coutume de prendre leurs repas dans cet exigu local. Je n'ai jamais dîné d'une meilleure soupe. 8.2.04
Dimanche 8 février
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