Le Bloc-notes en cachette |
RETOUR AU DESORDRE | MEL | ARCHIVES | POURQUOI | LA VIE | ADELE | RETOUR AU BLOC | 22042003.txt | EXERCICES DE STYLE | LA CIBLE
|
8.11.03
Premiers essais concluants avec le bloc-notes du bloc-notes de Julien. Voici donc ce que je trouve dans la mémoire du mulot pour la journée d'hier. Tout finit par se chevaucher d'une façon incompréhensible et pourtant j'y vois encore les traces de pas laissés derrière moi, par moi. Se donner le temps de réfléchir et d'apprendre à se servir de cet outil. Comprendre que ce sont là des choses rendues possibles par la machine, mais qui peuvent croître rapidement plus grandes que soi. S'en méfier. Ne pas s'en méfier. Essayer. Se donner le temps de la réflexion. Y revenir. Laisser le temps aux choses, en toutes choses, leur laisser le temps de se faire. Et remarquer in fine que la rédaction du bloc-notes en secret devient un exercice de collage, dont il est possible qu'il devienne sinon rebutant, tout du moins incompréhensible par les lecteurs. Lorsque les lecteurs du bloc-notes auront de nouveau accès à ces pages, me trouveront-ils défigurés, comme ces savants fous qui accouchent de créatures monstrueuses, faustiennes, les cheveux brûlés et l'éprouvette noircie encore à la main, leur âme bradée au diable entre-temps. Rien d'aussi grand ou d'une telle magnitude n'est à craindre ici, gardons le sens des proportions, remarquer seulement qu'on ose davantage quand on est abrité du regard des autres. Mardi 8 novembre. Je dessaoule. Ce qui me rappelle cette blague de Monsieur M qui a une écharde dans la pine et quand le toubib lui demande comment cela a pu se produire, Monsieur M lui répond que sa femme lui a taillé une pipe tandis qu'elle avait la gueule de bois. http://www.atol.fr/lldemars2/albums/anquetil/index.htm Mardi 4 novembre Je soussigné Philippe Joseph De Jonckheere, né le 28 décembre 1964 à Antony (Seine) de Guy De Jonckheere, père et Elisabeth De Jonckheere, née Dépaux, mère, résidant xxx, xxx à Fontenay sous bois (Val de Marne), père de deux enfants, divorcé, vivant maritalement avec Anne Verley? père de deux enfants, informaticien de profession, pour laquelle je reçois un salaire de 3000 euros par mois approximativement, employeur IBM, 1, place Jean-Baptiste Clément, à Noisy-le-Grand, niveau d'études bac+7, service militaire dans l'Armée de l'Air contingent 84/12, base aérienne 122, Balard à Paris XVème, inconnu des services de police et de gendarmerie, vient ici, commissariat de police de Nogent sur Marne (Val de Marne), répondre à la plainte de Monsieur X, contre X et décalre sur l'honneur les faits qui suivent. Mardi 14 octobre, je suis allé chercher mes enfants à leur école à fontenay sous Bois à 16H30, puis je me suis rendu à l'école catholique Montalembert à Nogent sur Marne pour aller chercher Pauline X, fille de mon voisin, Monsieur X. monsieur X est veuf, il ne peut pas aller chercher sa file à la sortie de l'école à cause de son traail et donc depuis la rentrée nous avons convenu que j'irai la chercher et la garderai jusqu'à son retour. Je suis arrivé à l'école de Montalembert vers 16H40. Je suis allé à la loge où Pauline comme c'est convenu devait m'attendre. Je n'ai pas trouvé Paulien dans la loge. Très inquiet 'ai demandé au gardien: "Je suis venu chercher Pauline X, où est-elle?" Le gardien m'a répondu qu'il ne savait pas, très inquiet, j'ai insisté, le gardien m'a alors répondu qu'elle était à l'étude. Je lui ai alors demandé d'aller la chercher, il m'a répondu qu'on ne pouvait pas interrompre une étude et qu'il fallait que j'attende jusqu'à 17H15. J'ai compris qu'iln'y avait pas moyen de transiger, je suis donc aller chercher mes enfantrs restés dans la voiture, et je les ai fait jouer dans la cour de récréation en attendant l'heure. A 17H15 quand l'étude s'est terminée, Pauline en est sortie en larmes. Depuis le décès de sa maman Pauline est une petite fille très fragile. Je l'ai consolée en lui disant que cen'était pas une punition et que c'était de ma faute. en sortant je suis passé devant la loge et j'ai fait remarquer au gardien qu'elle pleurait et je lui ai dit: "la personne qui avait envoye Pauline était une "conne"". Le gardine m'a rappelé à la correction. Puis quand j'ai voulu sortir, je me suis paerçu que la porte était fermée, je lui ai demandé: "vous m'ouvrez cette porte", il m'a alors demandé de le lui demander poliment, ce qui a provoqué l'effet inverse puisque je lui ai demandé d'ouvrir cette putain de porte. Je prévcise qu'à ce moment, j'avais mon fils dans les bras que je tenais la main de Pauline qui pleurait et que ma fille était également avec moi. Entretemps, une personne a ouvert la porte dans mon dos pendant que je parlais au gardien, la gardien m'a lors dit ben elle est ouverte votre porte. Je suis retourné voir le gardien, j'ai pris une petite corbeille qui contenait des badges sur le rebord de la fenêtre de la loge du gardien et je l'ai retournée pour les éparpiller, puis je suis sorti. Le gardien m'a demandé de décliner mon identité, ce que j'ai fait. Je suis revenu le jeudi suivant pour donner mes coordonnées à la directrice de l'école puisque le gardien avait exprimé son intention de porter plainte. Avez vous frappé le gardien? Non je n'ai pas frappé le gardien d'aucune façon. Et j'ai signé. Lecture m'a ensuite été faite de la plainte de Monsieur X. Je regrette de ne pas pouvoir la reproduire ici, j'y suis décrit tel un fou éructant, qui aurait insulté la directrice de l'école et qui aurait frappé la gardien au visage. J'ai du sortir du bureau du fonctionnaire de police, il a appelé le parquet en me prévenant que cela allait durer un peu de temps. J'ai eu le temps d'aller acheter le journal, deire la chronique de Pierre Georges dans le Monde — et en allant la rechercher sur internet je m'aperçois qu'elle n'est as de Pierre Georges mais d'Eric Fottorino — sur les harkis — La chronique d'Eric Fottorino L'honneur des harkis LE MONDE | 03.11.03 | 12h30 On les appelle harkis, mais longtemps ce mot a voulu dire traître ou collabo. Ils avaient choisi de se battre aux côtés de la France en Algérie quand l'Algérie se rêvait indépendante. Ils n'étaient pas militaires mais seulement supplétifs. Eclaireurs, interprètes. Serviteurs et défenseurs du drapeau tricolore, offrant leur bras, donnant leur sang. Concrètement, cela signifie qu'ils allaient au casse-pipe plus souvent qu'à leur tour, eux et ceux de la Légion étrangère. C'est un euphémisme d'affirmer que pas mal de soldats français appelés dans cette sale guerre leur doivent d'être restés en vie. Les harkis sont entrés dans l'Histoire, mais par le mauvais côté. On ne connaît pas dans leurs rangs de figure héroïque à qui le temps aurait donné valeur d'exemple. Ils passent pour ce qu'ils ne sont pas, des hommes qui ont vendu leur pays. Et qui ont payé leur forfait d'une éternelle condition de paria chez le colonisateur qui, bon gré mal gré, s'est résigné à les "accueillir" sur son sol. Désarmés par les soldats français après les accords d'Evian, torturés et massacrés par les vainqueurs de la nouvelle Algérie, traités comme des sous-hommes une fois rapatriés en "métropole", ils incarnent la mauvaise conscience que deux nations ont voulu oublier. L'Algérie pour mieux croire à l'illusion qu'elle formait un peuple uni contre le joug colonial. La France par un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ces frères d'armes qu'elle a abandonnés à leur sort. Mais cette histoire-là ne guérit pas. Un sondage CSA-"Mots Croisés"-France 2, rendu public dimanche, souligne que pour 68 % des Français, près de sept sur dix, la France s'est "mal comportée" à l'égard des harkis après la guerre d'Algérie. Au moment où, sous le titre Un mensonge français, (Robert Laffont), Georges Marc Benamou accuse de Gaulle, Louis Joxe, alors ministre d'Etat chargé des affaires algériennes, et Pierre Messmer, le ministre des armées de l'époque, d'avoir "entravé le véritable sauvetage"des harkis, ce sondage arrive comme un jugement sans appel. Après quarante ans d'un silence d'Etat, une journée d'hommage à ces musulmans engagés du côté français a certes été instaurée, le 25 septembre 2001. "Le moment est venu de porter un regard de vérité sur une histoire méconnue, une histoire déformée", avait déclaré Jacques Chirac, reconnaissant les harkis comme membres à part entière de l'armée française, de la communauté des Français. Voilà pour les mots. Mais restent les blessures toujours ouvertes. Ceux qui ont réchappé à la mort en Algérie se sont entassés dans les cales d'immenses cargos, le Sidi-Brahim, le Ville-d'Oran. Lorsque, sur le port de Marseille, on les reçut à coups de caillasses et d'insultes, certains furent détournés sur Port-Vendres. Ils venaient de faire connaissance avec la France. Et ce n'était pas fini. Il y eut les camps d'hébergement, les toiles de tente sous la neige, les barbelés, le petit h de harki se confondant avec le petit h de la honte. Il faut lire Mon père ce harki(Seuil), le livre bouleversant de la journaliste Dalila Kerkouche, pour comprendre combien la France s'est mal comportée, qui a fait que des enfants ont pu regarder leurs pères comme des traîtres. