Le Bloc-notes en cachette |
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17.1.04
16.1.04
Vendredi 16 janvier C'est en lisière du bois. Il y a un code digital, une combinaison de quatre chiffres qui ne me donnera aucune difficulté de mémoire, le numéro de notre département en fait partie, le reste est en zéro-un. Ensuite il y a un interphone. S'annoncer. Ne pas comprendre l'hésitation. Puis la comprendre. Le rendez-vous n'était pas à 10 heures mais à 18 heures. Dire à l'interphone que l'on reviendra ce soir, que ce n'est pas grave. Revenir à 18 heures. C'est toujours en lisère du bois mais il fait nuit désormais, dix minutes d'avance occupées à se promener dans le sous-bois obscur, se dire qu'il faudrait peut-être réfléchir à une façon d'aborder les choses une manière de sortir du bois en quelques sortes se rappeler que ce n'est pas cela qui est en jeu, ce qui est en jeu c'est de parler, presque sans réfléchir, accepter de se parler à soi-même. Accepter de voir. Composer la combinaison de quatre chiffres. Sonner à l'interphone, le docteur E. m'explique qu'il faut que je monte dans l'ascenceur mais que c'est elle qui va l'actionner pour me faire monter. De fait il n'y pas de bouton pour l'étage auquel il faut que je me rende. Je ne monte pas assez vite dans l'ascenceur et manque donc une rame. J'attends que le docteur E réalise son erreur, ou mon manque de rapidité, et me renvoie l'appareil pour ainsi parler, et je me plais alors à penser que le docteur E. doit être en train de m'imaginer âgé, pas très vif, chétif peut-être même. Lorsque j'ouvre enfin la porte de l'ascenceur, son visage ne porte aucune surprise, le docteur L ne pouvait donc m'imaginer chétif. Je voudrais être sûr que mon visage non plus ne laisse pas trop transparaître que je trouve que le Docteur E est une jolie femme brune. La salle d'attente que nous traversons ensemble, je la précède, est très impersonnelle, des revues de mode essnetiellement croulent sur une table basse, je regrette déjà les murs mangés par les livres chez le Docteur L. Je rentre dans son cabinet qui me fait une très désagréable impression. Et puis je dois avoir l'air d'un client d'hôtel qui rentre dans sa chambre et se demande où se trouve le lit. Parce qu'il n'y a pas de divan. Nous nous asseyons de part et d'autre d'un bureau d'un beau bois, un meuble Louis-Philippard les deux fauteuils qui me sont proposés sont du même goût douteux, ils sont drappés d'un rouge un peu agressif et sans goût. Derrière moi se trouvent des portes hautes de placard amovibles avec des miroirs. Le bureau est étroit je me sens coincé. La seule image un peu décorative dans ce cabinet est une épouvantable aquarelle représentant une place de village dans le sud de la France, première page d'un calendrier dont je me dis tout de suite que je vais peut-être devoir subir l'année entière les différentes pages dont je devine sans mal qu'elles sont toutes aussi fades. Je finis par trouver des qualités inespérées au souvenir qu'il me reste de la tapisserie abstraite épouvantable qui ornait le fond du cabinet du docteur Z. Le Docteur E. est toute de noir vétue, elle a le cheveu noir à l'exception d'une frange rouge carmin, les yeux noirs, maquillés de noir. Noir c'est noir. Et bien après vous savez, c'est comme toutes ces fois, on finit tout de même, par parler pour ne rien dire. Et c'est en ne disant pas grand chose qu'on finit par dire l'essentiel, moi qui ne suis pas très bavard. Je commence une nouvelle analyse, dix ans après la fin de celle chez le Docteur L. 15.1.04
Jeudi 15 janvier 2004 ![]() Dans l'atelier de Katy, cette peinture grandeur nature de moi, je me souviens des heures de pose, celles en hiver, les cuisses toutes proches du poèle, et celles en été, au contraire, la transpiration en gouttes épaisses qui coulait des aisselles sur les flancs. Ne pas bouger et rester les bras ballants. Mercredi 14 janvier 2004Visite du paradis de Sommevoire avec Martin. Le paradis. En Champagne-Ardenne, terre de forge, les fonderies gardaient orgeuilleusement les plâtres destinées à être moulés, et des moules, la fonte. On gardait ces plâtres surtout par amour du travail bien fait, on n'aurait pas pu détruire ce travail de l'homme de l'art, le plâtre n'était plus d'aucune utilité une fois le moule obtenu, mais était-ce une raison pour passer par dessus bord ce qui avait coûté labeur. Ces sculptures étaient donc entreposées dans des greniers, au repos, au repos éternel, éternel, si à Sommevoire quelqu'un finit par se préoccuper de l'état du toit. C'est donc là qu'ont fini, notamment les plâtres des chevaux du Pont Alexandre III à Paris. Au dessus de la porte, une pancarte en bois pyrogravé et typographie dégoulinante d'un autres temps aussi, le paradis, la porte ouverte fait très peu de lumière dans cette vaste étable, et est-ce l'obscurité ou les sculptures décapitées et démembrées, lépreuses d'humidité et de champignon, cassées et éventrées, mais c'est plus sûrement l'image de l'enfer que l'on se fait ici. 13.1.04
