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15.11.03
![]() Vendredi 14 novembre Hier soir je suis allé chez Elyane pour tenter de redonner un peu de vie à son imprimante. Mais las, il n'y avait rien à faire. Cette imprimante, vieille de quatre ans, avait vécu tout ce qu'une imprimante est capable de vivre, il est devenu impossible d'aligner les caractères, du coup de nombreuses feuilles sortent blanches. J'ai beaucoup de mal à expliquer à Elyane et à Achim que, non, vraiment il n'y a plus rien à faire, que l'imprimante est bonne pour la poubelle, d'ailleurs je me suis proposé de la descendre moi-même, en sortant, parce que l'étroit appartement d'Elyane pouvait faire sans l'encombrement de cette chose sans forme et désormais sans vie, et, je me doutais bien que pour eux de jeter à la poubelle un bien qu'ils imaginaient de grande valeur était contre nature et combien aussi mes explications à Achim que le prix d'une réparation de cette imprimante excèderait de beaucoup le prix d'une imprimante neuve, combien ces explications donc étaient peu convaincantes. Et pourquoi alors ai-je continué de parler avec Elyane, assise sur le bord de son lit, entourée par ses nombreux livres sur des rayonnages combles, que de livres de poésie!, et de philosophie, de psychanalyse aussi naturellement, comme s'il semblait que rien de la pensée humaine n'est pas radicalement intéressé Elyane au premier chef. De ce qu'il y a de terrifiant de jeter aux poubelles une imprimante qui autrefois avait été un luxe, la dicussion nous a naturellement entraînés vers cette nébuleuse qu'Elyane et Achim comprennent seulement de loin, cette masse nuageuse, telle qu'elle est représentée dans les schémas réseau à mon travail, internet. Comme je comprends leurs doutes! Leur incrédulité. Après tout, il n'y a pas si longtemps, moi-même, j'aurais été à la peine de jeter par dessus bord une imprimante fut-elle définitivement inerte. Comme de me confesser, j'avoue à Elyane toute ma préoccupation d'avoir depuis trois ou quatre ans engouffré toutes mes forces dans cette matière électronique informe, lui expliquant ce qui n'est pas nécessairement compréhensible par elle, que ce qui est produit aujourd'hui ne sera pas nécessairement interprétable dans une dizaine d'années par les ordinateurs de demain, parce que les formats et les standards que nous utilisons aujourd'hui n'offrent aucune garantie d'être encore lisibles plus tard, qu'il n'y a là aucune pérennité certaine. Et de lui dire, à elle malicieuse et souriant que de mon propre cheminement j'en revienne à mon point de départ, je finis par imprimer tout ce que je produis (notamment pour le site du Désordre) pour que précisément il m'en reste une trace plus tard & et vous aurez tous compris sans mal que cette impression systématique de ce qui est produit pour le site puisse beaucoup fatiguer une imprimante, mon ancienne imprimante que j'avais fini par donner à Elyane comme on place les vieux chevaux dans des écuries de retraite en somme dans lesquelles plus rien n'est exigé d'eux. Elyane me confie alors cette crainte. Cette imprimante et cet ordinateur portable que je lui avais donnés, il y a six mois, j'avais par ailleurs sauvé l'ordinateur portable d'une destruction prématurée au travail, euthanasie technologique pour cause d'obsolescence, répondaient en fait à un but précis. Elyane souhaite faire une demande officielle d'attribution du titre de Juste parmi les Nations pour la femme qui l'a hébergée, elle et son frère et un autre enfant, et d'autres personnes encore, tous enfants juifs que les parents avaient résolu de soustraire à la barbarie nazie déchaînée en s'en séparant je suis pris à la gorge en lisant les lignes très factuelles d'Elyane qui disent son père allant chercher ses enfants à la gare à Paris, le 31 décembre 1944, enfants qu'il n'avait plus vus depuis quatre ans, comment pourrais-je survivre