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 04.11.03 — et un autre article sur la difficile victoire des All Blacks contre le Pays de Galles — Le pays de Galles a osé chahuter la suprématie des All Blacks LE MONDE | 03.11.03 | 13h08 Si le XV de Nouvelle-Zélande a largement battu son homologue gallois (53-37) dimanche à Sydney, ce match a montré les limites des joueurs au maillot noir.Sydney de notre envoyé spécial. La planète rugby tourne toujours dans le même sens. Le bon. Celui de l'ordre établi, des valeurs sûres, des résultats sans surprise. Le sens des aiguilles d'une montre, où quinze joueurs habillés de rouge, et portant un drapeau gallois cousu à la place du cœur, terminent toujours une partie contre des Néo-Zélandais couverts de noir en ramenant au vestiaire la mauvaise odeur de l'échec. Dimanche 2 novembre, les All Blacks ont battu le pays de Galles, par 53 points à 37, dans un stade olympique de Sydney brûlant comme la lave. A cela, rien de très étonnant. L'issue de la rencontre semblait presque connue d'avance. Tout juste pouvait-on s'interroger, au moment du premier coup de pied, sur l'étendue du score. Et se demander, un œil sur le terrain, l'autre penché sur les livres d'histoire, si la Nouvelle-Zélande pourrait marquer au moins 50 points, comme elle l'avait fait plus tôt dans le tournoi, face à l'Italie (70-7), puis le Canada (68-8), et enfin les Tonga (91-7). La Coupe du monde n'avait encore jamais connu pareil tour de force, depuis sa création, en 1987. On guettait donc le tableau d'affichage, mais seulement d'un côté, celui des Néo-Zélandais. Moins de deux minutes après le coup d'envoi, l'ailier néo-zélandais Joe Rokocoko s'offrait un premier essai, sans même attendre les derniers retardataires, peu pressés d'abandonner la buvette. Douze minutes plus tard, il en rajoutait un deuxième. Après vingt minutes de jeu, Leon MacDonald poussait encore sur l'accélérateur, pour en marquer un troisième. Puis Ali Williams s'y mettait à son tour, au moment précis où la grosse aiguille de l'horloge indiquait aux 80 012 spectateurs la fin de la première demi-heure de jeu. Quatre essais en trente minutes pour les quinze All Blacks. Vingt-huit points marqués, dix encaissés. Un match parti dans le bon sens, marqué de noir, comme convenu. A croire que les trains arrivent décidément toujours à l'heure, sur les terres de rugby. UN SUPPLÉMENT D'ARDEUR Et puis, miracle, une rafale d'un vent aussi imprévu qu'une danseuse en jupon sur la pelouse d'un stade s'est mise à souffler au-dessus de la rencontre. Et son bel ordonnancement s'en est trouvé tout perturbé. "Le début de la Coupe du monde a été un peu trop facile pour nous, s'était plaint John Mitchell, l'entraîneur des All Blacks, à la veille du match. J'espère que les Gallois nous donneront une réplique solide. Mon équipe a besoin d'un test, un vrai, quelque chose de consistant." Peu après 21 heures, dimanche soir, les Gallois ont entrepris d'un même geste de répondre à l'attente du coach néo-zélandais. Mais ils l'ont fait avec une vigueur et un esprit d'initiative inattendus, au point de donner des frissons au stade tout entier. En moins de dix minutes, les Gallois se sont offert deux essais, ont creusé... que je n'ai pas eu le temps de lire jusqu'au bout — d'ailleurs je ne l'ai toujours pas fini, et je ne crois pas que j'aurais le temps de lire quelqu'autre article que ce soit de ce journal, voilà un euro et vingt cents mal dépensés — je suis revenu dans le bureau du fonctionnaire de police qui, en plaisantant, m'a demandé si j'avais préparé ma valise, il m'a tendu un papier et m'a dit que l'affaire avait été classée sans suite et que je devais seulement entendre son rappel à la loi ce qui nous a fait rire tous les deux. Nous nous sommes serrés la main et je suis reparti à la maison. Et puis ce soir en allant chercher Pauline à l'école j'ai entendu une institutrice se lamenter auprès d'une mère de la conduite vraiment inadmissible de son fils en classe, j'ai entendu inqualifiabe, et la mère abondait dans le sens de l'institutrice. On va être obligé de te supprimer le foot. J'étais partagé entre giffler la mère, ou l'institutrice, ou les deux, j'ai manqué de courage, je venais de sortir blanchi de l'épisode précédent, j'étais désormais connu des services de police selon l'expression consacrée, je devais aire attention de ne pas agraver mon cas. Ces écoles catholiques sont vraiment incroyables, on y tient prisonnière l'âme des enfants. Le 14 octobre dernier, donc: ![]() 14.10.03 Mardi 14 octobre Pas grand chose, le noter c'est tout. Incroyable que le lendemain de cette journée, j'ai pu commencer à écrire cela. Rien. Comme si de rien n'était. Or ce n'est pas le cas. Je suis allé chercher Pauline à la sortie de son école privée — et catholique. Comme d'habitude j'étais en retard ce qui était convenu depuis le début de l'année scolaire, une sorte de raisonnement qui veut qu'on ne puisse attendre de personne qu'il fût à la fois au four et au moulin à la même heure. Or ce soir, quelqu'un avait visiblement décidé de mettre de l'ordre dans cet état de fait, dans ce régime de faveur outrancier. Une manière de faire du ménage, de faire en sorte que la règle soit la même pour tout le monde. Et de chercher la confrontation, qui de fait s'est produite. Je n'ai pas eu le temps de voir ou de sentir ma colère monter, elle est venue si vite. Un portier, oui, un pion-portier s'était mis en tête de me donner des leçons de morale, de correction comme il disait. Le wasabi — vous savez cette moutarde ou raifort japonais, verte, terriblement épicée — m'est monté au nez. C'était épouvantable, je me suis revu des années et des années en arrière, adolescent malheureux comme une pierre dans une de ces écoles-prisons catholiques, non pas qu'on y vécut enfermés, le soir on pouvait rentrer chez soi, je parle naturellement de l'étroitesse des idées qui vaut bien celle des murs d'une cellule, mais à vrai dire toute la journée nous étions regroupés entre garçons du même âge, oui, ces écoles ne sont pas mixtes, il ne manquerait plus que cela, mais surtout du même milieu social favorisé, voire très favorisé — dire que j'ai essuyé mes fonds du culottes dans la même classe que la descendance de nombreuses fins de race, le petit fils du baron Bich était assis à côté de moi pendant un trismestre, son visage n'était pas fini, il n'avait pas de nez, et je disais si souvent "Néanmoins" comme dirait Bich. J'ai ressenti toutes ces frustrations d'une autre époque, j'ai entendu ces verdicts anciens s'agissant de moi, un professeur avait une fois statué, Marginal qui n'a pas les moyens de l'être, on juge vite ce qui n'est pas comme le reste dans ces écoles. Aujourd'hui c'est à peine croyable comment j'ai vu le regard de ce pion-portier en avoir pour ma tignasse hirsute — amusant, je viens de vérifier l'ortographe de hirsute et mon dictionnaire me confirme que Adj: Dont les cheveux ou la barbe sont en désordre., ma coiffure serait donc en adéquation fidèle avec d'autres choses — ce qui me rangeait tout de suite parmi les gens infréquentables. Et de fait, quand le wasabi était bien dans mes narines, mon langage s'est fait franchement ordurier et j'ai bien vu comment cela grinçait dans les oreilles alentours, celle des parents d'élèves venus chercher leur progéniture formattée: vous savez ces écoles sont surtout là pour former les élites futures celles qui trouveront chaque année des façons de réduire ler personnel, souvent en regrettant que la formule ne soit pas littérale, qu'elle ne veuille dire "que" de conduire les gens vers la porte, mais à la sortie de ces écoles, jamais on n'entend quelqu'un éructer en demandant qu'on ouvre la putain de porte. Parents ne mettez pas vos enfants dans des écoles catholiques, vous contribuez à leur malheur et au malheur prochain de leurs contemporains. La photographie plus haut est celle du seul coup de peigne que je ne reçus jamais, administré par un photographe scolaire totalitaire, étonnant de me souvenir de cette insistance et de comprendre plus tard comment elle relève de la faute professionnelle, éthique même, puisqu'elle s'évertue à me représenter comme je ne fus jamais. Je franchis sans mal le pas qui m'amène à penser que ces écoles catholiques ne font rien d'autre que de normaliser les enfants dont ils volent la charge à des parents inconscients ou irresponsables. Le lendemain de cette altercation, j'apprends que le pion-portier entend déposer une plainte contre moi pour coup! Je suis incrédule de voir que les mêmes méthodes d'intimidation ont toujours cours dans ces putains d'écoles catholiques et qu'en plus certains pour la préservation de leur putain de bienscéance bourgeoise sont capables de se rendre coupables de faux témoignages, parce que, naturellement, je n'ai frappé personne, et surtout pas le pion-portier, un homme frêle que j'aurais pu assomer d'une chiquenaude, d'un taquet. posted by Philippe De Jonckheere at 11:06 AM Anne et moi