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7.2.04
![]() Samedi 7 février Elle est curieuse cette journée qui dure de 9 heures du matin jusque 7 heures le jour suivant, et qui ne contient pourtant que cette parcelle de rien: l'impression vive de la pluie sur les fenêtres de toit pendant la sieste avant le travail de nuit, et quand je me réveille, le ciel se lève, d'un coup. 6.2.04
Vendredi 6 février Séance du 6 février. Et si je dois me souvenir de mon premier remplissage, cette première occasion où je luttai contre une angoisse, contre la peur, en faisant du remplissage d'une façon ou d'une autre, c'était cette première fois où je dus rentrer à Garches à la maison dans l'appartement seul. Ma mère était au travail, un travail qu'elle reprenait après quelques années sans activité professionnelle, j'avais la clef de l'apparatement autour du cou et toute la journée j'avais eu continuellement peur de l'égarer, j'avais été lourdement mis en garde contre cette perte. Je me souviens être entré dans l'appartement vide et qui en fin de journée était un peu sombre. Aucune lumière n'était allumée. J'ai du attendre deux heures, c'est le temps dont il semble me souvenir et pendant ces deux heures je n'ai cessé d'avoir peur, d'avoir peur qu'il y ait quelqu'un dans l'appartement et c'est assez curieux de me dire que ce quelqu'un partage sans doute les mêmes traits que je prête à cet égorgeur nocturne dont j'ai tant peur toutes les nuits et qui me donne tant de mal à trouver le sommeil je me souviens avoir passé la plupart de ce temps dans la cuisine et je me souviens avoir mangé, pas loin d'un paquet entier de sucres en morceaux. Je me souviens que quand elle est rentrée du travail ma mère m'a grondé parce que toutes les lumières de l'appartement étaient allumées, C'est Versailles ici ce qui était comme un soulagement parce que je m'attendais surtout à ce qu'elle fasse une remarque à propos du sucre, cette remarque vint deux jours après. Le reste de la séance n'a pas tant d'importance à mes yeux, ce n'est que dire et redire cette propension qui est la mienne à ne faire que travailler, à ne pas m'octroyer beaucoup de récréation, à vivre comme une injustice le temps qui est passé à autre chose qu'au travail. Le temps que je passe à travailler. Le temps qui s'écoule. Le temps de vieillir. Le temps passé à en prendre note, à en épier les signes en quelque sorte. Le temps qui voit les enfants grandir. Le temps qui n'est pas passé à s'occuper d'eux, davantage, préoccupé en somme par l'idée même de retenir des traces de ce temps qui s'écoule pour eux. Le temps que je ne passe pas à faire autre chose. Le temps que je passe à faire autre chose mais pendant lequel je ne cesse pas vraiment de penser à ce que j'aimerais faire si je pouvais être au travail. Le temps que je passe avec Anne et le temps que je ne passe pas avec elle, et notamment quand je travaille. Le temps passé à documenter tous ces dilemmes. Le temps de l'analyse. Le temps de nouveau passé à prendre des notes, à prendre des notes de tout ceci, à prendre des notes à propos du fait de prendre des notes. Le temps de se dire qu'une vie entière n'y suffira pas de toute façon. Le temps des doutes. Le temps des hésitations. Le temps d'abandonner? Dire jamais, mais n'en être pas très sûr, n'être pas certain d'avoir de telles forces, jusqu'au bout. Remarquer dès que je rentre dans le cabinet du docteur E. que nous sommes passés au mois de février sur son calendrier et qu'une reproduction d'une très médiocre aquarelle remplace une autre reproduction d'une autre très médiocre aquarelle tachiste. C'est aussi du temps qui passe et je redoute tout de même de devoir subir les dix autres aquarelles du calendrier. 5.2.04