à une telle épreuve?, Madeleine ne comprend pas toujours pourquoi je la serre parfois plus fort dans mes bras, plus fort encore qu'à d'autres moments, je crois parce que j'ai cette imagination féconde et nocive qui de temps en temps me fait entrevoir ce que c'est que de serrer à nouveau sa fille dans ses bras après quatre ans d'angoisse, je m'exhorte au calme, je n'y arrive pas toujours. D'autres personnes sont en ce moment affairées à l'invitation d'Elyane de consigner leurs témoignages et de réunir les preuves de ces actes de grandes bravoure et humanité d'une Madame Michel récemment décédée. Et l'une de ces personnes, de cette génération qui prend souvent la peine d'emballer soigneusement toute chose pour son transport et de prendre le temps de bien faire, de faire soigneusement, dans une lenteur à moi parfois exaspérante, la lenteur sûre et tranquille de mon père, un de ces témoins, donc, a fait, à grands frais certainement, numériser tous les documents relatifs à cette affaire réalisant sur le tard leur importance. Cette personne dispose donc d'un CD-rom terme semi-magique à ses yeux et qui lui promet que "tout" est désormais préservé. Cette personne ne dispose pas elle-même d'un ordinateur et léguera sans doute ce CD-rom à ses descendants qui, même s'ils en réalisent la portée, ne pourront peut-être pas ouvrir ses pièces. On voudrait hurler contre de tels dangers. Un court extrait de ce texte d'Elyane, certainement pas destiné à publication. Mais je me rends compte que je n'ai pas posé de questions assez précises sur la période de la guerre. Il faut dire que ,de leur coté, elles ne tenaient pas à évoquer les peurs et les difficultés traversées, à part quelques incidents : mon frère aux prises avec d'autres écoliers, clamant, dans la cour de l'école : " nous, les juifs, on ne se laisse pas faire ! " ; ou moi, face à l'une de ces " assistantes sociales " en visite : " on nous appelle " Blochet ", mais notre vrai nom , c'est Bloch ! " - suite à quoi, durant des semaines, elle a tremblé, en appréhendant les suites de nos déclarations orgueilleuses. Nous savions qu'il ne fallait pas, mais personne ne nous expliquait quoi que ce soit. 13.11.03
![]() Jeudi 13 novembre Nathan a trois ans et demi. Depuis plus d'un an maintenant nous nous faisons du souci pour lui parce que avons le sentiment qu'il ne grandit pas autant qu'il devrait, aussi vite, qu'il a du retard en quelque sorte. Nous avons déjà eu des difficultés avec lui l'année dernière lors d'une première tentative de scolarisation qui s'est mal passée. En effet s'intégrant mal au groupe des autres enfants, son institutrice très inexpérimentée avait résolu de ne pas s'occuper de lui et de rien exiger de lui, en sorte que Nathan était livré à lui-même, ce qui fut très néfaste. Pour cette raison et aussi parce que nous avons remarqué que pendant les périodes de vacances Nathan faisait des progrès concluants, et qu'au contraire aux rentrées il régressait et perdait le bénéfice de ses progrès, nous avons décidé en milieu d'année après les vacances de février de retirer Nathan de l'école, ce qui fut pour le mieux. Cette nouvelle année scolaire en revanche se présente mieux. Nathan est inattentif, c'est à dire qu'll ne semble pas réagir aux remarques qui lui sont faites. Il parait les comprendre mais toujours après un temps de latence qui peut être très long. Sur le moment on a le sentiment que l'on pourrait aussi bien lui réciter de la poésie que de lui dire de faire attention à tel ou tel danger potentiel et puis plus tard on reçoit la confirmation qu'il a en fait parfaitement reçu l'information, qu'il l'a même comprise, mais qu'en quelque sorte cela le dérange d'en prendre acte. Nathan donne souvent des signes de bien comprendre certains raisonnements, ainsi nous avions une fois retiré, pour les mettre hors de sa portée, les clefs des portes d'une commode, Nathan est