avons, somme toute, la peur au ventre, pour ainsi parler. Nous ne sommes ventriloques ni l'un ni l'autre, c'est dire s'il nous est difficile à l'un comme à l'autre de "dire" cette peur. Du coup quand nous nous y essayons, les choses virent mal, des arguments chimériques, qui sont parfaitement étrangers à ce que nous avons à vivre ensemble viennent parasiter notre difficile conversation, et quand nous parvenons avec grand mal, après s'être copieusement insulté, à réta&blir un peu de calme entre nous, la peur n'est pas partie, elle est toujours viscéralement chevillée à nous, Anne se réveille au milieu de la nuit en faisant des cauchemars épouvantables, Nathan ou Madeleine périssent noyés. Je n'ai pas besoin de dormir pour rêver que les enfants passent par desus des rembardes du haut d'immeubles gigantesques. Calmons nous, il le faut. ![]() Mercredi 5 novembre Anne et moi avons, somme toute, la peur au ventre, pour ainsi parler. Nous ne sommes ventriloques ni l'un ni l'autre, c'est dire s'il nous est difficile à l'un comme à l'autre de "dire" cette peur. Du coup quand nous nous y essayons, les choses virent mal, des arguments chimériques, qui sont parfaitement étrangers à ce que nous avons à vivre ensemble viennent parasiter notre difficile conversation, et quand nous parvenons avec grand mal, après s'être copieusement insulté, à réta&blir un peu de calme entre nous, la peur n'est pas partie, elle est toujours viscéralement chevillée à nous, Anne se réveille au milieu de la nuit en faisant des cauchemars épouvantables, Nathan ou Madeleine périssent noyés. Je n'ai pas besoin de dormir pour rêver que les enfants passent par desus des rembardes du haut d'immeubles gigantesques. Débarassons-nous de ce bourdon. Calmons nous, il le faut. Jeudi 6 novembre Jeudi 6 novembre C'est le jour de la visite. Anne est allongée dans ce coin sombre du cabinet de gynécologie du docteur B. et sur l'écran les images de sonar, le petit sousmarin va bien, semble-t-il, son coeur bat, agitation abstraite de pixels qui se fondent les uns aux autres, un peu au cintre de l'image, au centre de son corps. En revanche le petit être est fort calme qui nous a faiblement agité un membre, comme pour rassurer sa mère, lui dire que, oui, il y a dans de la vie dans son ventre. Mais tout de même ce n'est pas si rassurant que cela, parce qu'à peine sortis du cabinet, la peur est encore entre nous: "il ne bouge pas beaucoup, non il ne bouge pas beaucoup, c'est sans doute normal, oui, il a dit que c'était normal, il sait sûrement de quoi il parle, oui, mais Nathan n'était pas comme ça, il gigotait sans cesse, oui, mais rappele-toi Madeleine, au début elle ne bougeait presque pas". Nous ne sommes guéris de rien. Vendredi 7 novembre Moment de félicité absolue. Les enfants ont été sages toute la journée, il y a bien eu un passage un peu houleux, une fois de plus, provoqué par Pauline — nous ne savons plus comment dire à son père qu'il faut faire quelque chose, que cette petit fille a besoin d'un soutien psychologique, qu'elle a besoin de passer davantage de temps avec son père, qu'il doit absolument s'ingénier à trouver des moyens de lui ouvrir les yeux sur le monde, des choses simples, l'emmener à la piscine, au zoo, n'importe où — et puis non, les enfants ont été gentils, je ne me suis pas énervé, je n'ai pas crié, un petit peu, quand Pauline nous cassait les couilles, mais rien. Alors le soir, Anne n'était toujours pas rentrée de son travail, des tirages à faire pour hier qui tombent en fin de journée, Madeleine me gratifie d'un de ses numéros qui me font toujours fondre, elle veut manger son "deuxième dessert" comme un petit bébé. Je la prends sur mes genoux, je l'incline, elle ouvre grand sa bouche et je lui donne cuillère à cuillère sa crème à la vanille, elle rit et me demande de faire l'avion comme quand elle était petite, je fais l'avion, et maintenant l'hélicoptère, je fais l'hélicoptère, et maintenant la fusée, je fais la fusée et maitenant le drop, je fais le drop, elle se souvient de tout. Je fonds. Nathan, à nous voir, rit à gorge rauque déployée. Je lui donne ses médicaments comme des fusées, il est très content, ils vont se coucher sans faire d'histoires. Anne arrive enfin, elle n'a plus qu'à mettre les pieds sous la table. Faire revenir les lardons coupés en gros morceaux dans le fond de la marmite, dès qu'ils rendent de la graisse, les réserver, puis faire revenir les morceux de dinde dans cette graisse, les faire roussir tout doucement, les réserver, remettre les lardons au feu avec les oignons découpés en rondelles, laisser roussir les oignons, insérer les rondelles de carotte, faire revenir le tout très doucement, réinsérer les morceaux de dinde, saler, poivrer, quatre feuilles de laurier, ajouter une rasade de whisky, faire flamber, éteindre rapidement avec un verre d'eau, ajouter les pommes de terre, fermer la cocotte, rallumer le feu plein gaz, dès que la cocotte siffle baisser le feu et compter 21 minutes. Servir chaud. Ca fait du bien à tout le monde. Même les enfants en mangent — très contents qu'il y ait du whisky dans leur assiette. Et le soir se dire qu'il faut faire des efforts, que cela c'est plus important que le reste, que le reste peut attendre, qu'il faut faire la cuisine, ne pas donner n'importe quoi à manger aux enfants, jouer avec eux, s'occuper du linge avant qu'il ne fasse des montagnes, ranger, passer le balai et la wassingue et lire en s'esclaffant avec les enfants, le soir, Quand Papa était petit, il y avait des dinosaures et même faire une partie de Memory avec Madeleine sur les genoux, s'extasier qu'elle repère parfaitement les abscisses, moins bien les ordonnées. ![]() ![]() ![]() ![]() Vendredi 9 septembre. Lorsque je m'allonge sur le divan dans le cabinet de ma psychanalyste, le Docteur L, je ne suis jamais plus tout à fait sûr de mon orientation dans l'espace. La tête est-elle au sud-ouest et les pieds au nord-est, ou la tête est-elle au sud-est et les pieds au nord-ouest, ou bien la tête est-elle au sud et des pieds au nord, ou bien encore le contraire, ou bien encore tout autre paire d'azimuths séparés d'un intervalle de cent quatre-vingt degrés ou de deux cents grades — tels que sud-sud-est et nord-nord-ouest, ou sud-est-est et nord-ouest-ouest, ou encore sud-sud-ouest et nord-nord-est ou bien nord-est-est et sud-ouest-ouest ou bien encore est et ouest ? Tout porte à croire que l'architecture labyrinthique de cet immense corps de bâtiments dans lequel se trouve le cabinet de psychanalyse du Docteur L, a été entièrement construite selon des directives et des plans précis fournis par ma psychanalyste, le Docteur L, elle-même, dans le but avoué de perdre un peu ses patients pour qu'ils lâchent plus facilement prise d'avec leur quotidien, leur vie, leur situation, leurs repères, qu'ils ne soient plus tout à fait sûrs, une fois parvenus dans le cabinet de psychanalyse, d'où ils se trouvent et dans quelle direction il faudrait désormais orienter leurs pas pour rejoindre la rue Saint-Maur par laquelle ils sont entrés, au numéro 53. Pour renforcer cette impression de lieu tenu secret, deux fois j'ai dû envoyer un courrier à ma psychanalyste, le Docteur L — il s'agissait une fois du règlement d'une séance, gêné que je fus d'avoir oublié mon carnet de chèques une omission pour laquelle elle fut cependant bienveillante, à des lieux des remarques sur les actes manqués et autres billevesées moralisatrices qu'on prêterait si facilement à un psychanalyste en pareille circonstance, une autre fois d'une feuille de soins qu'elle avait omis de signer et dont le remboursement m'avait été refusé pour cette raison, je fis preuve, en la lui renvoyant pour correction, de la même discrétion et ne surenchérit pas à propos de cet état manqué — les deux enveloppes furent, selon les instructions du Docteur L, adressées rue du général Guilhem — adresse qui correspondait, pour ainsi parler, à sa boîte aux lettres, m'assura-t-elle — et non au 53 rue saint-Maur qui était malgré tout le point d'entrée du dédale qui décidément faisait office de sas, tout autant que la salle d'attente, en particulier son dernier ascenseur à l'exiguïté prenante, au cabinet de psychanalayse du Docteur L. Lorsque ma psychanalyste, le Docteur L, m'avait donné, par téléphone, pour la première séance, ses indications pour me rendre à son cabinet, une simple feuille d'éphéméride que j'avais arrachée — et qui correspondait d'ailleurs à une semaine du mois de novembre, nous étions au mois d'août — n'y avait pas suffi — mon écriture est très large d'une part mais pour compliquer cette prise de notes j'écrivais accroupi parterre ce qui était là mon habitude quant au téléphone, ramassé que ce dernier était dans un coin de la pièce, le coin nord-ouest-ouest de la pièce — aussi la feuille arrachée à la semaine du mois de novembre ne suffit-elle pas à prendre en note le tiers de toutes ces indications de code, d'interphone, de nom, ma psychanalyste n'opérant pas sous son nom d'épouse, Madame P, mais bien en tant que Docteur L, de premier ascenseur débouchant sur un