Jeudi 5 févrierDepuis un mois peut-être, peut-êtrre depuis un peu plus longtemps, Madeleine ne veut pas aller se coucher le soir sans avoir fait une page d'écriture. A son âge, un tel exercice signifie qu'elle me demande d'écrire quelque chose, quelque chose de simple dans le sens vertical et elle recopie les lettres majuscules une à une autant de fois que la largeur de la feuille de papier l'y autorise. Elle est très appliquée et généralement peu de temps après s'être acquittée de cette page d'écriture, elle s'endort paisiblement. Ce qui bien sûr ressemble à ce que son père fait chaque soir ou presque, de consigner en quelques lignes écrites ce que fut la journée qui vient de sécouler. Et ce matin quand je me lève, je trouve l'ordinateur portable ouvert comme un lutrin sur lequel repose la page d'écriture de Madeleinene compagnie des pages que j'ai relues hier au soir, je redonne encore quelques coups de crayon à Veuvage. ... bref ; à l'hôpital ils auraient été encore bien ennuyés parce que du coup eux ils n'auraient pas le numéro de la plaque minéralogique de son véhicule ; c'était normal ; le numéro aurait été communiqué à l'autre hôpital ; pas à celui-là ; de ce fait il aurait fallu ouvrir toutes les portes de toutes les niches de la morgue et de regarder les étiquettes au pied des personnes brûlées ; et pour cela il aurait fallu sortir entièrement tous les cadavres parce qu'apparemment les morts on les range les pieds devant ; d'où l'expression ; je suppose ; repartir les pieds devant ; alors forcément pour regarder une étiquette qui est au pied ; si les pieds sont rangés au fond de la niche ; vous me suivez ?; vous êtes obligé de sortir tout le cadavre ; et puis c'est toujours pareil quand c'est comme ça ; il faut toujours que vous les sortiez tous avant de trouver celui que vous cherchez ; d'ailleurs l'employé de la morgue c'est exactement ce qu'il aurait dit ; putain c'est toujours le dernier qu'on regarde ; évidemment pour lui chercher ses petits dans un tas de cadavres c'était un peu comme moi de chercher la bonne photo dans une planche-contact ; mais il ne se serait pas rendu compte de l'effet saisissant que me faisait ce déballage de dépouilles carbonisées ; toutes noires ; certaines encore fumantes ; et je me posai sérieusement la question ; elle m'avait plusieurs fois dit son intention d'être incinérée s'il lui arrivait malheur ; et elle souhaitait que ses cendres fussent dispersées dans un potager ou dans un verger ; et ; là ; devant tous ces cadavres charbonneux ; je me demandais à quel point il était judicieux de surenchérir en quelque sorte ; 4.2.04
Mercredi 4 févrierOui cela parait incroyable mais c'est à cela, cette vision autoritaire du rangement, un ordre militaire presque, que ressemble le désordre désormais vu de l'intérieur. Passage obligé, en somme, avant cette fameuse refonte graphique que je me promets de faire cette année. C'est une drôle d'impression dans un premier tant de tout passer par dessus bord et puis de tout renvoyer au serveur en croisant tout de même les doigts pour que rien ne manque et que surtout, dans ces grandes opérations de chercher/remplacer, rien ne soit allé tout à fait de travers. Et de rire comme un fou en remarquant quelques fichiers dont je ne savais plus quoi faire, des fichiers .jpg grands fonds de couleur dont je me servais pour les pages dont je voulais que le fond soit de telle ou telle couleur, complètement ignorant de la balise de body <body bgcolor="#000000"> pour un fond parfaitement noir et du coup j'avais recours à cette balise qu'en revanche je connaissais <body background="fond_noir.jpg">. Et quelles sont aujourd'hui les bourdes que je fais qui m'apparaîtront comme du dernier comique dans une paire d'années? Plaisir aussi de concocter ne serait-ce qu'une page d'accueil pour la période de dérangement du site. Belle journée avec les enfants. Sans heurts. L'ordinateur portable sur un coin de la table du salon, toujours prêt à recevoir quelques notes, le moment venu, pensez à le refermer c'est tout, parce que, oui, Nathan aime bien tapoter dessus. 3.2.04
