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24.1.04
Samedi 24 janvier 2004 Au travail. Les préoccupations abstraites habituelles, mais étant donné les circonstances, c'est presque luxueux de pouvoir monopoliser son attention avec des trivialités techniques, ce qui, en d'autres temps, provoque le souci et la préoccupation, cette nuit devient, comme une récréation de l'esprit. Ce n'est sûrement pas bon signe. 23.1.04
Vendredi 23 janvier Se parler, continuer de se parler. Hier soir, une drôle de rencontre, la jeune femme, Anne et moi qui tentions de mettre des mots sur ce que nous avions commis et qui ne nous donnait aucune fierté. Ces sentiments sont suffisamment troubles, de toute façon, que tout projet d'y voir un peu clair est condamné, illusoire. Et pourtant, parler, parler encore. Deuxième rendez-vous chez l'analyste. Je n'aime décidément pas ce cabinet et je pourrais presque décider d'interrompre cette analyse à peine entamée et tenter de trouver un cabinet concurrent et dont le décor me conviendrait mieux, si ce n'était, en fin de cette scéance, des remarques terriblement à propos de la part du docteur E. Quelques paroles cinglantes et se dire qu'il faut faire abstraction de ce décor peu chaleureux et au goût discutable et au contraire se satisfaire de la grande clarté de vue de l'anbalyste. Pour cela aussi, ne pas se fier aux apparences. Tout un apprentissage, toute une vie à réapprendre. M'est recommandé d'exprimer plus franchement mon désir, ne pas craindre systématiquement de brusquer mon entourage par le côté tranchant de mes vues. Cela ressemble tout de même à une admonestation d'horoscope. 22.1.04
Jeudi 22 janvierAnne et moi faisons un peu de ménage, je veux dire par là qu'effectivement, nous rangeons ça et là des papiers qui trainent et exhortons les enfants à canaliser un peu la vague désordre de leurs jouets tous sortis et épars sur le tapis de leur chambre. Passant dans la chambre de Madeleine, où je suis affairé à ranger quelques papiers administratifs me concernant, Anne me conseille d'ouvrir un peu la fenêtre pour aérer, et c'est exactement cela qu'il faut faire. En ouvrant la fenêtre je reçois l'air frais du dehors sur les cuisses, l'orchidée, je crois, elle, ne s'en remettra pas, mais pour les habitants de cette maison, cet air neuf ne fait aucun mal, au contraire. 21.1.04
![]() Mercredi 21 janvier Ce que nous nous sommes dits pendant de longues heures avec Anne n'appartient qu'à nous. Je n'ai pris note du reste, ces derniers jours, que pour éclaircir les vides de ces deniers temps, les allées et venues d'une pensée confuse et empoisonnée. Ce n'est pas indispensable de prendre date de tout cela. Je le note c'est tout. Ce matin nous sommes partis de très bonne heure pour un rendez-vous dans le septième arrondissement chez un spécialiste des problèmes cérébraux de l'embryon. Nous avons conduit au milieu de rues parisiennes désertes, humides et noires, et nous avons pris un café crème qui a duré une heure, nous avons parlé, nous avons parlé encore. Nous nous parlons. C'est comme si nous découvrions que nous étions capables de nous parler. Alors parlons. Puis l'heure du rendez-vous matinal a sonné. Un homme au visage très fermé nous a reçus, et a examiné notre dossier, a posé des questions sans nous regarder, j'ai rongé mon frein de lui dire que ses dépassements vertigineux d'honoraires ne le dispensaient pas, au contraire, de nous parler correctement, je n'en ai rien fait, je ne voulais pas augmenter l'inquiétude d'Anne. Ce grand spécialiste au front buté a invité Anne à aller s'allonger, il allait l'examiner et puis son visage s'est ouvert, il nous a demandé, vous vous faites du soucis? Etant donné les circonstances, la question nous paraissait irréelle, évidemment que nous nous faisions du souci, un sang d'encre en fait. Il a dit je vais vous examiner, mais vous savez je crois déjà savoir que tout va bien. Avec sa sonde il a tout de suite été regarder ce fameux ventricule cérébral dilaté, il a fait la moue, il a dit que ce n'était pas grand-chose, il a dit qu'il allait regarder le