premier entresol, suivi de quelques marches qui menaient à un patio reliant deux corps d'immeubles — le patio est orné de trois bosquets de rhododendrons aléatoirement égarés dans ce terrain vague de ciment agrémenté de conglomérats de gravier, un espace indéfini résistant à toute description tant l'architecte qui l'a dessiné a manifestement manqué d'inspiration pour cet entresol — et puis dans le deuxième corps d'immeuble, une nouvelle séquence de couloirs, d'escaliers et d'ascenseurs, pas dans cet ordre-là, mobilisa une troisième feuille d'éphéméride, celle-là consacrée à la semaine d'août dans laquelle nous nous trouvions, mais c'était là un hasard fortuit. Dans le chemin sinueux qui mène de l'entrée par le 53 de la rue Saint-Maur au divan du cabinet de psychanalyse, par le biais de ses nombreux corridors aveugles et sombres — les murs de ces couloirs sont tendus de tissu tabac crasseux et sont surtout faiblement éclairés par des lampes plafonnaires de faible puissance si ce n'est tout à fait défaillantes — je perds tout à fait le sens de ma position par rapport à la rue Saint-Maur, la rue du général Guilhem, la rue du Chemin Vert et l'avenue de la République. La séance ayant pris fin — le fin de la scéance est un rituel immuable puisqu'elle est en fait toujours annoncée par un je vois de ma psychanalyste, le Docteur L, puis éventuellement d'un oui effectivement dubitatif qui en fait me presse poliment d'escamoter les circonvolutions souvent périlleuses d'une proposition relative ou de toute construction de phrase laborieuse et interminable, avec une grande rigueur temporelle, ces deux indications sont le plus souvent distantes dans le temps l'une de l'autre d'une quinzaine de secondes, tandis que le premier je vois fait toujours suite, deux minutes plus tad à la sonnerie de la patiente suivante — je m'extirpe comme à rebours de ce piège architectural au prix des efforts inverses qui m'y ont conduit, et lorsqu'enfin je débouche dans la rue Saint-Maur, immanquablement je marque une hésitation, brève mais hésitation tout de même, à savoir si je pars vers la gauche pour rejoindre la station de métro Saint-Maur sur l'avenue de la République ou si au contraire je prends à droite pour remonter la rue du Chemin Vert pour rejoindre la station du Père Lachaise. Si toutefois j'opte pour la droite je ne manque jamais de trouver réconfort dans un modeste débit de boissons dont la patronne parle le français avec difficulté et un accent slave qui bute sur tous les phonèmes et les diphtongues de notre langue, mais dont le mari, pareillement en difficulté dans la pratique de la syntaxe française, maîtrise, au contraire, parfaitement la défense française aux échecs — aussi bien avec les Blancs qu'avec les Noirs — dans la petite salle à côté où deux jeux d'échecs forts abîmés sont posés sur les deux tables placées près de la grande baie vitrée, donnant sur la rue Saint Maur, lesquelles, lorsque j'entre, ne sont jamais occupées, bien qu'étant les meilleures tables, les plus agréablement situées. Les pièces des deux échiquiers ne sont jamais rangées, elles gisent au contraire en tas, un tas informe pour chaque échiquier, il faut souvent se servir des deux tas pour constituer un jeu de trente-deux pièces, seize blanches et seize noires, dans un tel fourbis de pièces abandonnées je m'étonne toujours qu'il n'en manque jamais une seule. Le mari de la patronne ne me laisse rarement plus de temps qu'il n'en faut pour plus de deux gorgées rapides de ma consommation avant de me proposer une partie. Les nombreuses bières que je finis pas écluser, tout au long de parties pour moi inextricables — pour le mari de la patronne beaucoup plus à l'aise dans la défense française, de même dans la défense Petrov, que moi, ces parties gardent leur caractère ludique, c'est dire si la défense française peut se pratiquer avec un fort accent slave — ajoutent toujours beaucoup à la confusion qu'a déjà fait naître en moi la séance de psychanalyse. Revenons au cabinet du Docteur L, ma psychanalyste. J'ai souvent beaucoup d'avance pour mon rendez-vous bi-hebdomadaire. Ou est-ce elle, le Docteur L, qui a beaucoup de retard, n'ayant pas de montre je ne peux être sûr de rien, je prends mes marges et elle les siennes, sans doute. J'ai le sentiment que l'attente se fait croissante au fil des séances mais sans doute est-ce là une simple impression, psychologique pour ainsi parler. Je nourris cette attente de la lecture des magazines très éculés, dont l'état se délabre beaucoup trop à mon gout d'une séance à l'autre, me laissant toujours la même désagréable et amère sensation de servir de lecteur-poubelle à ma psychanalyste, le Docteur L, comme tout un chacun aux ressources limitées doit avoir du ressentiment pour ses vêtements tous acquis en seconde main dans des cartons poussièreux de farfouilles, de brocantes ou de braderies. J'ai le plus souvent le temps de lire entre deux et trois articles avant que mon tour ne vienne. Je ne suis cependant jamais parvenu jusqu'ici, à lire en entier un article du Nouvel Observateur à propos de l'abracadabrante affaire Romand, cet homme qui s'était forgé une vie imaginaire, dans laquelle il était médecin-chercheur, mensonge qu'il avait réussi à maintenir auprès de ses proches pendant vingt ans, et lorsque le leurre de toute une vie fut sur le point d'être démasqué, le faux docteur Romand trucida sa famille entière pour éviter le désaveu de ce mensonge interminable. De même je ne suis jamais parvenu à entamer ou faire progresser les grilles de mots croisés de Robert Scipion dans les mêmes numéros du Nouvel Observateur. Ces grilles ont été apparemment survolées par une première personne qui a trouvé quelques solutions éparses, les plus faciles de chaque grille. L'écriture qui a ainsi séché sur les définitions si épineuses de Robert Scipion n'est pas celle de ma psychanalyste, le Docteur L, pour ce que je connais de cette écriture au travers de la rédaction des feuilles de soins, sans doute celle d'un autre patient. L'unique fois où je trouvai la solution d'une énigme — ne demandent qu'à être dépaysés, en douze lettres — je n'avais pas de crayon ni de stylo sur moi pour inscrire SEPARATISTES, aussi, déçu, j'abandonnais vite ces efforts chimériques. Lorsque je pénétre enfin dans le cabinet de psychanalyse, je ne perds pas de temps en formules de politesse consacrées mais je vais, au contraire, tout droit m'allonger sur le divan. C'est d'ailleurs plutôt d'un lit assez bas dont il s'agit, lequel est recouvert d'un tissu épais aux couleurs ternes mais chaudes et harmonieuses et qui souvent me démange dans le cou. Ainsi allongé je retrouve de séance en séance les fissures et les craquelures du plafond du cabinet de psychanalyse. Le mur contre lequel est poussé le divan-lit est orné d'une lithographie abstraite qui à mon sens n'a pas les qualités plastiques plus subtiles des fissures et des défauts du plafond qui, elles, donnent davantage à penser à des toiles des grands maîtres de l'art abstrait expressioniste américain, dont les noms m'échappent même au prix de laborieux efforts de mémoire, les mêmes efforts qui furent inaptes, il y a quelques jours, à faire resurgir le nom de Rorschach. Le plafond accidenté du cabinet de psychanalyse a, dans sa contemplation, un effet plus thérapeutique que le contenu des séances en lui-même. À l'image de ce plafond zébré de fissures, de rayures et de petites ratures, le silence dans le cabinet de psychanalyse est plutôt rare. Les séances du lundi après-midi correspondent aux heures de récréation d'une crêche voisine, quant aux séances du vendredi matin elles correspondent dans le temps au ménage qui est fait dans l'appartement du dessus et dont je perçois très nettement les va-et-vients de l'aspirateur et les chocs du même aspirateur contre les pieds d'une table et contre les plinthes. Depuis peu aussi la séance du lundi en fin d'après-midi est gênée par les balbutiements d'un joueur de violon tout à fait débutant. On devine sans mal les doigts malhabiles et sentant l'école d'un enfant qui n'a décidément aucun don et hélas pour nous, le Docteur L, ma psychanalyste et moi-même, aucune oreille. La sérénade répétitive, entendue de loin en loin d'un des nombreux appartements de cet immeuble somme toute gigantesque, et qui bute sur la moindre difficulté est expurgée dans son interprétation de tous les accents sentimentaux qui doivent sûrement figurer en bonne place sur la partition, mais cette musique, cet embryon de musique hachée comme passée au laminoir ( en la mineur ), dit assez bien le désespoir d'un enfant qui, à cette pratique fastidieuse d'un instrument sûrement choisi par des parents ambitieux, préférerait, sans crainte des représailles parentales, justement, fracasser son instrument strident contre les murs de sa chambre couverts de posters représentant des joueurs de football célèbres. Aujourd'hui la séance fut interrompue par la sonnerie qui n'était pas celle de la patiente suivante, loin s'en fallait puisque je venais à peine de m'allonger. La sonnerie tinta une nouvelle fois pressant