alors allé chercher les clefs de la voiture pour tenter d'ouvrir les portes de cette commode. Nathan est terriblement entêté. Il est très difficile de le faire plier. Ainsi il y a six mois j'avais entrepris de lui faire me demander pardon à la suite d'un bêtise plus importante qu'une autre, je l'avais assis sur le bord d'une table, je lui tenais les mains et je l'obligeais à me regarder dans les yeux et je lui expliquais qu'il avait fait une bêtise et que je voulais qu'il me demande pardon. Cela a duré trois quarts d'heure à l'issue desquels Nathan a fini par dire : "Nathan il demande pardon " ; en effet Nathan parle le plus souvent à la troisième personne du singulier, notamment pour lui-même, nous ne lui avons jamais entendu dire "je". Nathan en regarde pas dans les yeux, sauf ses tout proches qu'il regarde alors intensément. Nathan ne semble pas avoir d'amis à l'école. Ce qui n'est pas nécessairement inquiétant pour son âge, en revanche cette absence n'est pas commune. Nathan confond souvent la signification des verbes, ainsi il prend toujours un verbe pour son contraire, pour "allumer" il dira "éteindre". Nathan, à l'âge de sept ou huit mois, a du subir une opération chirurgicale de réduction d'hernie inguinale. Après son opération nous avons peu reconnu notre enfant qui n'était plus du tout aussi rieur et calme comme il le fut avant cette opération. De fait nous avons eu le sentiment alors qu'il avait été mal soigné je m'en souviens tout particulièrement, c'est moi qui ai du faire remarquer à la pédiatre cette boule sur le pubis de Nathan lors d'une visite de routine et le jour de l'opération, une fois que Nathan a été dûment endormi, le personnel soignant cherchait Anne partout dans les couloirs de l'hôpital pour savoir si l'hernie se trouvait du côté gauche ou du côté droit. 11.11.03
![]() Mardi 11 novembre Ce que fait l'habitude. Ce matin en arrivant en salle, je trouve mes collègues de nuit très fatigués. Comme nous le faisons souvent, ils ont baissé un peu la lumière à l'aide du rhéostat à l'entrée de la salle, cela repose efficacement les yeux en fin de nuit. Je prends mes consignes auprès de ma collègue, rien de grave ou d'important ce matin et du coup je lui propose d'aller prendre un café au distributeur elle prend toujours un 22 et moi un 29 mais ne me demandez pas ce qu'est réellement un 22, son habitude à elle c'est un 22, moi c'est le 29, cappuccino sucré, je crois que je suis le seul dans mon service à en consommer, je suis toujours étonné qu'en dépit de ce manque de popularité, cette sélection existe toujours. Nous ressortons donc de la salle, et dans le couloir, l'impression d'y voir anormalement clair et je le fais remarquer à ma collègue, je dis : "tiens ils ont changé les néons cette semaine", malgré la fatigue et l'heure très matinale, elle est prompte à me faire remarquer qu'au contraire ce sont eux, les collègues de nuit, qui ont baissé la lumière dans la salle et, en comparaison, un éclairage que je trouve habituellement blaffard devient clair et agréable presque. Le soir j'emmène Madeleine écouter son parrain jouer du trombonne avec le Surnatural Orchestra. Nous sommes un peu en avance, j'achète au bar des Metallos une barre de chocolat à Madeleine et un Perrier pour moi. Je bois quelques gorgées goulues, puis Madeleine insiste pour me faire partager un peu de sa barre chocolatée, j'en prends une bouchée pour lui faire plaisir là, tout de suite, dans ces lignes, par cette bouchée de Kit et Kat, je pourrais écrire quelques mots nostalgiques sur les voyages en Angleterre, adolescent, l'été, celui de 1979, celui des découvertes, parce que, oui, c'est vrai cette bouchée de chocolat très sucré me donne à revoir l'Angleterre, mais passons je reprends une gorgée de mon Perrier que je trouve incroyablement salée. D'ailleurs, suis-je toujours à ce point inattentif, c'est la première fois que je remarque que cette boisson gazeuse a un très léger goût salé. Madeleine était épuisée qui s'est endormie finalement sur mes genoux sur le bord de la scène, dans le vacarme, enfin, je veux dire la musique forte. Je suis parti à la fin en la soulevant avec difficulté, après l'avoir enveloppée dans son manteau. En rentrant, dans mon rétroviseur, je la voyais la tête rejettée en arrière, mon écharpe sur son menton. J'ai fait la vaisselle en arrivant. J'étais heureux. ![]() 10.11.03