Mardi 3 févrierPour une fois nous n'avions pas la demi-heure d'avance habituelle pour aller chez la psychologue avec Nathan. Nous sommes donc montés tout de suite sans aller prendre un café et une grenadine. Nathan faisait preuve de son impatience désormais coutumière. J'ai fait remarquer à Léa qu'il ne fallait pas qu'elle s'alarme pour la petite cicatrice de Nathan à l'arrière du crâne, qu'il s'agissait d'une toute petite blessure qui nous avait, certes, conduits aux urgences, mais rien de grave. Léa nous a demandé comment s'était passé cet épisode-là, et Anne a répondu pour moi, c'est-à-dire que c'était moi qui étais allé aux uregences avec Nathan, disant que Nathan avait été très sage et patient, qu'il aimait bien, au même titre que de venir chez Léa, que l'on s'occupe de lui. J'ai confirmé que Nathan avait été très calme en dépit de l'attente assez longue dans la salle d'attente des urgences de l'hôpital de Montreuil, dans laquelle dominait un téléviseur duquel était diffusé un match de fottball opposant la Tunisie et Le Congo et dont le comentaire était inexplicablement en anglais ce qui m'a donné à entendre les samedis au travail en Angleterre à Portsmouth lorsque mes collègues anglais écoutaient les matches de foot du samedi après-midi à la radio, fond sonore caractéritique et pas loin d'être incompréhensible même en tendant l'oreille, les commentateurs perdant tout flegme lorsque les actions se rapprochaient d'une surface de réparation, excitation entièrement partagée par ceux de mes collègues qui avaient engagé des sommes mêmes modiques entre eux ou chez les bookmakers de la ville, quant au résultat de ces matchs. Et une fois de plus nous avons pris congé de lui sans qu'il ne s'en formalise, sans même qu'il le remarque d'ailleurs. Nous avons pris un café en face, au zinc. Le monsieur du café toujours aussi aimable. Puis nous sommes allés faire un tour à la librairie érotique, plus haut dans le rue, j'y ai trouvé des bandes dessinées d'un goût très douteux qui ressemblaient un peu à celles qui m'émouvaient beaucoup adolescent. Je suis toujours étonné de voir que plus le fantasme est court et commun, et plus il a de chances de me titiller, au contraire de ceux plus élaborés, plus littéraires même, que je lis certes avec plaisir mais qui ne font pas grande chose pour ma libido. Nous avons acheté deux livres, le Manuel de civilité pour les petites filles à l'usage des maisons d'éducation de Pierre Louys dans lequel on peut lire quelques conseils tout de même étonnants et très déconnants comme Si c'est un monsieur que vous n'avez jamais sucé, ne vous livrez pas à des lécheries savantes tout du long de la pine et derrière les couilles. Il aurait mauvaise opinion de votre passé et Douleur exquise de Sophie Calle. Ce travail de Sophie Calle met, d'une part, en scène le récit d'une douleur amoureuse aigüe telle qu'elle fût vécue par Sophie Calle elle-même, douleur ressassée et dont l'écriture s'estompe lentement avec la douleur elle-même et puis aussi les récits de douleur d'autres personnes. Tous ces récits sont incroyablement touchants et douloureux. Parmi ces récits, je suis arrêté par celui-ci: C'était chez moi à Bondy, le 18 mai 1980. Un dimanche. J'avais dix-sept ans. Nous avions déjeûné en famille, mes parents mes deux frères et moi. A treize heures, mon frère aîné s'est levé. Il a dit: "J'ai une course à faire." Il a embrassé mon père avant de sortir. Deux heures plus tard, ma mère a reçu un coup de téléphone. Quand elle a racroché, elle a prononcé des mots qui parassaient simples: "il s'est passé quelque chose, Didier, quelque chose de très grave. J'arrive bientôt, reste tranquille." elle pleurait. L'apogée de la douleur, c'est entre quinze haures et dix-sept heures. Deux heures d'attente. Cent-vingt minutes passées sur un lit, à penser paralysie, à penser mort, à fixer, à travers les rideaux, le ciel. A dix-sept heures, j'ai appris qu'il avait sauté du train qui reliait bondy à la gare de l'Est. Il avait vingt-trois ans. Je me souviens qu'il faisait beau et chaud, que c'était l'anniversaire de mon père. Nous avions déjeûné ensemble, toutes les conditions