reste, nous a demandé pourquoi nous avions été inquiétés à ce point, nous lui avons fait part de la maladresse de sa collègue obsétricienne, il a souri, il a dit, avoir des enfants, c'est avoir peur. Plus tard pendant l'examen, qu'il pratiquait très minutieusement, il a souri à nouveau et nous dit, regardez, c'est idiot, tout à l'heure je suis passé sur son oreille et je l'ai trouvée toute pliée, je me suis inquiété, je ne vous ai rien dit, je repasse maintenant sur cette oreille et je m'aperçois que tout va bien, et qu'en plus s'il avait eu une oreille décollée, je suis sûr que vous l'auriez tout de même aimé et bien accueilli cet enfant. Il avait l'air de sincérement regretter que son appareil soit à ce point performant qu'on finisse par traquer la moindre déviance de la normalité comme un échec médical. J'ai pensé à tous ces récits de science-fiction dans lesquels, les maternités du futur s'acharnaient à fabriquer des enfants très uniformes. Nous sommes ressortis de ce rendez-vous soulagés, comme de poser un sac-à-dos très lourd à terre et de se dire que désormais nous n'avions plus besoin de cet excédent de bagages. Nous avons peiné pour retrouver la voiture dans ce quartier dont nous sommes peu familiers. Nous avons trouvé une gerbe de grandes branches de coton domestiqué. Je les ai ramassées, elles sont à peine rentrées dans la voiture. Nous sommes rentrés. En arrivant à Fontenay, nous sommes restés encore quelques temps dans la voiture sur laquelle une pluie opiniâtre et monotone rendait le paysage complétement flou, nous avons discuté dans la voiture. Longuement. Nous nous sommes embrassés. Nous avons ri que nous soyons encore dans la voiture. Nous sommes rentrés en courant sous la pluie. Nous vons fait du café. Nous sommes allés nous recoucher. ![]() 20.1.04
Mardi 20 janvierNous sommes allés accompagner Nathan chez Léa. Nathan donnait le sentiment coutumier d'en avoir envie. Comme d'habitude aussi nous sommes arrivés avec beaucoup d'avance, du coup nous avons pu prendre un café et une grenadine pour Nathan dans le bistro d'en face, dans lequel nous avons recontré la psychologue qui prenait également son café au comptoir. Nathan est tout de suite allé le dire bonjour et lui faire un baiser. J'ai fait remarquer à la psychologue que cela tenait tout de même du privilège. Nathan a marqué son arrivée au cabinet de la psychologue en tonitruant des gros mots joviaux. Nous avons fait remarquer à Léa que Nathan avait été malade la veille au soir et qu'il s'était couché fort tard. Anne a ajouté qu'elle souhaiterait en parler à la fin de la scéance, pendant que je redescendrais dans la cour intérieure de l'immeuble, jouer avec Nathan avec "sa trotinette", plus exactement la trotinette qui est garée là dans cette cour d'immeuble et qui accueille toujorus Nathan. Je n'avais toujours aucune idée de ce dont Anne pouvait avoir à échanger avec la psychologue à ce moment-là, de ce qui était si particulièrement crucial. Nous sommes retournés dans le café pour laisser Nathan seul pour sa séance. Nous avons repris des cafés. Nous avons discuté, aucune de nos paroles n'était très unie, de la rancoeur derrière toutes les virgules. Dire que j'en voulais à Anne. Nous sommes retournés chercher Nathan, dont Léa nous a dit qu'il avait fait une très bonne séance. De fait nous l'avons trouvé attablé devant une table comble de jeux de construction et notamment des cubes en bois qui m'ont tout de suite rappelé ceux en bois également de la psychologue de mon frère Alain, dont les séances me remplissaient de jalousie parce qu'il avait le droit de jouer à toutes sortes de ces jeux d'assemblages tandis que je devais rester dans la salle d'attente avec ma mère, je déteste absolument le souvenir qu'il me reste de ces jeudis après-midis. J'ai habillé Nathan et réglé la séance, nous avons convenu d'un rendez-vous pour la semaine suivante puis je suis descendue avec Nathan dans la cour intérieure pour qu'Anne puisse parler avec la psychologue. J'étais toujours indocte de ce qui tenait Anne. Plus tard dans l'après-midi, je suis allé chercher Madeleine