le Docteur L, ma psychanalyste, d'aller s'enquérir de l'identité du sonneur : il s'agissait de deux témoins de Jéhovah pour lesquels le Docteur L, ma psychanalyste, n'eut aucune douceur, s'en débarrassant sans ménagement. Comme ils eurent l'effronterie d'insister, elle les envoya promener en les insultant d'un terme de médecine psychanalytique dont je n'étais pas sûr du sens. Nul doute que c'était parfaitement envoyé et je retins le quolibet pour en faire moi-même usage le cas échéant vis-à-vis d'autres colporteurs de Dieu qui sont décidément la plaie des étages. Tandis que les témoins de Jéhovah se faisaient rabrouer de belle manière par une spécialiste, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'étant donné la complexité du parcours qu'il fallait suivre pour arriver à la porte du cabinet de psychanalyse du Docteur L, l'opiniâtreté de ces démarcheurs était invraisemblable. La pensée des témoins de Jéhovah bravant et franchissant tous les obstacles qui séparent les patients du Docteur L, de l'entrée d'immeuble du 53 rue Saint-Maur à la porte du cabinet de psychanalyse, cette pensée m'obnubila et me gêna après coup dans la contemplation benoîte des fissures et des zébrures du plafond du cabinet de psychanalyse. Aux sortires de cette séance je ne jugeais pas bon d'aggraver ma confusion avec les bières tièdes du petit estaminet et un indémêlable écheveau de pièces d'échecs en faux buis organisées dans une défense française aux accents slaves, si une telle chose est possible. ![]() Vendredi 7 novembre Moment de félicité absolue. Les enfants ont été sages toute la journée, il y a bien eu un passage un peu houleux, une fois de plus, provoqué par Pauline nous ne savons plus comment dire à son père qu'il faut faire quelque chose, que cette petit fille a besoin d'un soutien psychologique, qu'elle a besoin de passer davantage de temps avec son père, qu'il doit absolument s'ingénier à trouver des moyens de lui ouvrir les yeux sur le monde, des choses simples, l'emmener à la piscine, au zoo, n'importe où et puis non, les enfants ont été gentils, je ne me suis pas énervé, je n'ai pas crié, un petit peu, quand Pauline nous cassait les couilles, mais rien. Alors le soir, Anne n'était toujours pas rentrée de son travail, des tirages à faire pour hier qui tombent en fin de journée, Madeleine me gratifie d'un de ses numéros qui me font toujours fondre, elle veut manger son "deuxième dessert" comme un petit bébé. Je la prends sur mes genoux, je l'incline, elle ouvre grand sa bouche et je lui donne cuillère à cuillère sa crème à la vanille, elle rit et me demande de faire l'avion comme quand elle était petite, je fais l'avion, et maintenant l'hélicoptère, je fais l'hélicoptère, et maintenant la fusée, je fais la fusée et maitenant le drop, je fais le drop, elle se souvient de tout. Je fonds. Nathan, à nous voir, rit à gorge rauque déployée. Je lui donne ses médicaments comme des fusées, il est très content, ils vont se coucher sans faire d'histoires. Anne arrive enfin, elle n'a plus qu'à mettre les pieds sous la table. Faire revenir les lardons coupés en gros morceaux dans le fond de la marmite, dès qu'ils rendent de la graisse, les réserver, puis faire revenir les morceux de dinde dans cette graisse, les faire roussir tout doucement, les réserver, remettre les lardons au feu avec les oignons découpés en rondelles, laisser roussir les oignons, insérer les rondelles de carotte, faire revenir le tout très doucement, réinsérer les morceaux de dinde, saler, poivrer, quatre feuilles de laurier, ajouter une rasade de whisky, faire flamber, éteindre rapidement avec un verre d'eau, ajouter les pommes de terre, fermer la cocotte, rallumer le feu plein gaz, dès que la cocotte siffle baisser le feu et compter 21 minutes. Servir chaud. Ca fait du bien à tout le monde. Même les enfants en mangent très contents qu'il y ait du whisky dans leur assiette. Et le soir se dire qu'il faut faire des efforts, que cela c'est plus important que le reste, que le reste peut attendre, qu'il faut faire la cuisine, ne pas donner n'importe quoi à manger aux enfants, jouer avec eux, s'occuper du linge avant qu'il ne fasse des montagnes, ranger, passer le balai et la wassingue et lire en s'esclaffant avec les enfants, le soir, Quand Papa était petit, il y avait des dinosaures et même faire une partie de Memory avec Madeleine sur les genoux, s'extasier qu'elle repère parfaitement les abscisses, moins bien les ordonnées.
Jeudi 6 novembre C'est le jour de la visite. Anne est allongée dans ce coin sombre du cabinet de gynécologie du docteur B. et sur l'écran les images de sonar, le petit sousmarin va bien, semble-t-il, son coeur bat, agitation abstraite de pixels qui se fondent les uns aux autres, un peu au cintre de l'image, au centre de son corps. En revanche le petit être est fort calme qui nous a faiblement agité un membre, comme pour rassurer sa mère, lui dire que, oui, il y a dans de la vie dans son ventre. Mais tout de même ce n'est pas si rassurant que cela, parce qu'à peine sortis du cabinet, la peur est encore entre nous: "il ne bouge pas beaucoup, non il ne bouge pas beaucoup, c'est sans doute normal, oui, il a dit que c'était normal, il sait sûrement de quoi il parle, oui, mais Nathan n'était pas comme ça, il gigotait sans cesse, oui, mais rappele-toi Madeleine, au début elle ne bougeait presque pas". Nous ne sommes guéris de rien. 5.11.03
![]() Mercredi 5 novembre Anne et moi avons, somme toute, la peur au ventre, pour ainsi parler. Nous ne sommes ventriloques ni l'un ni l'autre, c'est dire s'il nous est difficile à l'un comme à l'autre de "dire" cette peur. Du coup quand nous nous y essayons, les choses virent mal, des arguments chimériques, qui sont parfaitement étrangers à ce que nous avons à vivre ensemble viennent parasiter notre difficile conversation, et quand nous parvenons avec grand mal, après s'être copieusement insulté, à réta&blir un peu de calme entre nous, la peur n'est pas partie, elle est toujours viscéralement chevillée à nous, Anne se réveille au milieu de la nuit en faisant des cauchemars épouvantables, Nathan ou Madeleine périssent noyés. Je n'ai pas besoin de dormir pour rêver que les enfants passent par desus des rembardes du haut d'immeubles gigantesques. Débarassons-nous de ce bourdon. Calmons nous, il le faut. 4.11.03
Mardi 4 novembre Je soussigné Philippe Joseph De Jonckheere, né le 28 décembre 1964 à Antony (Seine) de Guy De Jonckheere, père et Elisabeth De Jonckheere, née Dépaux, mère, résidant xxx, xxx à Fontenay sous bois (Val de Marne), divorcé, vivant maritalement avec Anne Verley? père de deux enfants, informaticien de profession, pour laquelle je reçois un salaire de 3000 euros par mois approximativement, employeur IBM, 1, place Jean-Baptiste Clément, à Noisy-le-Grand, niveau d'études bac+7, service militaire dans l'Armée de l'Air contingent 84/12, base aérienne 122, Balard à Paris XVème, inconnu des services de police et de gendarmerie, vient ici, commissariat de police de Nogent sur Marne (Val de Marne), répondre à la plainte de Monsieur X, contre X et déclare sur l'honneur les faits qui suivent. Mardi 14 octobre, je suis allé chercher mes enfants à leur école à Fontenay sous Bois à 16H30, puis je me suis rendu à l'école catholique Montalembert à Nogent sur Marne pour aller chercher Pauline X, fille de mon voisin, Monsieur X. Monsieur X est veuf, il ne peut pas aller chercher sa file à la sortie de l'école à cause de son travail et donc depuis la rentrée nous avons convenu que j'irai la chercher et la garderai jusqu'à son retour. Je suis arrivé à l'école de Montalembert vers 16H40. Je suis allé à la loge, où Pauline, comme c'est convenu, devait m'attendre. Je n'ai pas trouvé Pauline dans la loge. Très inquiet j'ai demandé au gardien: "Je suis venu chercher Pauline X, où est-elle?" Le gardien m'a répondu qu'il ne savait pas. Me sentant responsable de Pauline, très inquiet, j'ai insisté, le gardien m'a alors répondu qu'elle était à l'étude. Je lui ai alors demandé d'aller la chercher, il m'a répondu qu'on ne pouvait pas interrompre une étude et qu'il fallait que j'attende jusqu'à 17H15. J'ai compris qu'il n'y avait pas moyen de transiger, je suis donc aller chercher mes enfants restés dans la voiture, et je les ai fait jouer dans la cour de récréation en attendant l'heure. A 17H15 quand l'étude s'est terminée, Pauline en est sortie en larmes. Depuis le décès de sa maman Pauline est une petite fille très fragile. Je l'ai consolée en lui disant que ce n'était pas une punition et que c'était de ma faute, que j'étais arrivé en retard. En sortant je suis passé devant la loge et j'ai fait remarquer au gardien qu'elle pleurait et je lui ai dit: "la personne qui avait envoyé Pauline en étude était une "conne"". Le gardien m'a rappelé à la correction. Puis quand j'ai voulu sortir, je me suis aperçu que la porte était fermée, je lui ai demandé: "vous m'ouvrez cette porte", il m'a alors demandé de le lui demander poliment, ce qui a provoqué l'effet inverse puisque je lui ai demandé d'ouvrir cette "putain" de