pour un dimanche heureux et paisible étaient réunies. Récit qui bien sûr fait étrangement écho à celui que je ferai moi-même de la plus grande des douleurs. C'était le 26 juillet, c'était en 1993, il était midi, j'étais chez moi à Paris, avenue Daumesnil, le téléphone a sonné, mon ancienne femme a décroché, elle n'a pas compris ce qu'on lui disait, elle m'a demandé de prendre la communication. C'était un voisin des parents qui me disait qu'il fallait vite venir à Garches, qu'il y avait un problème. C'était idiot de m'avoir dit seulement cela. Nous sommes partis en trombe, je conduisais comme un fou, mon ancienne femme m'hurlait de ralentir, j'ai pilé, je lui ai dit either you get out of this car or you shut the fuck up (Descends ou ferme-là) Elle est restée. Nous sommes arrivés à Garches vingt minutes plus tard. Le voisin nous attendait dehors, je lui ai dit, il s'est tué?. Il m'a répondu que les mots n'avaient pas de sens. Ce qui était bien une connerie. Dans l'immeuble personne n'osait me parler. Je n'avais pas la clef, j'ai du aller la chercher chez la concierge, elle n'a pas pu me parler, elle a juste dit, très douloureuse, Monsieur De Jonckheere, elle pleurait, j'ai compris qu'il était mort. Je suis monté. La fenêtre avait été refermée, mais plus bas, le sol avait été balayé. J'ai compris. Le voisin et mon ancienne femme m'ont rejoint, tous les deux en pleurs. Je les ai ignorés. J'ai téléphoné à ma tante, la soeur de ma mère, je lui ai dit que mon frère était mort, c'était la première fois que je le disais. Je lui ai dit que je voulais qu'on se rencontre au bas du bureau de ma mère, que j'aille lui dire et que sa soeur soit là. Elle est arrivée en même temps que nous, je lui ai dit de me suivre à distance. Je suis monté, j'ai trouvé ma mère dans son bureau et je lui ai dit Alain est mort. Elle n'a pas pleuré. Comme elle a dit elle avait tellement pleuré déjà. Elle a dit que le problème se serait de joindre mon père parce qu'il était en mer. Le patron de ma mère nous a offert de s'occuper de cela en passant par la gendarmerie du port. Ca n'a pas fonctionné du tout. Les gens qui ne savent rien faire devraient toujours tâcher de ne rien faire. Nous sommes retournés à Garches. Ma mère s'est rappelée que nous allions pouvoir joindre mon père dans la soirée parce qu'il serait de retour et que nous pourrions le joindre au port. Elle a dit qu'il y avait des choses à faire. Qu'il fallait s'occuper de l'enterrement. De savoir où était le corps. Qu'il fallait sûrement aller au comissariat de police. Qu'il y avait des tas de choses à faire. Je me souviens juste que j'ai d'abord du la conduire au comissariat de police. Que là-bas nous avons dû témoigner séparément que j'ai du expliquer à un inspecteur de police que mon frère était suicidaire. qu'il avait déjà de nombreuses fois tenté de se supprimer. C'est cet inspecteur qui nous a rendu les affaires personnelles d'Alain. Il y avait du tabac à rouler de la marque Drum, des feuilles de la marque OCB et un briquet à la flamme paresseuse. Et puis quelques papiers. C'était fou comme toutes ces affaires aussi impersonelles quelles pouvaient être contenaient au contraire son odeur. Ce fut d'ailleurs la dernière fois que je sentis son odeur. Et puis nous sommes allés chez le marbrier, où j'accompgnais ma mère. Le marbrier était le père d'un ancien camarade de classe. C'était le marbrier en face du cimmetière de Saint-Cloud. Je suis passé des années devant sa vitrine en allant au collège. Et puis quand nous sommes rentrés, nous avons de nouveau essayé de joindre mon père, et quelqu'un nous a dit que oui, le bateau était à quai, qu'on allait le chercher. Il y a eu un long moment d'attente et puis mon père est arrivé très essouflé, j'ai entendu ces derniers pas sur le quai. je lui ai dit que ça y était, qu'Alain était mort. Ce jour-là j'étais celui qui annonçait la mauvaise nouvelle. Je n'ai plus aucun souvenir de mon ancienne femme ce jour-là. Quand nous sommes remontés chercher