Le Bloc-notes en cachette |
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27.12.03
![]() Lundi: course, le soir concert des Surnatural Orchestra, dans le froid, dans le désordre aussi. Mardi: Le soir aller au cinéma, y voir Good Bye Lenin, s'émerveiller de la difficulté du mensonge même confiné à la chambre d'une malade, le pieu mensonge est tout de même un mensonge. Mercredi: le souvenir de se perdre en voulant éviter les embouteillages, de se perdre dans des banlieues tout à fait inconnues et surtout couvertes de brouillard, s'y perdre tout à fait, à ce point qu'arrivant de nouveau, après avoir tourné en rond, au point de départ de cette errance inutile fut accueilli avec soulagement, en dépit du temps perdu dans cette escapade vaine, ma vie ressemble à cela en ce moment, je trouve, pas toute ma vie, une partie de ma vie. Jeudi: boire et boire, s'ennivrer, cela je l'ai déjà fait connu, mais s'ennivrer avec de tels vins, je ne crois pas que cela me soit déjà arrivé. Pas certain que l'ivresse fut meilleure qu'en d'autres occasions, même avec de la bière insipide sur Division Street à Chicago, au au dolphin à portsmouth. Vendredi: Belle journée avec Gisèle, revue complète de la Chronique ordinaire de l'année 2003 avant publication. Toutes sortes de pensées, Gisèle met fin à ce qui l'a tenue pendant trois ans, la terrible astreinte du travail qui s'inscrit dans le quotidien. Je me dis qu'il faudrait que je mette des mots sur cela. Et puis aussi sur cette idée un peu étrange tout de même d'être passé de l'autre côté du miroir. D'être devenu un acteur de la Chronique Ordinaire, pas seulement son correcteur. Double photographie, Chronique ordinaire de Gisèle Didi, début 2003, l'année dernière Gisèle était venue réveillonner avec nous, le petit garçon perdu dans ses pensées, c'est Nathan. J'aime beaucoup cette photographie de Nathan à Puiseux. Ne pas oublier certaines choses tout de même. Par exemple continuer de prendre des notes des visites de Nathan chez la psychologue. Mardi dernier Madeleine, malade, nous avons du y aller avec elle. Ce qui d'ailleurs n'était pas mauvais en soi, puisque Madeleine pourrait, désormais, mettre un visage et un endroit sur cette activité à elle mystérieuse, celle des visites de Nathan chez Léa. Et c'était bien amusant de voir comment Nathan voulait en quelque sorte faire l'honneur des lieux à Madeleine, lui faisant visiter la petite cour intérieure et sa trotinette là garée, et puis gravir quatre à quatre les escaliers escarpés et bien montrer qu'il sait parfaitement à quelle porte il faut sonner, et c'est à entendre au propre comme au figuré. Une fois de plus Nathan s'est assis encore habillé de son manteau à sa petite table sur laquelle il déballa en hâte les petites figurines animalières. Et comme Léa lui demandait qui était cette petite fille qui l'accompagnait, il dit fièrement et bruyamment que c'était Madeleine. Comme si le nom de Madeleine était l'explication à toutes sortes de choses, une manière d'évidence dans la vie de Nathan. J'expliquai à Léa que Madeleine malade et n'allant pas à l'école, nous avions du venir en famille. Léa eut quelques paroles aimables pour Madeleine, ne serait-ce que pour lui expliquer que non, elle, elle ne devait pas rester là qu'elle allait devoir aller se promener avec moi pendant que Nathan resterait avec elle pour travailler, toujours cette impression curieuse avec ce verbe de travailler, s'agissant de ce qui occupe Nathan chez la psychologue. Nous sommes redescendus et j'ai offert une grenadine à Madeleine dans le bistro d'en face, tandis que je commandai un café pour moi-même. Madeleine était fort sage et me posait toutes sortes de questions sur ce qu'il se passait en ce moment chez Léa et ce qu'y faisait Nathan, autant de questions auxquelles il était difficile d'expliquer à Madeleine que moi-même je n'étais pas très sûr de savoir y répondre, ce qui y était en jeu, cela, si, je m'en doutais un peu. Puis nous sommes sortis faire un tour. Je me suis dit d'ailleurs que je préférais la compagnie de Madeleine, main dans ma main, à celle des messieurs, un peu libidineux tout de même, qui fouinaient à la Musardine, la librairie érotique un peu plus haut sur le même trottoir, là où je mettais généralement à profit mes pauses des scéances de Nathan pour y lire quelques lignes qui d'ailleurs me faisaient souvent forte impression, on s'en doute un peu, et qu'il est étrange tout de même le contact d'une épaule contre son épaule, un autre lecteur près de vous, vous, vous lisez quelques pages troublantes de Laure, Dieu sait ce que ce voisin lit. Nous sommes remontés chercher Nathan. Madeleine a rapidement demandé une feuille pour faire un dessin ce que Léa a bien voulu lui donner, je mettais à profit cette diversion de Madeleine pour poser quelques questions à Léa et lui dire mon inquiétude que les difficultés qu'Anne et moi traversions en ce moment ne viennent rendre les choses plus délicates encore pour Nathan. Elle me confia qu'elle avait remarqué quelques coupures dans la scéance d'aujourd'hui, des coupures d'attention semble-t-il. Nathan avait tenu à ce qu'un des dessins qu'il avait fait pendant la scéance me revienne, je demandai à la psychologue si vraiment je pouvais garder ce dessin, elle me dit qu'il était effectivement pour moi, je fis remarquer à la psychologue quelques une des formes abstraites de ce dessin rappelaient une période de la peinture de Joan Mitchell. La psychologue sourrit , mais je ne sus pas si ce sourrire indiquait qu'elle partageait avec moi cet avis sommaire, si elle était assez familière avec l'oeuvre de Joan Mitchell pour en convenir, ou si au contraire elle ne souriait pas à l'idée attendrissante de ce père benoît d'admiration devant son rejeton et comparant le premier gribouillis dudit rejeton avec l'oeuvre d'un des maîtres de l'expresionnismes abstrait. Et puis tandis que j'avais déjà revêtu son manteau à Nathan elle me confia qu'elle allait profiter des vacances pour réflechir s'il n'allait pas falloir songer à arrêter momentanément la scolarisation de Nathan et au contraire lui trouver un jardin d'enfants qui lui convienne mieux, c'est-à-dire avec un personnel spécialisé. Je ne crois pas qu'elle se soit rendue compte que cette remarque, livrée sur un ton anodin, me serra la gorge brutalement. Et dans l'escalier j'eus de la difficulté à concilier quelques larmes d'émotion. Les enfants ne s'aperçurent de rien. Rentré à la maison, je téléphonai à Anne pour lui faire part de cette nouvelle et pour lui dire que j'allai bientôt prendre la route pour Saint-Dizier. Nathan, mon petit garçon, je t'aime et on va s'en sortir. Nous ferons de toi quelqu'un d'heureux. Quelqu'un d'aimé.
