Le Bloc-notes en cachette |
RETOUR AU DESORDRE | MEL | ARCHIVES | POURQUOI | LA VIE | ADELE | RETOUR AU BLOC | 22042003.txt | EXERCICES DE STYLE | LA CIBLE
|
4.12.03
![]() Vendredi 4 décembre Ne retenir que le grain de l'ivraie, dans cette journée contrastée c'est d'autant plus facile. Julien avance à pas de géant dans la programmation du jeu de Tangram pour le site. Très ingénieuse solution que la sienne, avoir écrit un petit programme qui me permet de construire des figures et d'obtenir leur signature numérique. Ainsi la figure représentée plus haut s'écrit |48,144,3|144,240,1|240,96,3,false|144,336,1|168,72,5|264,264,3|240,192,7|elle s'appelera gongorique parce qu'il fait bien lui trouver un nom de même quelques une des autres figures déjà composées: aboulie|136,68,0|224,144,1|464,48,1,false|320,48,1|392,24,1|296,120,7|176,240,1| bostyde|320,144,1|416,48,7|238,102,0,false|136,204,0|170,136,0|68,238,0|238,238,0| carre|136,68,0|68,136,0|238,102,0,false|136,204,0|170,136,0|68,238,0|238,238,0| cénobite|123,204,2|68,264,0|225,102,0,false|259,204,0|123,306,2|225,272,2|293,306,0| delphinologie|144,156,7|136,272,2|306,102,0,false|272,272,0|306,204,0|204,306,0|238,34,4| énéagone|60,224,1|204,204,2|164,88,1,false|68,68,0|272,238,2|306,204,6|260,88,5| fudibuliforme|48,48,3|124,136,4|240,96,3,false|240,336,1|312,168,7|264,264,3|240,192,7| gongorique|48,144,3|144,240,1|240,96,3,false|144,336,1|168,72,5|264,264,3|240,192,7| hébéphrénie|144,48,3|240,144,1|384,144,1,false|48,144,1|72,72,5|456,72,3|336,96,7| impedimenta|432,48,3|336,144,1|192,144,1,false|48,144,1|72,72,5|264,72,3|144,96,7| jettatutura|152,260,0|240,144,1|96,144,1,false|144,48,1|264,264,5|72,24,1|48,96,7| kamptazoaire|48,144,1|240,144,3|294,34,2,false|144,48,1|168,120,3|72,24,1|362,102,6| lallation|48,336,1|48,144,3|170,294,0,true|144,48,1|168,120,3|72,24,1|102,226,6| losange|144,144,7|240,144,3|96,240,1,true|240,240,1|168,216,3|312,216,7|192,336,1| moujingue|184,240,3|184,144,3|102,170,0,true|280,48,1|208,24,3|304,120,1|102,34,6| neume|328,220,4|48,240,3|424,200,1,true|48,48,1|72,120,3|496,176,1|192,240,1| oréade|548,232,6|48,144,3|384,144,1,true|240,144,1|168,120,3|456,120,1|576,144,1| pestilentiel|300,136,6|48,240,3|136,48,1,true|68,96,0|102,164,0|208,24,1|328,48,1| quimboiseur|260,136,6|144,336,3|96,144,1,true|48,240,1|72,312,3|168,216,1|144,96,3| rectangle|48,48,3|144,144,1|288,48,1,true|336,144,1|360,24,3|264,168,3|240,96,7| rolage|356,136,6|144,224,3|152,88,1,true|48,128,1|72,200,3|224,64,1|254,170,6| sanforisage|340,136,6|68,272,0|238,102,0,false|136,204,0|170,136,0|204,306,4|238,238,0| thysanoptère|408,136,6|68,204,0|306,102,0,false|136,272,0|306,204,0|204,238,4|238,170,0| ubiquiste|340,136,6|68,136,0|238,102,0,false|68,272,0|136,102,6|136,238,4|170,170,0| verbigération|340,136,6|68,136,0|238,102,0,false|68,272,0|136,102,6|136,238,4|238,238,0| wassingue|408,204,6|68,136,0|306,170,0,false|68,272,0|306,272,0|136,238,4|238,238,0| xylophage|340,272,6|204,136,0|238,238,0,false|204,408,0|238,340,0|68,306,4|170,306,0| yponomeute|272,136,6|360,212,1|170,102,0,false|340,68,0|272,34,6|68,238,4|170,238,0| zythum|272,136,6|484,48,7|170,102,0,false|340,68,0|272,34,6|68,238,4|102,170,0| Incroyable vraiment que cette suite de chiffres apparemment absconse puisse au contraire être la description fidèle de figures et de formes avec lesquelles j'ai tant joué, des après-midis durant, notamment à Portsmouth. Julien est capable de ces miracles de code qui donnent forme à mes idées, même les plus anciennes. Le sentiment d'être là dans une communauté riche. Le soir dîner chez J. Dans ses livres tout ce que Freud a pu écrire, comme dans les miens tout ce que Robert Frank a publié, les horizons divers. Et riches eux aussi. Jeudi 4 décembreJ'avais presque mauvaise conscience en laissant les enfants à l'école pour la journée, Madeleine me fit pourtant un sourire qui disait qu'elle comprenait le besoin de son père d'un peu de paix pour la journée. Je suis allé voir Anne à son travail, après le déjeuner, nous avons pris le thé dans sa cabine. Elle m'a montré quelques