Nathan, il avait fait un assemblage très impressionnant d'objets sur cette petite table qui est sa table de travail chez la psychologue. Elle nous a dit que cela avait été une séance très fructueuse et que Nathan faisait des progrès étonnants dans l'acquisition du langage, qu'il avait même une fois fait usage du subjonctif dans la phrase il faut que Madeleine vienne. Comme la semaine passée, il a fait une comédie assez pénible pour partir, il est manifeste qu'il aime beaucoup venir chez la psychologue. Nous sommes rentrés à Fontenay en faisant le petit détour pour remonter la rue des partants dans le XXème à toute berzingue pour faire l'effet d'un toboggan ce qui amuse toujours autant Nathan. 2.2.04
![]() Et le lendemain, je lis la deuxième moitié à Anne. ... je n'avais plus qu'à me tuer ; je suis descendu dans la cuisine ; j'ai pris une feuille de papier ; et j'ai inscrit ; je me tue ; la clef est sous le paillasson ; occupez-vous de mes enfants ; j'ai scotché la feuille sur la poubelle que j'avais sortie plus tôt ; ordures ménagères et emballages plastiques le mardi matin ; puis je suis descendu à la cave ; je ne sais pas pourquoi mais j'avais dans l'idée que c'était dans la cave qu'il fallait que je me tue ; et là j'ai commencé à inventorier toutes les façons dont j'allai pouvoir procéder ; essayer d'en trouver une qui ne me fasse pas trop mal ; mais ; pour tout avouer ; je ne voyais rien que je puisse tenter vraiment ; j'aurais pu me pendre ; mais pour cela le plafond de la cave était beaucoup trop bas puisque je ne m'y tenais qu'en baissant la tête ; la corde oui ; je l'avais mais je n'avais pas la hauteur ; imaginez un peu la déconfiture de celui qui veut se pendre à la branche d'un arbre et qui par inadvertance prépare une longueur trop importante de corde ; ce faisant ; il chute et se casse les deux jambes ; pire il est paralysé et ne peut recommencer son forfait sans l'aide d'autrui ; et je peux vous assurer qu'ils ne sont pas nombreux ceux qui accepteront de vous donner un coup de main dans ce genre d'entreprises ; non ; pour se pendre efficacement il ne faut rien laisser au hasard ; une bonne branche et une bonne corde sont primordiales ; j'aurais pu m'ouvrir les veines mais j'y rebutais un peu tout de même ; je n'aime pas beaucoup la vue du sang ; j'avais peur de m'évanouir ; cela m'était déjà arrivé de perdre connaissance à la vue de mon sang s'écoulant ; je regardais la machine à laver et je pensais alors aux châtaignes que je prenais à notre arrivée ici ; le circuit électrique était mal isolé ; il n'y avait pas de terre ; des prises de terre si ; mais elles n'étaient reliées à aucune terre ; je n'avais qu'à m'électrocuter ; je n'étais pas très bricoleur ; je n'ai jamais été très bricoleur ; comment faire ? ; dénuder des fils ; se les accrocher autour du torse et puis les brancher ; pas sûr qu'on puisse maintenir le branchement en recevant une telle décharge ; non ; l'idéal ce serait de fabriquer un petit circuit avec un interrupteur qu'il suffirait d'actionner ; c'était une idée ça ; dénuder les fils sur un bon mètre, se les scotcher tout autour de la poitrine ; bricoler un interrupteur ; je soupirais d'avance à l'idée de ces manipulations ; je n'aimais donc pas beaucoup le bricolage ; mais je crois que ce que j'aimais le moins ; ce que je détestais le plus ; c'était encore l'électricité ; ces petits branchements ; les petites vis ; les petits trous par lesquels il fallait passer les petits fils ; dénuder les fils avec un cutter ; se couper le bout des doigts ; raccorder ; s'apercevoir qu'on avait oublié de passer le fil dans la coque de l'interrupteur avant de faire les branchements ; re-dévisser les petites vis ; enlever les fils ; passer le fil dans la coque de l'interrupteur ; refaire le branchement ; ce que je pouvais être maladroit ; puis douter ; est-ce que les plombs n'allaient pas sauter ; est-ce qu'il valait mieux utiliser une prise sans terre ou au contraire une prise de terre pour que