Samedi 27 décembre 2003 ![]() Reçu Texte d'Hervé Chesnais, Perte Blanche, l'écran était plus lumineux que d'habitude. 21.12.03
![]() On ne peut pas tout dire. Tout écrire tout du moins. De temps en temps la vie sort de son cours tranquille et alors il y a tant à faire pour maîtriser la crue, la juguler, et réparer ses dégâts, que non, il reste peu d'énergies pour en rendre compte. Ce qui signifie que d'une part l'activité même d'écrire et a fortiori d'écrire tous les jours n'est pas neutre, elle ne compte pas pour du beurre, elle existe en soi, elle prend du temps, elle mobilise de soi, et d'autre part que seule une vie faite pour grande part de calme ou d'ennui peut donner le luxe de sa description fidèle. En d'autres temps j'avais cette obsession de tout photographier, et notamment cette vie dont je sentais le cours, déjà jeune, me filer véritablement entre les doigts, et alors, doué de naïveté, je pensais que de retenir des bribes photographiques de cette existence disparaissante pouvait d'une certaine façon, ralentir la chute ou l'amortir. Mes forces se sont épuisées dans cet exercice. Trois ans de non-vie et d'exil à Portmouth où toutes mes énergie étaient mobilisées à traquer le quotidien à m'y épuiser vraiment. Un chiffon nonchalamment posé sur un coin de table m'appelait et je me mettais en devoir de sortir la chambre 4'X5' pour écouter littéralement dans ses plis, drôle de sonotone tout de même que cette camera obscura juchée sur son trépied. Quand la vie est revenue dans cette existence presque monacale dans laquelle la solitude était le seul ingrédient, l'habitude de tout photographier a demeuré un temps mais la vie en elle-même occupait chaque jour de nouveaux compartiments, de nouveaux territoires, les lourds appareils se sont faits de plus en plus légers, et quand finalement cette vie a donné vie à notre premier enfant, Madeleine, je n'ai plus pris de photos, ou presque, sans doute au moment même où d'autres, non-photographes, se découvrent des vocations photographiques s'acharnant à garder trace, à tout prix, des traits mal fixés de leurs enfants. Mais je m'égare sûrement. Non, tout dire ce n'est pas possible. Et c'est sans doute mieux comme cela. D'ailleurs Ce qui est ici vécu laisse à ce point des traces que plus tard, sans doute, quand la crue sera retournée dans son lit, que la vie aura par endroits retrouvé un cours plus calme, il sera toujours temps de dire je me souviens. Donc ces prochains temps ne plus garder que quelques notes vite prises, vite jetées sur lesquelles peut-être la pensée s'accordera de se pencher un peu plus tard. Dimanche: mail de Gisèle, nuit au travail. Lundi: exaspération, peu de temps, enfants malades, mauvaise humeur entre Anne et moi, s'échapper?, corvées. ![]() Mardi: partir les enfants à son bord, direction Saint-Dizier, Patti Smith, les plaines un peu avant Vitry-le-François, nombreuses photos ratées. Mercredi: Madeleine fait du poney, je me promène la main dans la main avec Nathan, la lumière est magnifique, rasante, appareil-photo sans pile, soupir, mais tout de même le souvenir de nos deux ombres, la mienne immense et celle de Nathan, petite tête montée sur un corps rond, les deux ombres portées sur le talus en contre-bas. ![]() Jeudi: concert de Ryôan-Ji, retrouver l'ambiance des concerts de musique contemporaine, penser à Françoise, très belle soirée. Là aussi du temps volé. Vendredi: jour de tonnerre, six heures à se faire du thé et à dire ce qui trop longtemps fut retenu et désormais nous sépare, nos larmes qui peuplent la journée. S'en sortir malgré tout. Samedi: une image, la journée au travail. ![]() Dimanche: prendre la journée de fermer momentanément le bloc-notes, se le fermer pour soi-même, ne plus prendre que des notes, attendre le calme. Se sentir brûlé par soi-même.
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