bouts d'essai qu'elle faisait pour moi, c'est un plaisir sans nom, parler de tirage avec Anne, nous nous comprenons parfaitement, à demi-mots, sans dire beaucoup, elle dit 10 de cyan, je lui dis, 10 c'est beaucoup, elle me dit que si, si, ils y sont, et elle me montre une plage de gris, effectivement c'est trop chaud. Plaisir aussi de voir des images imprimées, avec l'écran ce plaisir a disparu, certes remplacé par celui de l'immédiateté, mais quand on tient une grande feuille de 50X60 tirée d'après un 4'X5', le regard peut fouiller et se promener sur un espace qui ne fait plus seulement 17 pouces de diagonale. Je suis rentré détendu. Les enfants m'ont fait fête quand je suis allé les chercher. Le soir j'ai même réussi à travailler un peu. Une belle journée. Et c'est bien tout ce que je peux en dire. 3.12.03
![]() Mercredi 3 décembre J'emmène les enfants au restaurant chinois, ils sont fous de joie. Au retour Madeleine m'annonce deux surprises, pour quand nous serons arrivés à la maison. Elle me demande, arrivés, si je veux savoir quelles sont mes surprises, quelles sont donc ces surprises Madeleine, Papa si tu veux travailler cet après-midi, tu me dis, Madeleine va jouer dans ta chambre et je vais jouer avec Nathan dans la chambre et on te laisse travailler. Et la deuxième surprise, c'est si tu trouves que je parles de trop, tu dis Madeleine tu parles de trop et je me tais. Après-midi inhabituelle donc où j'ai pu travailler un peu, tandis qu'eux jouaient tranquillement près de moi. Du coup ils faisaient de fréquentes incursions dans le récit de Veuvage dont je ne cesse décidément de me tater de me demander s'il ne faudrait pas plutôt appeler cela Rêverie, mais alors n'est-ce pas donner trop hâtivement une clef du récit. Toujours est-il, je dois être fou d'imaginer de perdre mes enfants dans une chambre à gaz ou dans le brasier d'un camion-citerne accidenté, d'écrire des horreurs pareilles, tandis qu'ils sont paisiblement affairés à des constructions audacieuses avec des planchettes de kapla le kapla ; je le dis pour ceux qui n'ont pas d'enfants ; est un jeu de construction dont toutes les pièces rigoureusement identiques sont des petites planchettes rectangulaires de bois de 24 X 120 millimètres et de 8 millimètres d'épaisseur ; par leur empilement et leur association de toutes sortes de façons ; il devient possible de construire des architectures assez complexes mettant en jeu tant certaines notions d'équilibre ainsi que des notions assez sommaires de résistance des matériaux ; certaines de ces constructions ; pourvu que les petites planchettes modules soient assez nombreuses ; peuvent atteindre des hauteurs dépassant largement la taille des enfants qui les édifient ; les constructions qu'Émile arrivait tout juste à mettre sur pied dépassaient rarement une vingtaine de centimètres de hauteur ; en revanche il aimait beaucoup que je fasse moi aussi une construction à côté de la sienne et trouvait même un certain réconfort à ce que la construction de son père dépasse très largement en taille et en proportions la sienne ; nous nous installâmes donc sur le parquet du salon chacun de notre côté, le vrac des planchettes entre nous dans lequel nous piochions au fur et à mesure de nos besoins de bâtisseurs ; sur la boîte contenant les planchettes du jeu je remarquai pour la première fois le slogan de son fabricant : " c'est en construisant que l'on se construit " ; comment donc puis-je écrire de telles atrocités et puis finalement non ; nous serions victimes de la lettre de dénonciation d'un voisin irascible ; après un séjour très éprouvant en camp de transit ; nous serions entassés dans des wagons ; trois jours dans l'obscurité de ces voitures à bestiaux pour ultime voyage; Zoé terrorisée dans le noir ; Émile tremblant de peur aussi ; les portes s'ouvriraient, Zoé partirait en courant ; elle serait rattrapée par un SS qu'elle grifferait au visage ; ce dernier la prendrait par les pieds et la faisant tournoyer lui éclaterait le crâne sur l'arrête vive d'un mur ; fou de rage j'aurais couru vers lui ; mais je ne l'aurais jamais atteint fauché par une rafale de mitraillette ; Émile serait resté interdit ; enfant de trois ans tremblant ; mené à l'abattoir comme les autres par une pauvre femme qui aurait elle aussi péri en tenant Émile dans ses bras jusqu'au bout ; Émile serait mort gazé une demi-heure plus tard à peine ; pendant que les enfants se chamaillent gentiment sur le tour que prend leur construction éphémère de planchettes de bois. De temps en temps Madeleine vient m'embrasser comme pour m'assurer qu'elle m'aime en dépit du fait que je viens de faire trucider la petite Zoé, son alter ego dans Veuvage, par un SS et d'écrire aussi que le petit Emile meurt, tremblant de peur, dans une chambre à gaz, tandis que passagèrement fatigué Nathan vient poser sur mes cuisses sa tête trop lourde et sa main chaude. Il n'est pas un jour où je ne crains pas la mort des enfants dans un accident de voiture, une explosion de gaz, un incendie de l'école, une chute du sixième étage, une leucémie incurable et tous ces dangers mortels qui jonchent les bas-cotés de la vie, c'est d'ailleurs à peine croyable que nous survivions si longtemps, en passant si près d'autant d'écueils. Fou je le suis sûrement. 2.12.03
![]() mardi 2 décembre 2003 Partis de trop bonne heure, cette fois, pour aller chez la psychologue. Nathan et moi allons attendre dans un café. Nathan prend la banquette, je lui commande une grenadine, je prends un café. Nathan est sage et paisible, j’ai le sentiment qu’il aime bien aller chez la psychologue et se réjouit donc que nous y soyons presque, sans doute a-t-il des choses à dire. Il y a une demi-heure à meubler, ce qui n’est pas très long, ce qui peut être interminable en compagnie de Nathan s’il n’est pas disposé à attendre. Il est de très bonne humeur, se promène dans le café librement, il n’y que des hommes dans ce café, le patron arabe est très attendri par Nathan, du coup j’ai aussi le droit d’emprunter le journal pour meubler l’attente. C’est le parisien, s’en tenir aux faits divers alors. Rien de très réjouissant, enfin je veux dire, aucun fait divers qui ait l’épaisseur d’une affaire Romand ou de celle du petit Grégory. Lecture ennuyeuse. Les faits divers sont entièrement accaparés par l’emprisonnement de Bertrand Cantat dans sa prison lithuanienne, une cellule de 7,5 mètres carrés. Nous payons et nous traversons la rue pour nous rendre chez Léa. A peine arrivés, Nathan va s’asseoir sur le petit tabouret prévu pour les enfants de son âge. Et se saisit d’un sachet contenant des figurines en plastique d’animaux de la ferme, et entreprend de toutes les sortir une exhaustivité qui avait déjà été remarquée la semaine dernière les appelant toutes des chevaux. La psychologue lui fait remarquer qu’une des figurines représente la fermière qui n’est pas un animal. Elle m’interroge sur les difficultés que nous rencontrons en ce moment avec Nathan, je parle de son manque d’obéissance, elle m’assure qu’elle ne pense pas que cette désobéissance soit une manière de provocation, ni d’incompréhension ou encore d’entêtement, mais Nathan ne sait faire que ce dont il a envie. Je lui donne partiellement raison arguant qu’effectivement si Nathan me ressemble un peu en ce domaine, il aime à rappeler aux autres sa différence et du coup passe pour un provocateur. Elle convient également qu’en cas de danger impérieux, la désobéissance donne du souci, je lui parle de Nathan à qui il arrive de temps en temps de traverser la rue sans que nous n’ayons le temps de le retenir. Nathan mentionne une dame en montrant la porte de la cuisine, nous comprenons qu’il parle de l’épisode de la semaine dernière où il avait trouvé des fleurs dans la kitchenette que la psychologue avait du lui expliquer que ces fleurs étaient destinées à une dame. La psychologue me fait remarquer qu’elle a déjà noter cette propension de Nathan à ne donner que quelques bribes de ce qu’il veut raconter en supposant que nous pouvons deviner le reste. Nathan est décidément très à l’aise et la psychologue me demande si je peux faire en sorte de