Mardi 13 janvier 2004 ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Les plaines hypnotiques de la champagne pouilleuse. En route vers Saint-Dizier. 12.1.04
Lundi 12 janvier 2004Le soir, en se promenant, tomber sur des blocs de parpaings, dans une descente de garage du côté de République, s'émouvoir que tous étrangement hérissés portent une croix, les faisant en cela ressembler à des tombes, à un cimétière, cela déjà valait photo. Et puis lire le texte écrit en bas, s'approcher et lire: "On va venir chier tous les jours sur votre honteuse installation anti-sdf. Propriétaires de merde, bientôt c'est vous qui dormirez dehors." Alors comprendre l'infâmie. Ici on ne supporte pas que des personnes à ce point démunies qu'elles doivent dormir dans la rue, que ces personnes sans logement, prennent refuge dans cette pente qui sans doute les met tout juste à l'abri du vent et de la pluie. Alors on prend des mesures, on vote, et on construit, on construit, à l'économie, des blocs de parpaings et on les assemble de telle sorte qu'il soit absolument impossible de s'allonger d'aucune façon que ce soit. Quelle honte! Je me demande combien cela leur a coûté aux propriétaires de faire venir les maçons ces gens-là évidemment ne savent pas manier eux-mêmes la truelle, sans doute trop salissante et combien de repas chauds on peut acheter avec cet argent ou de sandwichs offerts la main tendue et de discuter un peu, sans offrir de solution ni d'encouragement, juste de la petite conversation qui donne un peu de chaleur. En prenant les photos s'apercevoir que les personnes chassées, mais qui apparemment savent parfaitement écrire, pas la moindre faute d'orthographe dans ces cinq lignes, de la concision à revendre en plus je voudrais être sûr que les brutes qui habitent là sachent écrire de la sorte sans le correcteur d'orthographe-passoire de Word s'apercevoir donc, au nez, qu'ils ont tenu parole, ça pue la pisse et quelques étrons embaument en contrebas. La brutalité de tout ceci. Je pense au Dépeupleur de Samuel Beckett, ce cylindre-hâchoir dans lequel croulent des humains qui ont à peine la place de se tenir debout les uns contre les autres, sans tout à fait se toucher, et tout, jusqu'à la température du cylindre sans cesse changeante, est conçu pour les harceller sans cesse. Les interstices laissés libres par les parpaings me font exactement penser à cela: ils sont l'augmentation de l'inconfort. Le ciment de cette descente de garage n'était pas assez dur comme cela sans doute. Les espaces que laissent les rangs de parpaings sont juste prévus pour que nul ne puisse s'y allonger, et ceux des parpaings qui sont plantés debout le sont de telle sorte qu'on ne puisse prendre aucune diagonale. De ce garage entrent et sortent des voitures et leurs conducteurs s'accomodent, apparemment, de voir ces parpaings, dans les phares de leurs automobiles, et comment font-ils pour oublier chaque fois à quoi servent ces parpaings? Car c'est encore bien plus que de détourner le regard, ici c'est la pensée qu'il faut détourner. Je ne manie généralement pas l'insulte parce que je trouve qu'elle renseigne davantage à propos de celui la profère qu'à propos de celui qui la reçoit mais là, c'est bien tout ce que ces gens méritent, je vous donne l'adresse 32, rue René Boulanger dans le dixième arrondissement, c'est juste à côté de République allez conchier et compisser cette descente de garage. C'est tout ce qu'il reste aux gens de la rue, de pisser et de chier contre cette porte de garage, bientôt c'est tout ce qu'il nous restera aussi pour dire à ces gens bien-pensants et bien-barricadés ce que nous pensons de leur pensée étroite. Misérables.
Nuit de dimanche à lundi 11 janvier 2004 ![]() ![]() ![]() Travail de nuit. A quatre heures, le sentiment de ne plus pouvoir avancer du tout. encore trois heures à tenir.
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