Chers visiteurs. http://www.desordre.net/textes/bibliotheque/auteurs/perec/saint-sulpice.html -------------------------------------------------------------------------------- L'occasion de citer à nouveau ce mail reçu au sujet de cette page: >J'ai reçu ce mail étonnant: J'ai emprunté une fois Tentative d'épuisement d'un lieu >parisien de Georges Perec à la bibliothèque Jules-Joffrin (XVIIIème arrond. de >Paris), et, page 21, en regard de ce texte souligné : " Café de la mairie, 18 oct >1974, 12 h 40 : « Retour (aléatoire) d'individus déjà vus : un jeune garçon en caban >bleu marine tenant à la main une pochette plastique repasse devant le café », au >crayon, quelqu'un avait inscrit, se reconnaissant sans doute, "moi" avec une flèche. >J'ai emprunté le volume le 08.12.98; fiche biblio en dernière page. >J'ai tenté de retrouver la personne en épluchant les dates d'emprunt du livre, mais >c'était pour le coup un travail fastidieux, vain. J'ai rendu le livre. Il y est >encore, je suppose. >L'étrange, tout de même, c'est le peu d'indices du portrait. Il faut peut-être >imaginer un emploi du temps extrêmement précis au jeune homme ou une rigoureuse >notation de ses faits et gestes à cette époque. C'est, en tout cas, un retour de >fiction très remarquable. >Peut-être s'agit-il d'un de ces moments oulipiens dont parle Jacques Roubaud dans >son dernier livre La bibliothèque de Warburg ? > > >Alain Sevestre Un extrait de "Tentative d'épuisement de "Tentative d'épuisement d'un lieu parisien" par Georges Perec" J'ai revu des autobus, des taxis, des voitures particulières, des cars de touristes, des camions et des camionnettes, des vélos, des vélomoteurs, des vespas, des motos, un triporteur des postes, une moto-école, une auto-école, des élégantes, des vieux beaux, des vieux couples, des bandes d'enfants, des gens à sacs, à sacoches, à valises, à chiens, à pipes, à parapluies, à bedaines, des vieilles peaux, des vieux cons, des jeunes cons, des flaneurs, des livreurs, des renfrognés, des discoureurs. J'ai aussi vu Jean-Paul Aron, et le patron du restaurant «Les trois canettes » que j'avais déjà aperçu le matin. Amicalement à toutes et tous. Phil Philippe De Jonckheere Email: desordre@desordre.net Site: http://www.desordre.net Visitez aussi le site de l'association l'Entre-tenir à Saint-Dizier http://entretenir.free.fr De même le site de la photographe Barbara Crane http://www.barbaracrane.net 9.11.03
![]() Dimanche 9 novembre Longue conversation avec Anne et Julien hier soir, si seulement Clémence savait à quel point nous sommes tous les trois inquiêts à son sujet et comme nous l'aimons. Sans doute serait-elle étonnée, ou incrédule des "dangers" que nous la voyons courrir. Qu'il est difficile l'équilibre à trouver pour des parents, celui de laisser à ses enfants le champ libre pour qu'ils grandissent et que leurs membres s'étendent le plus loin possible mais comme il est angoissant de ne plus voir, disparue derrière l'horizon, derrière la courbure de la terre, leur barque livrée aux flots. Alors Clémence, mène ta barque comme bon te semble mais ne soit pas sans savoir que de dangereux requins paissent dans certaines eaux, et plus traitre encore le chant des sirènes. Ne perds pas le port de vue, et qu'à quai nous ne t'avons pas oubliée, en ton absence, il est souvent question de toi. Photographie de Julien Verley
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