m’absenter une dizaine de minutes, je caresse les cheveux de Nathan pour lui dire que je vais sortir et que je reviens bien vite. Il lève à peine la tête. Je sors et décide de mettre à profit ces dix minutes pour aller musarder dans la librairie de livres érotiques un peu plus haut dans la même rue. C’est curieux, j’aime beaucoup les enfers dans les librairies et les bibliothèques mais je n’aime pas beaucoup les librairies dans lesquelles il n’y a presque que des livres érotiques ou pornographiques, je jette un coup d’œil rapide à un livre de Varenne et je souris à cette simultanéité des faits, Nathan chez la psychologue pendant que je fouine des revues érotiques. Et en sortant je ris d’un rire franc en me disant que c’est sans doute dans cette librairie que je vais combler à l’avenir ces temps d’absence aux séances chez le psychologue, parce que je ne vois pas ce que je pourrais faire de mieux dans cette rue ou dans ce quartier. Je retourne chez la psychologue, c’est Nathan qui m’accueille, apparemment il est très content de sa séance. Nous convenons d’une rendez-vous pour la semaine prochaine. Je règle la séance. En partant la psychologue me préconise d’emmener Nathan dans la cour intérieure de l’immeuble, que Nathan appelle le jardin, et qu’elle nous fera signe de telle sorte que Nathan se repère bien dans l’immeuble. Je lui dis que cette remarque m’amuse parce qu’elle me rappelle, des années plus tôt, mon analyse chez une analyste dont on atteignait le cabinet après un interminable parcours de halls d’entrée d’ascenseurs, d’escalier intermédiaire et d’un patio séparant deux immeubles. En sortant je réalise que nous sommes presque en face de la rue où se situait ce cabinet de psychanalyse. Nous rentrons sans tarder à la maison. Nathan est toujours calme et affectueux. C’est une belle journée. ![]() 1.12.03
Travailler dur, vraiment, à élaguer dans le texte de Veuvage ùmais plus souvent il s'agit de remettre un peu de matière là où les choses furent dites trop sommairement, aller jusqu'au fond de sa pensée. Extrait: et puis je n'aimais pas beaucoup cette histoire d'authentification du corps ; dans mon esprit ; en effet ; la reconnaissance de son corps provoquait de tout autres sentiments ; recouvrait une réalité toute différente ; on attendait de moi sans doute que je dise oui ; c'est bien elle ; et on me ferait aussi signer un document qui atteste que oui ; c'est bien elle ; en soi tout ceci était logique et limpide ; j'étais assurément la personne la mieux placée pour la reconnaître ; dire ; oui ; c'est bien elle ; nul autre n'avait autant regardé son visage ; nul autre que moi ; c'est certain ; avait autant photographié ce visage ; en évitant l'écueil de son nez de clown ; en n'y parvenant pas toujours ; nul autre que moi n'avait autant embrassé son front ; à la racine des cheveux ; et de sentir ses cheveux aux commissures de mes lèvres ; ses joues ; et leur couperose par endroits ; sa bouche et leurs lèvres retroussées, ses yeux si profondément enfoncés dans leur orbite ; je repensais à toutes ces fois où nous nous retrouvions après une courte séparation ; elle partie une semaine chez sa sœur ; ou moi en déplacement professionnel ; également pour la semaine ; dans ces retrouvailles de nos deux corps de nouveau l'un contre l'autre ; ce que j'aimais par-dessus tout c'était de reconnaître le poids de ses bras charnus autour de ma taille ; la masse de sa tête logée dans mon cou et sur mon épaule ; ou encore comment mon bras lui entourant les épaules ; ma main trouvait sa place sous l'omoplate ; ou ; recouvrant son épaule par derrière ; du bout des doigts sentir ses clavicules ; devant ; la masse de ses seins s'écrasant sur ma poitrine ; la chaleur de son corps ; l'odeur de son parfum ; celle que j'avais pourchassée dans son oreiller en dormant toutes les nuits de son absence de son côté du lit ; odeur qui fuyait inexorablement et que je retrouvais d'un coup ; prépotente ; je n'insiste pas ; nous connaissons tous cela ; ces retrouvailles avec l'être aimé ; et personne n'envisagerait calmement de devoir