porte. Je précise qu'à ce moment, j'avais mon fils dans les bras que je tenais la main de Pauline qui pleurait et que ma fille était également avec moi. Entretemps, une personne a ouvert la porte dans mon dos pendant que je parlais au gardien, la gardien m'a lors dit: "ben elle est ouverte votre porte". Je suis retourné voir le gardien, j'ai pris une petite corbeille qui contenait des badges sur le rebord de la fenêtre de la loge du gardien et je l'ai retournée pour les éparpiller, puis je suis sorti. Le gardien m'a demandé de décliner mon identité, ce que j'ai fait. Je suis revenu le jeudi suivant pour donner mes coordonnées à la directrice de l'école puisque le gardien avait exprimé son intention de porter plainte. Avez vous frappé le gardien? Non je n'ai pas frappé le gardien d'aucune façon. Et j'ai signé. Lecture m'a ensuite été faite de la plainte de Monsieur X. Je regrette de ne pas pouvoir la reproduire ici, j'y suis décrit tel un fou éructant, qui aurait insulté la directrice de l'école et qui aurait frappé le gardien au visage. J'ai du sortir du bureau du fonctionnaire de police, il a appelé le parquet en me prévenant que cela allait durer un peu de temps. J'ai eu le temps d'aller acheter le journal, de lire la chronique de Pierre Georges dans le Monde et en allant la rechercher sur internet je m'aperçois qu'elle n'est pas de Pierre Georges mais d'Eric Fottorino sur les harkis La chronique d'Eric Fottorino L'honneur des harkis LE MONDE | 03.11.03 | 12h30 On les appelle harkis, mais longtemps ce mot a voulu dire traître ou collabo. Ils avaient choisi de se battre aux côtés de la France en Algérie quand l'Algérie se rêvait indépendante. Ils n'étaient pas militaires mais seulement supplétifs. Eclaireurs, interprètes. Serviteurs et défenseurs du drapeau tricolore, offrant leur bras, donnant leur sang. Concrètement, cela signifie qu'ils allaient au casse-pipe plus souvent qu'à leur tour, eux et ceux de la Légion étrangère. C'est un euphémisme d'affirmer que pas mal de soldats français appelés dans cette sale guerre leur doivent d'être restés en vie. Les harkis sont entrés dans l'Histoire, mais par le mauvais côté. On ne connaît pas dans leurs rangs de figure héroïque à qui le temps aurait donné valeur d'exemple. Ils passent pour ce qu'ils ne sont pas, des hommes qui ont vendu leur pays. Et qui ont payé leur forfait d'une éternelle condition de paria chez le colonisateur qui, bon gré mal gré, s'est résigné à les "accueillir" sur son sol. Désarmés par les soldats français après les accords d'Evian, torturés et massacrés par les vainqueurs de la nouvelle Algérie, traités comme des sous-hommes une fois rapatriés en "métropole", ils incarnent la mauvaise conscience que deux nations ont voulu oublier. L'Algérie pour mieux croire à l'illusion qu'elle formait un peuple uni contre le joug colonial. La France par un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ces frères d'armes qu'elle a abandonnés à leur sort. Mais cette histoire-là ne guérit pas. Un sondage CSA-"Mots Croisés"-France 2, rendu public dimanche, souligne que pour 68 % des Français, près de sept sur dix, la France s'est "mal comportée" à l'égard des harkis après la guerre d'Algérie. Au moment où, sous le titre Un mensonge français, (Robert Laffont), Georges Marc Benamou accuse de Gaulle, Louis Joxe, alors ministre d'Etat chargé des affaires algériennes, et Pierre Messmer, le ministre des armées de l'époque, d'avoir "entravé le véritable sauvetage"des harkis, ce sondage arrive comme un jugement sans appel. Après quarante ans d'un silence d'Etat, une journée d'hommage à ces musulmans engagés du côté français a certes été instaurée, le 25 septembre 2001. "Le moment est venu de porter un regard de vérité sur une histoire méconnue, une histoire déformée", avait déclaré Jacques Chirac, reconnaissant les harkis comme membres à part entière de l'armée française, de la communauté des Français. Voilà pour les mots. Mais restent les blessures toujours ouvertes. Ceux qui ont réchappé à la mort en Algérie se sont entassés dans les cales d'immenses cargos, le Sidi-Brahim, le Ville-d'Oran. Lorsque, sur le port de Marseille, on les reçut à coups de caillasses et d'insultes, certains furent détournés sur Port-Vendres. Ils venaient de faire connaissance avec la France. Et ce n'était pas fini. Il y eut les camps d'hébergement, les toiles de tente sous la neige, les barbelés, le petit h de harki se confondant avec le petit h de la honte. Il faut lire Mon père ce harki(Seuil), le livre bouleversant de la journaliste Dalila Kerkouche, pour comprendre combien la France s'est mal comportée, qui a fait que des enfants ont pu regarder leurs pères comme des traîtres. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 04.11.03 et un autre article sur la difficile victoire des All Blacks contre le Pays de Galles Le pays de Galles a osé chahuter la suprématie des All Blacks LE MONDE | 03.11.03 | 13h08 Si le XV de Nouvelle-Zélande a largement battu son homologue gallois (53-37) dimanche à Sydney, ce match a montré les limites des joueurs au maillot noir.Sydney de notre envoyé spécial. La planète rugby tourne toujours dans le même sens. Le bon. Celui de l'ordre établi, des valeurs sûres, des résultats sans surprise. Le sens des aiguilles d'une montre, où quinze joueurs habillés de rouge, et portant un drapeau gallois cousu à la place du cœur, terminent toujours une partie contre des Néo-Zélandais couverts de noir en ramenant au vestiaire la mauvaise odeur de l'échec. Dimanche 2 novembre, les All Blacks ont battu le pays de Galles, par 53 points à 37, dans un stade olympique de Sydney brûlant comme la lave. A cela, rien de très étonnant. L'issue de la rencontre semblait presque connue d'avance. Tout juste pouvait-on s'interroger, au moment du premier coup de pied, sur l'étendue du score. Et se demander, un œil sur le terrain, l'autre penché sur les livres d'histoire, si la Nouvelle-Zélande pourrait marquer au moins 50 points, comme elle l'avait fait plus tôt dans le tournoi, face à l'Italie (70-7), puis le Canada (68-8), et enfin les Tonga (91-7). La Coupe du monde n'avait encore jamais connu pareil tour de force, depuis sa création, en 1987. On guettait donc le tableau d'affichage, mais seulement d'un côté, celui des Néo-Zélandais. Moins de deux minutes après le coup d'envoi, l'ailier néo-zélandais Joe Rokocoko s'offrait un premier essai, sans même attendre les derniers retardataires, peu pressés d'abandonner la buvette. Douze minutes plus tard, il en rajoutait un deuxième. Après vingt minutes de jeu, Leon MacDonald poussait encore sur l'accélérateur, pour en marquer un troisième. Puis Ali Williams s'y mettait à son tour, au moment précis où la grosse aiguille de l'horloge indiquait aux 80 012 spectateurs la fin de la première demi-heure de jeu. Quatre essais en trente minutes pour les quinze All Blacks. Vingt-huit points marqués, dix encaissés. Un match parti dans le bon sens, marqué de noir, comme convenu. A croire que les trains arrivent décidément toujours à l'heure, sur les terres de rugby. UN SUPPLÉMENT D'ARDEUR Et puis, miracle, une rafale d'un vent aussi imprévu qu'une danseuse en jupon sur la pelouse d'un stade s'est mise à souffler au-dessus de la rencontre. Et son bel ordonnancement s'en est trouvé tout perturbé. "Le début de la Coupe du monde a été un peu trop facile pour nous, s'était plaint John Mitchell, l'entraîneur des All Blacks, à la veille du match. J'espère que les Gallois nous donneront une réplique solide. Mon équipe a besoin d'un test, un vrai, quelque chose de consistant." Peu après 21 heures, dimanche soir, les Gallois ont entrepris d'un même geste de répondre à l'attente du coach néo-zélandais. Mais ils l'ont fait avec une vigueur et un esprit d'initiative inattendus, au point de donner des frissons au stade tout entier. En moins de dix minutes, les Gallois se sont offert deux essais, ont creusé... que je n'ai pas eu le temps de lire jusqu'au bout d'ailleurs je ne l'ai toujours pas fini, et je ne crois pas que j'aurais le temps de lire quel qu'autre article que ce soit de ce journal, voilà un euro et vingt cents mal dépensés je suis revenu dans le bureau du fonctionnaire de police qui, en plaisantant, m'a demandé si j'avais préparé ma valise, il m'a tendu un papier et m'a dit que l'affaire avait été classée sans suite et que je devais seulement entendre son rappel à la loi ce qui nous a fait rire tous les deux. Nous nous sommes serrés la main et je suis reparti à la maison. Et puis ce soir en allant chercher Pauline à l'école j'ai entendu une institutrice se lamenter auprès d'une mère de la conduite vraiment inadmissible de son fils en classe, j'ai entendu inqualifiabe, et la mère abondait dans le sens de l'institutrice. On va être obligé de te supprimer le foot. J'étais partagé entre giffler la mère, ou l'institutrice, ou les deux, j'ai manqué de courage, je venais de sortir blanchi de l'épisode précédent, j'étais désormais connu des services de police selon l'expression consacrée, je devais faire attention de ne pas agraver mon cas. Ces