les plombs ne sautent et fassent foirer l'opération ; je n'ai jamais rien compris à l'électricité ; est-ce que du 220 volts était suffisant pour s'électrocuter de façon certaine ; est-ce que je n'allais pas griller un moment avant d'y rester ; non ; ce qu'il m'aurait fallu c'était un revolver ; en étouffant le tir à bout portant j'éviterais peut-être même de réveiller les enfants avec la détonation ; mais je n'aurais pas trouvé de revolver dans le tiroir d'une vieille armoire ; parce que je n'ai jamais eu de revolver chez moi ; je ne pratique pas le tir ; si ; le tir à l'arc ; mais ce n'est pas facile de se suicider avec un arc ; l'arc est une arme qu'on ne peut pas aisément retourner contre soi ; ce qui était dommage parce que l'arc est une arme silencieuse ; elle ; et j'ai éclaté de rire en pensant à toutes les gesticulations que j'aurais du accomplir pour me tuer avec mon arc ; le tir à l'arc est décidément une discipline apaisante ; et je me fis la réflexion qu'il faudrait que je m'y remette ; que cela ne pourrait pas me faire de mal ; que ce serait bon pour ce que j'avais ; comme on dit ; je suis remonté ; avec dans l'idée de regarder dans les pages jaunes de l'annuaire et chercher un club de tir à l'arc dans le quartier ; dans lequel je pourrais m'inscrire ; j'étais fatigué ; je me suis couché ; je me suis endormi tout de suite ; j'ai été réveillé à cinq heures du matin par les sonneries répétées et insistantes à la porte ; je suis descendu en hâte et en caleçon ; j'ai ouvert ; il y avait là deux éboueurs inquiets ; l'un d'eux avait mon message à la main ; je me tue ; la clef est sous le paillasson ; occupez-vous de mes enfants ; il m'a fait poliment remarquer que la clef n'était pas sous le pail-lasson ; ce que je peux être étourdi parfois ; il m'a demandé si ça allait ; j'ai paru surpris ; et puis j'ai dit oui ; oui ; je leur ai demandé s'ils voulaient que je leur fasse un café ; ils sont accepté avec plaisir ; nous avons pris le café ; l'un d'eux regardait les tableaux aux murs du salon ; la plupart abstraits ; et semblait trouver dans cette abstraction une explication presque logique à mon dérail-lement ; ils m'ont redemandé si cela allait ; au moment où ils partaient Émile est descendu en pyjama et est venu me faire un câlin ; ils m'ont souri et sont repartis ; c'est qui les monsieurs papa? ; ce sont les éboueurs Émile ; qu'est-ce qu'ils font les éboueurs? ; ils s'occupent de ramasser les ordures ; et il y a des ordures chez nous? ; non ; il n'y pas d'ordures chez nous ; alors pourquoi ils étaient là ?; parce que je les ai invités à prendre le café avec moi ; et pourquoi tu les a invités à prendre le café avec toi ?; parce qu'ils ont été gentils avec moi ; pourquoi ils ont été gentils avec toi ?; et bien parce qu'ils venaient voir si je n'étais pas mort ; ben non je ne peux pas dire cela ; évidemment pas ; et puis d'ail-leurs avec Émile la réponse aurait été une nouvelle question ; tu étais mort comme maman? ; Émile avait bien dormi et ne voulait pas se recoucher ; je lui ai préparé son petit déjeuner ; et puis je lui ai demandé ce qu'il voulait faire ; il m'a répondu qu'il voulait jouer au kapla ; le kapla ; je le dis pour ceux qui n'ont pas d'enfants ; est un jeu de construction dont toutes les pièces rigoureusement identiques sont des petites planchettes rectangulaires de bois de 24 X 120 millimètres et de 8 millimètres d'épaisseur ; par leur em-pilement et leur association de toutes sortes de façons ; il devient possible de construire des architectures assez complexes mettant en jeu tant certaines notions d'équilibre que des notions assez sommaires de résistance des matériaux ; certaines de ces cons-tructions ; pourvu que les petites planchettes modules soient en nombre suffisant ; peuvent atteindre des hauteurs dépassant lar-gement la taille des enfants qui les édifient ; les constructions qu'Émile arrivait tout juste à mettre sur pied dépassaient rarement une vingtaine de centimètres de hauteur ; en revanche il aimait beaucoup que je fasse moi aussi une construction à côté de la sienne et trouvait même un certain réconfort à ce que la cons-truction de son père dépasse très largement en taille et en propor-tions la sienne ; nous nous installâmes donc sur le tapis du salon chacun de notre côté, le vrac des planchettes entre nous dans le-quel nous piochions au fur et à mesure de nos besoins de bâtis-seurs ; sur la boîte contenant les planchettes du jeu je remarquai pour la première fois le slogan de son fabricant : " c'est en cons-truisant que l'on se construit " ; ce n'était pas sans chagrin que je m'appliquais cette formule ; occupé que j'étais à jouer avec mon fils de trois ans à un jeu de construction à cinq heures et demi du matin ; il était donc cinq heures et demi du matin ; il faisait encore nuit ; tout était calme dans la maison ; et dans le quartier ; ma fille Zoé dormait dans sa chambre ; et j'étais à quatre pattes sur le tapis dans mon salon avec mon fils Émile ; et j'étais en train de me construire ; de me reconstruire ; une heure et demi plus tard ; le réveil a sonné ; en haut dans la chambre ; je suis monté l'éteindre ; et je suis allé réveiller ma fille ; il était sept heures ; voilà. Un point c'est tout. 1.2.04
![]() Samedi 31 janvier 2004 Hier soir, passé de longues heures à lire Veuvage à Anne, parce que, oui, je crois que ce roman est terminé, je le relis désormais sans plus rien y toucher. Le début de Veuvage, donc. Je vous arrête tout de suite ; je ne l'ai pas tuée ; elle est morte ; c'est vrai ; mais je ne l'ai pas tuée ; ce n'est pas moi qui l'ai tuée ; d'ailleurs personne ne l'a tuée ; elle s'est tuée toute seule ; non ; ce n'était pas un suicide ; elle ne s'est pas tuée exprès ; elle est morte dans un accident de voiture ; c'est elle qui conduisait ; elle n'était pas une mauvaise conductrice pourtant ; non ; elle aurait aussi bien pu mourir d'un cancer ou d'une maladie rare de l'épiderme ; une maladie dont nous aurions pu elle et moi constater chaque jour les progrès sur sa peau ; elle avec peur ; certaine que cette progression la conduirait où on ne peut plus aller plus loin ; moi avec un peu de dégoût tout de même ; ce dont je me serais toujours caché ; oui ; je ne lui aurais jamais dit que certaines de ses plaques et de ses rougeurs étaient pour moi rebutantes ; d'ailleurs elle aurait beaucoup tenu à ce que nous fissions l'amour jusqu'au bout ; jusqu'au bout aurait-elle dit si souvent ; à la fin elle aurait même arrêté toute contraception et elle m'aurait dit qu'elle voulait que je reste en elle jusqu'au bout ; parce qu'elle aurait bien entrevu qu'il lui restait si peu à vivre ; je me serais demandé ce qu'elle aurait ressenti quand mon sperme l'aurait atteinte ; cette vie future ; dans son corps à elle ; son corps de presque morte ; de moribonde ; non ; décidément ; il m'en fallait de la résignation pour lui faire l'amour ; je m'efforçais de rester bien concentré de ne pas penser ; je me serais efforcé de bien lui faire l'amour ; c'est à dire pas seulement de conduire ma barque à bon port ; ce qui lui aurait déjà montré que je l'aimais encore ; toujours ; elle à qui je pouvais encore faire l'amour jusqu'au bout ; non ; je faisais de mon mieux pour qu’elle aussi conçoive du plaisir de ces étreintes qui n'avaient rien de simple ; elle n'aurait jamais eu autant envie de faire l'amour qu'avec ce corps rongé par la maladie ; elle aspirait la vie dans ses étreintes comme un noyé happe de grandes goulées d'air chaque fois qu'il parvient à sortir sa bouche hors de l'eau ; elle aurait fait l'amour chaque fois comme si cela avait été la dernière fois qu'elle eût pu le faire ; parfois je me serais dit ; cette fois-ci ; c'était la dernière fois ; et puis non ; le lendemain elle serait parvenue à réunir encore ses forces pour m'offrir ce corps amaigri et criblé de marques ; elle n'aurait pas dit tout cela ; elle n’aurait jamais verbalisé ce désir soudainement impétueux et exigeant ; elle