reconnaître les ruines roides et rigides du corps aimé à la morgue ; la tentation existe pourtant ; celle de se dire qu'on aurait bien envie de voir ses seins une dernière fois ; de se dire que sans doute ces deniers ne seraient pas au meilleur de leur forme mais qu'après tout c'était notre dernière chance de les voir ; ne plus être lâché par cette pensée de se demander à quoi pouvaient bien ressembler ses seins maintenant que sa poitrine n'était plus soulevée par le souffle ; avachis sans doute ou peut-être ; au contraire ; durs comme la pierre ; se reprendre et se rappeler que ce n'était certainement pas cela que les gendarmes entendaient pas reconnaissance du corps ; qu'il ne me serait probablement pas donnée l'opportunité de la peloter un peu avant de la rendre à son compartiment de chambre froide ; et ne valait-il pas mieux au contraire garder le souvenir ému et intact des mêmes seins lorsque qu'ils étaient gonflés par le lait des enfants à venir ; enceinte leur poids était incroyable ; le toucher de chairs inertes et froides ne procurerait aucun plaisir ; c'était certain ; camper sur son refus de reconnaître le corps ; le gendarme m'a demandé tout de même si je confirmais le rendez-vous pour le surlendemain pour passer à la gendarmerie ; j'ai dit oui ; oui c'est très bien ; brouillon_veuvage002.htm 30.11.03
Dimanche 30 novembre Depuis qu'Anne et moi nous nous connaissons il y a une plaisanterie récurrente entre nous. Lorqu'arrive le moment du dessert, quand il y a dessert, Anne me dit, oui, c'est forcément Anne qui dit cela, je ne sais pas faire de dessert, des crevettes chinoises à la sauce aux huîtres si, mais des desserts non, une tarte, à la rigueur, et n'attendez pas autre chose de moi que des fruits saupoudrés de sucre sur une pâte sablée, Anne, donc, me dit, donc qu'est-ce qui te ferait plaisir comme dessert et invariablement je réponds toujours une omelette norvégienne. Anne connaît l'histoire de l'omelette norvégienne. Je devrais avoir un peu moins de dix ans, nous sommes au début des années soixante-dix, les grands écoutaient du Pink Floyd et tous nous nous passionnons pour les épopées europénnes des Verts, j'étais en colonie de vacances à Villard de Lans bien sûr vous pouvez consulter un atlas routier si vous ne savez pas où se trouve Villard de Lans mais vous pouvez aussi lire W, ou le souvenir de l'enfance de Georges Perec, oui, je suis allé de nombreuses fois en colonnie de vacances à Villard-de-Lans, là même où Georges Perec a vécu une partie de son enfance, une enfance qui a ressemblé à celle de mon amie Elyane. C'est le soir de Noël, c'est peut-être même le soir de mon anniversaire, le 28 décembre, jour de massacre des Innocents, dans le grand réfectoire tout en longueur les lumières s'éteignent et du fond de l'obscurité les cuisiniers surgissent portant au devant d'eux de grands plateaux en flammes et les déposent sur nos tables. Toutes nos bouches sont grandes ouvertes, devant nous un incroyable dessert qui flambe. Il y a un silence incroyable dans cette pièce habituellement si bruyante. Les lumières se rallument, et les moniteurs nous aident à découper ce qu'ils appelent des omelettes norvégiennes, l'incrédulité ne nous gagne pas, je vois en arrière-plan les sourires inextinguibles des cuisiniers qui nous regardent nous régaler. Ils ont du y passer la journée à nous faire plaisir de la sorte. Oui, c'est cela faire plaisir à un tel nombre, cela doit procurer bien du contentement de soi. Qu'ils sachent ces cuisiniers, que certes, ces omelettes norvégiennes furent rapidement avalées par nous, mais, que je n'ai jamais plus eu l'occasion de manger de l'omelette norvégienne, que j'en ai rêvé de nombreuses fois, et que si j'avais du exprimer un jour une dernière volonté devant un poteau d'exécution, c'est bien de cela dont j'aurais exprimé l'ultime désir. Ce dimanche Anne a sorti du four une omelette norvégienne et j'ai pleuré comme une madeleine.
RETOUR AU DESORDRE - MEL - ARCHIVES - POURQUOI - LA VIE - ADELE - RETOUR AU BLOC - 22042003.txt - EXERCICES DE STYLE - LA CIBLE |