écoles catholiques sont vraiment incroyables, on y tient prisonnière l'âme des enfants. Le 14 octobre dernier, donc: ![]() 14.10.03 Mardi 14 octobre Pas grand chose, le noter c'est tout. Incroyable que le lendemain de cette journée, j'ai pu commencer à écrire cela. Rien. Comme si de rien n'était. Or ce n'est pas le cas. Je suis allé chercher Pauline à la sortie de son école privée — et catholique. Comme d'habitude j'étais en retard ce qui était convenu depuis le début de l'année scolaire, une sorte de raisonnement qui veut qu'on ne puisse attendre de personne qu'il fût à la fois au four et au moulin à la même heure. Or ce soir, quelqu'un avait visiblement décidé de mettre de l'ordre dans cet état de fait, dans ce régime de faveur outrancier. Une manière de faire du ménage, de faire en sorte que la règle soit la même pour tout le monde. Et de chercher la confrontation, qui de fait s'est produite. Je n'ai pas eu le temps de voir ou de sentir ma colère monter, elle est venue si vite. Un portier, oui, un pion-portier s'était mis en tête de me donner des leçons de morale, de correction comme il disait. Le wasabi — vous savez cette moutarde ou raifort japonais, verte, terriblement épicée — m'est monté au nez. C'était épouvantable, je me suis revu des années et des années en arrière, adolescent malheureux comme une pierre dans une de ces écoles-prisons catholiques, non pas qu'on y vécut enfermés, le soir on pouvait rentrer chez soi, je parle naturellement de l'étroitesse des idées qui vaut bien celle des murs d'une cellule, mais à vrai dire toute la journée nous étions regroupés entre garçons du même âge, oui, ces écoles ne sont pas mixtes, il ne manquerait plus que cela, mais surtout du même milieu social favorisé, voire très favorisé — dire que j'ai essuyé mes fonds du culottes dans la même classe que la descendance de nombreuses fins de race, le petit fils du baron Bich était assis à côté de moi pendant un trismestre, son visage n'était pas fini, il n'avait pas de nez, et je disais si souvent "Néanmoins" comme dirait Bich. J'ai ressenti toutes ces frustrations d'une autre époque, j'ai entendu ces verdicts anciens s'agissant de moi, un professeur avait une fois statué, Marginal qui n'a pas les moyens de l'être, on juge vite ce qui n'est pas comme le reste dans ces écoles. Aujourd'hui c'est à peine croyable comment j'ai vu le regard de ce pion-portier en avoir pour ma tignasse hirsute — amusant, je viens de vérifier l'ortographe de hirsute et mon dictionnaire me confirme que Adj: Dont les cheveux ou la barbe sont en désordre., ma coiffure serait donc en adéquation fidèle avec d'autres choses — ce qui me rangeait tout de suite parmi les gens infréquentables. Et de fait, quand le wasabi était bien dans mes narines, mon langage s'est fait franchement ordurier et j'ai bien vu comment cela grinçait dans les oreilles alentours, celle des parents d'élèves venus chercher leur progéniture formattée: vous savez ces écoles sont surtout là pour former les élites futures celles qui trouveront chaque année des façons de réduire ler personnel, souvent en regrettant que la formule ne soit pas littérale, qu'elle ne veuille dire "que" de conduire les gens vers la porte, mais à la sortie de ces écoles, jamais on n'entend quelqu'un éructer en demandant qu'on ouvre la putain de porte. Parents ne mettez pas vos enfants dans des écoles catholiques, vous contribuez à leur malheur et au malheur prochain de leurs contemporains. La photographie plus haut est celle du seul coup de peigne que je ne reçus jamais, administré par un photographe scolaire totalitaire, étonnant de me souvenir de cette insistance et de comprendre plus tard comment elle relève de la faute professionnelle, éthique même, puisqu'elle s'évertue à me représenter comme je ne fus jamais. Je franchis sans mal le pas qui m'amène à penser que ces écoles catholiques ne font rien d'autre que de normaliser les enfants dont ils volent la charge à des parents inconscients ou irresponsables. Le lendemain de cette altercation, j'apprends que le pion-portier entend déposer une plainte contre moi pour coup! Je suis incrédule de voir que les mêmes méthodes d'intimidation ont toujours cours dans ces putains d'écoles catholiques et qu'en plus certains pour la préservation de leur putain de bienscéance bourgeoise sont capables de se rendre coupables de faux témoignages, parce que, naturellement, je n'ai frappé personne, et surtout pas le pion-portier, un homme frêle que j'aurais pu assomer d'une chiquenaude, d'un taquet. posted by Philippe De Jonckheere at 11:06 AM 3.11.03
Lundi 3 novembre Journée de rien, la fatigue c'est tout, au lit à neuf heures, mais impossible de trouver sereinement le sommeil, ce n'est tout de même le rendez-vous de demain au commissariat de police qui me met dans cet état?, non peut-être pas, trop fatigué pour dormir, tout simplement. Je caresse vers dix heures le projet de redescendre me remettre au travail, mais poiur cela ussi les forces sont peu nombreuses. Rêves agités. 2.11.03
>Julien > >Depuis le début de cette nuit, j'ai beaucoup pensé à ton idée d'espion du bloc-notes. Et je ne >sais pas comment tu as fait cela, mais je crois que tu viens de mettre le doigt sur une >nouvelle de mes préoccupations : la façon dont je travaille avec l'ordinateur, tout >particulièrement quand ce dernier est connecté en permanence au réseau (nous avons le haut >débit depuis deux semaines à la maison). Je suis obligé de constater à quel point mon activité >devient dispersée, comment je saute sans arrêt d'un sujet à l'autre, ainsi je peux être en >train de jeter quelques notes pour le roman en cours, puis aller modifier quelque chose dans le >texte sur le Memory répondre à un mail, faire une demande de renseignement, chercher la >définition d'un mot dans le dictionnaire en ligne, faire une pause dans la rédaction du bloc- >notes du jour en bricolant l'image que je lui joindrai, envoyer une contribution au Lièvre de >Mars pour son dernier appel, et me voyant faire de la sorte je vois bien comment ce "désordre" >rejaillit sur l'autre, c'est à dire celui dont le périmètre >justement finit par s'accroître de son propre fait, par le truchement de cette dispersion. Or >il me semble que ton invention permetrait une mesure assez précise de cet éparpillement et peut- >être même me montrer quelles sont les nouvelles voies de traverse à explorer. Cela me fait penser au >personnage de Chick dans "l'Ecume des jours" qui joue sur son pick-up deux discours de Jean-Sol >Partre simultanément pour voir si dans l'entrechocs des deux discours, de nouveaux concepts ne >finiront pas par voir le jour. > >Amicalement > >Phil
Vendredi 31 octobre Le sentiment d'être un homme nouveau, comme rendu à lui-même et aux siens, libre, libre d'avoir parlé, d'avoir dit. Je me souviens être un jour redescendu du cabinet de psychanalyse du docteur L et de ce sentiment de marcher quelques centimètres au-dessus de la terre ferme, d'avoir regardé au-dessus de ma tête les fenêtres de ce cabinet et de m'être dit que derrière leurs rideaux j'avais enfin laissé derrière moi un très encombrant fardeau. Je me souviens un jour d'avoir marché toute la journée dans les Cévennes avec un sac à dos très lourd qui me coupait les épaules, je l'avais posé au seuil de la porte et j'avais gravi les esacliers qui montent aux chambres, à chaque marche de l'escalier j'avais l'impression de prendre mon envol. C'était un peu de cette sensation inédite, celle de la légéreté, que je ressentais ce jour en regardant ces fenêtres sous lesquelles je passais si souvent pour aller prendre le métro et à la vue desquelles je pensais si souvent à ces scéances labyrinthiques, le plus souvent maussades, déprimantes aussi, un comble quand on y pense, n'allai-je pas à ces scéances dans le but de guérir d'une dépression?, et cette fois je pouvais lever les yeux et ne plus penser aux motifs abstraits d'une épouvantable tapisserie criarde dans le mur du fond, j'avais posé mon sac. Et hier, parce que le père était aimablement disposé, voulais comprendre certaines paroles restées à peine amènes entre nous, j'ai pu parler, cela m'a surpris, j'ai pleuré en expliquant que oui, à l'âge de presque trois ans, lors du retour désastreux de Côte d'Ivoire, j'avais beaucoup souffert, que je n'en tenais aucune rigueur à mes parents, eux avaient fait face à de telles difficultés, ils avaient fait au mieux, ils avaient paré au plus pressé, mais tout de même ils devaient le savoir, ce mal-là, fait sans le vouloir, cette infime négligence avait creusé un sillon mauvais qui toute ma vie m'avait empêché de vivre plus librement et qui sans doute m'embêterait encore la vie durant. Dans mes larmes j'ai vu le regard d'un père pour son fils qui n'avait rien d'autre à offrir que ce regard dans lequel la compassion n'était pas feinte, au delà de l'incrédulité ou de l'incompréhension. Enfin, nous étions assis à la même table. Enfin. Le reste, je pourrais me le dire à l'avenir, le reste, c'est du bavardage. ![]() Extrait de la Cible du 9 septembre Vendredi 9 septembre. Lorsque je