ne m'aurait pas dit ; même en paroles approximatives ; d'où lui venait une telle appétence ; je n'aurais pas pu lui en vouloir ; dire avec les mots ; prononcer les mots qui disent que l'on sait sa fin prochaine ; je suppose que cela demande un courage hors du commun ; aurais-je tant de cran en de tels moments ?; rien n’était moins sûr ; oui ; je n'aurais jamais une telle force quand mon tour viendrait ; regarder la grande faucheuse dans les yeux et lui dire que non ; elle ne vous fait pas peur ; nul ne fait le malin devant la mort ; alors oui ; je me serais dit si elle ; elle a le courage de regarder les choses en face ; il ferait beau voir que je n'ai pas le cœur de lui faire l'amour ; toute décharnée qu'elle fût ; malade ; jaunie ; n'étaient-ce ces plaques rouges ; un rouge sang de boeuf ; certaines purulentes ; formeraient des croûtes après quelques jours ; ces squames pèleraient ; elles s'ourleraient comme le bord des feuilles de nénuphars ; oui ; c'était cela ; son dos me ferait penser à ces étangs entièrement mangés par la croissance rapide des grandes feuilles aquatiques ; et au centre de ces marques ; des bourgeons plus clairs ; des petits monticules ; la fleur du nénuphar ; le soir j'aurais du l'aider à soigner les plus étendues de ses rougeurs ; les laver à la bétadine ; elle se serait allongée sur le lit ; à plat ventre ; et je l'aurais badigeonnée de cet épais concentré carmin ; vermillon une fois la peau peinturlurée ; puis j'aurais du lui faire des compresses ; c'eut été d'ailleurs à ces occasions ; avant que je ne la soigne ; qu'elle m'aurait demandé de lui faire l'amour ; je ne lui aurais jamais résisté ; comment aurais-je pu lui refuser ?; à cette volupté laborieuse elle aurait peut-être trouvé un inespéré réconfort ; aussi passager fût-il ; nous nous serions roulés dans les draps ; les oreillers tiendraient longtemps en eux l'émanation de l’antiseptique ; cette odeur tenace des soins du matin ou de la veille au soir ; ses cheveux à elle aussi sentiraient le désinfectant ; contre la douleur et les démangeaisons chroniques notre médecin ne serait pas avare de prescriptions de morphine ; elle connaissait d'ailleurs mon goût prononcé pour cette drogue ; et elle oscillerait sans cesse entre le besoin d'en avoir des quantités suffisantes pour elle-même ; et sa peur que j'en fasse usage ; que je profite de l'aubaine pour lui en dérober quelques cachets ; mais de même que je n'aurais jamais pris dans l'assiette de nos enfants je n'aurais voulu un seul instant courir le risque qu'elle en manquât ; une fois elle m'en aurait donné un peu ; je lui aurais demandé tu es sûre ?; et je crois que cela lui aurait fait plaisir de ne pas en avoir besoin ce soir là ; et de pouvoir m'en donner un peu ; je n'aurais pas craché dessus ; j'aimais tellement le calme que procure cette drogue ; cette ataraxie soudaine ; et comment elle gomme aussi le passé proche ; j'aurais pu oublier combien me coûtait de peine de lui faire l'amour dans son état ; faire l'amour ; entre nous ; entre elle et moi ; du temps où elle n'était pas encore atteinte de cette maladie incurable ; de faire l'amour donc ; cela n'avait jamais été très très bon ; comme cela peut être bon de faire l'amour ; non ; ce n'était pas mauvais non plus ; il y eut même des moments de félicité ; nous n’en étions plus là ; nous n’en étions plus à l’enchantement ; nous n’en étions plus au temps de la curiosité simple ; de l’envie d’essayer de nouvelles caresses ; vers la fin à cause de cette maladie de la peau dégénérative ; je crois qu'elle ne sentait plus bien mes caresses ; ses sensations étaient abîmées ; et pour ma part ; le dégoût était tel que l'orgasme même ; ce chahut irrépressible du corps ; ne parvenait pas toujours à m'en détourner ; c'est dire ; mais en fait non ; ce n'est pas comme cela qu'elle est morte ; non ; comme je l'ai dit ; elle est morte dans un accident de voiture ; il y a six mois de cela ;
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