à l'école avec Nathan et nous sommes directement partis de l'école pour aller à Garches où je devais confier les enfants à mes parents pour deux jours, les deux jours qui entouraient les examens tellement préocupants d'Anne, plus exactement du cerveau de l'embryon. J'ai mais à profit ces aller retour, pour passer rapidement, au retour, chez la jeune femme, j'avais besoin de discuter surtout. Quand je suis rentré à la maison. J'ai trouvé Anne très calme assise dans le divan du salon. Elle a posé doucement son livre. Elle m'a toisé du regard et elle m'a dit ce qu'elle savait. De même qu'Anne ne reste pas emmitoufflée au fond de son lit la nuit quand un bruit dans la maison la tire du sommeil ou la fait sursauter, elle va voir d'où vient le bruit, pareillement Anne avait tout lu de cette correspondance traitresse, ne voulant rien fuir. J'étais soulagé. Je me souviens exactement, c'est ce sentiment-là qui m'est venu en premier, je n'avais plus à mentir. Et j'ai compris aussi pourquoi Nathan avait été tellement malade la veille, j'ai compris l'insistance d'Anne à avoir ce moment confidentiel avec la psychologue, pendant que je jouais avec Nathan dans la cour intérieure. J'étais le plus terrible et le plus vil des hommes mais j'étais soulagé que je n'ai plus à mentir à Anne, ni à d'autres qui me sont chers. J'ai aussi beaucoup menti à cette jeune femme. ![]() 19.1.04
Lundi 19 janvier Là il s'est passé des choses en mon absence. Et pourtant j'y étais. Partant en fin d'après-midi chercher Sophie, la soeur d'Anne, à Courbevoie, j'ai mal éteint mon vieux PC, lequel est resté allumé. Et il est resté allumé sur une fenêtre dans laquelle Anne a pu découvrir un mois d'une correspondance illicite avec une jeune femme. Je vivais dans le mensonge depuis un mois. Anne m'a dit qu'elle a eu un malaise quand elle a découvert cette correspondance, qu'elle était seule avec les enfants et qu'ils ont eu très peur de voir leur mère perdre connaissance. Plus tard quand je suis rentré à la maison avec Sophie et le petit Samuel, Anne n'a rien dit. J'étais toujours grognon, Nathan ne tenait pas en place, je suis monté avec dans l'idée de l'aider à s'endormir. Anne m'a dit qu'elle en profitait pour aller boire un verre du côté de Bastille en compagnie de Sophie. Deux heures plus tard Nathan ne dormait toujours pas, qui, tout d'un coup, a été saisi d'une crise de vomissement spectaculaire. J'ai passé trois quarts d'heure à nettoyer Nathan, à prendre une douche moi-même qui n'avais pas été épargné par cet irrépressible geyser, puis les draps, les couvertures, les taies d'oreiller et les oreillers, le plancher, l'escalier. Nathan me regardait faire tranquillement, juché sur une commode où je l'avais assis pour pouvoir nettoyer sans gêne. Il montrait du doigt les peaux de renard éparses sur le plancher et s'excusait d'avoir craché. La corvée terminée, je suis allé recouché Nathan, qui a fini par s'endormir calmement, enfin. Je me suis couché plus tard, l'estomac noué. De me dire, rétrospectivement que la maison avait contenu tout cela dans une même journée, et même l'insomnie de colère d'Anne quand elle rentra plus tard. Anne ne me recouvra jamais de toute la nuit, ce qu'elle fait toujours avec un soin maternel, comme d'enfouir le téléphone sous des coussins les matins qui suivent mes nuits au travail, elle me recouvre parce qu'elle sait que le plus mince des courrants d'air sur le bas de mon dos dans la nuit, et je peux ne pas me relever le matin. Elle aurait voulu que je ne puisse pas me lever, que je ne puisse pas me mettre debout, que j'ai mal au dos toute la journée. Je l'aurais mérité. 18.1.04
Dimanche 18 janvier 2004 ![]() Anne a quarante ans aujourd'hui, mais nous ne serons pas très ensemble ce jour-là. Rarement je me suis sentir aussi mal avec moi-même, je peux bien l'écrire maintenant, et d'une certaine façon, aussi seul dans mon labyrinthe. Ces journées-là sont lourdes à l'encre, il faudra bien en rendre compte un jour tout de même. Photo d'Anne. Série des Autoportraits accompagnés.
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