m'allonge sur le divan dans le cabinet de ma psychanalyste, le Docteur L, je ne suis jamais plus tout à fait sûr de mon orientation dans l'espace. La tête est-elle au sud-ouest et les pieds au nord-est, ou la tête est-elle au sud-est et les pieds au nord-ouest, ou bien la tête est-elle au sud et des pieds au nord, ou bien encore le contraire, ou bien encore tout autre paire d'azimuths séparés d'un intervalle de cent quatre-vingt degrés ou de deux cents grades tels que sud-sud-est et nord-nord-ouest, ou sud-est-est et nord-ouest-ouest, ou encore sud-sud-ouest et nord-nord-est ou bien nord-est-est et sud-ouest-ouest ou bien encore est et ouest ? Tout porte à croire que l'architecture labyrinthique de cet immense corps de bâtiments dans lequel se trouve le cabinet de psychanalyse du Docteur L, a été entièrement construite selon des directives et des plans précis fournis par ma psychanalyste, le Docteur L, elle-même, dans le but avoué de perdre un peu ses patients pour qu'ils lâchent plus facilement prise d'avec leur quotidien, leur vie, leur situation, leurs repères, qu'ils ne soient plus tout à fait sûrs, une fois parvenus dans le cabinet de psychanalyse, d'où ils se trouvent et dans quelle direction il faudrait désormais orienter leurs pas pour rejoindre la rue Saint-Maur par laquelle ils sont entrés, au numéro 53. Pour renforcer cette impression de lieu tenu secret, deux fois j'ai dû envoyer un courrier à ma psychanalyste, le Docteur L il s'agissait une fois du règlement d'une séance, gêné que je fus d'avoir oublié mon carnet de chèques une omission pour laquelle elle fut cependant bienveillante, à des lieux des remarques sur les actes manqués et autres billevesées moralisatrices qu'on prêterait si facilement à un psychanalyste en pareille circonstance, une autre fois d'une feuille de soins qu'elle avait omis de signer et dont le remboursement m'avait été refusé pour cette raison, je fis preuve, en la lui renvoyant pour correction, de la même discrétion et ne surenchérit pas à propos de cet état manqué les deux enveloppes furent, selon les instructions du Docteur L, adressées rue du général Guilhem adresse qui correspondait, pour ainsi parler, à sa boîte aux lettres, m'assura-t-elle et non au 53 rue saint-Maur qui était malgré tout le point d'entrée du dédale qui décidément faisait office de sas, tout autant que la salle d'attente, en particulier son dernier ascenseur à l'exiguïté prenante, au cabinet de psychanalayse du Docteur L. Lorsque ma psychanalyste, le Docteur L, m'avait donné, par téléphone, pour la première séance, ses indications pour me rendre à son cabinet, une simple feuille d'éphéméride que j'avais arrachée et qui correspondait d'ailleurs à une semaine du mois de novembre, nous étions au mois d'août n'y avait pas suffi mon écriture est très large d'une part mais pour compliquer cette prise de notes j'écrivais accroupi parterre ce qui était là mon habitude quant au téléphone, ramassé que ce dernier était dans un coin de la pièce, le coin nord-ouest-ouest de la pièce aussi la feuille arrachée à la semaine du mois de novembre ne suffit-elle pas à prendre en note le tiers de toutes ces indications de code, d'interphone, de nom, ma psychanalyste n'opérant pas sous son nom d'épouse, Madame P, mais bien en tant que Docteur L, de premier ascenseur débouchant sur un premier entresol, suivi de quelques marches qui menaient à un patio reliant deux corps d'immeubles le patio est orné de trois bosquets de rhododendrons aléatoirement égarés dans ce terrain vague de ciment agrémenté de conglomérats de gravier, un espace indéfini résistant à toute description tant l'architecte qui l'a dessiné a manifestement manqué d'inspiration pour cet entresol et puis dans le deuxième corps d'immeuble, une nouvelle séquence de couloirs, d'escaliers et d'ascenseurs, pas dans cet ordre-là, mobilisa une troisième feuille d'éphéméride, celle-là consacrée à la semaine d'août dans laquelle nous nous trouvions, mais c'était là un hasard fortuit. Dans le chemin sinueux qui mène de l'entrée par le 53 de la rue Saint-Maur au divan du cabinet de psychanalyse, par le biais de ses nombreux corridors aveugles et sombres les murs de ces couloirs sont tendus de tissu tabac crasseux et sont surtout faiblement éclairés par des lampes plafonnaires de faible puissance si ce n'est tout à fait défaillantes je perds tout à fait le sens de ma position par rapport à la rue Saint-Maur, la rue du général Guilhem, la rue du Chemin Vert et l'avenue de la République. La séance ayant pris fin le fin de la scéance est un rituel immuable puisqu'elle est en fait toujours annoncée par un je vois de ma psychanalyste, le Docteur L, puis éventuellement d'un oui effectivement dubitatif qui en fait me presse poliment d'escamoter les circonvolutions souvent périlleuses d'une proposition relative ou de toute construction de phrase laborieuse et interminable, avec une grande rigueur temporelle, ces deux indications sont le plus souvent distantes dans le temps l'une de l'autre d'une quinzaine de secondes, tandis que le premier je vois fait toujours suite, deux minutes plus tad à la sonnerie de la patiente suivante je m'extirpe comme à rebours de ce piège architectural au prix des efforts inverses qui m'y ont conduit, et lorsqu'enfin je débouche dans la rue Saint-Maur, immanquablement je marque une hésitation, brève mais hésitation tout de même, à savoir si je pars vers la gauche pour rejoindre la station de métro Saint-Maur sur l'avenue de la République ou si au contraire je prends à droite pour remonter la rue du Chemin Vert pour rejoindre la station du Père Lachaise. Si toutefois j'opte pour la droite je ne manque jamais de trouver réconfort dans un modeste débit de boissons dont la patronne parle le français avec difficulté et un accent slave qui bute sur tous les phonèmes et les diphtongues de notre langue, mais dont le mari, pareillement en difficulté dans la pratique de la syntaxe française, maîtrise, au contraire, parfaitement la défense française aux échecs aussi bien avec les Blancs qu'avec les Noirs dans la petite salle à côté où deux jeux d'échecs forts abîmés sont posés sur les deux tables placées près de la grande baie vitrée, donnant sur la rue Saint Maur, lesquelles, lorsque j'entre, ne sont jamais occupées, bien qu'étant les meilleures tables, les plus agréablement situées. Les pièces des deux échiquiers ne sont jamais rangées, elles gisent au contraire en tas, un tas informe pour chaque échiquier, il faut souvent se servir des deux tas pour constituer un jeu de trente-deux pièces, seize blanches et seize noires, dans un tel fourbis de pièces abandonnées je m'étonne toujours qu'il n'en manque jamais une seule. Le mari de la patronne ne me laisse rarement plus de temps qu'il n'en faut pour plus de deux gorgées rapides de ma consommation avant de me proposer une partie. Les nombreuses bières que je finis pas écluser, tout au long de parties pour moi inextricables pour le mari de la patronne beaucoup plus à l'aise dans la défense française, de même dans la défense Petrov, que moi, ces parties gardent leur caractère ludique, c'est dire si la défense française peut se pratiquer avec un fort accent slave ajoutent toujours beaucoup à la confusion qu'a déjà fait naître en moi la séance de psychanalyse. Revenons au cabinet du Docteur L, ma psychanalyste. J'ai souvent beaucoup d'avance pour mon rendez-vous bi-hebdomadaire. Ou est-ce elle, le Docteur L, qui a beaucoup de retard, n'ayant pas de montre je ne peux être sûr de rien, je prends mes marges et elle les siennes, sans doute. J'ai le sentiment que l'attente se fait croissante au fil des séances mais sans doute est-ce là une simple impression, psychologique pour ainsi parler. Je nourris cette attente de la lecture des magazines très éculés, dont l'état se délabre beaucoup trop à mon gout d'une séance à l'autre, me laissant toujours la même désagréable et amère sensation de servir de lecteur-poubelle à ma psychanalyste, le Docteur L, comme tout un chacun aux ressources limitées doit avoir du ressentiment pour ses vêtements tous acquis en seconde main dans des cartons poussièreux de farfouilles, de brocantes ou de braderies. J'ai le plus souvent le temps de lire entre deux et trois articles avant que mon tour ne vienne. Je ne suis cependant jamais parvenu jusqu'ici, à lire en entier un article du Nouvel Observateur à propos de l'abracadabrante affaire Romand, cet homme qui s'était forgé une vie imaginaire, dans laquelle il était médecin-chercheur, mensonge qu'il avait réussi à maintenir auprès de ses proches pendant vingt ans, et lorsque le leurre de toute une vie fut sur le point d'être démasqué, le faux docteur Romand trucida sa famille entière pour éviter le désaveu de ce mensonge interminable. De même je ne suis jamais parvenu à entamer ou faire progresser les grilles de mots croisés de Robert Scipion dans les mêmes numéros du Nouvel Observateur. Ces grilles ont été apparemment survolées par une première personne qui a trouvé quelques solutions éparses, les plus faciles de chaque grille. L'écriture qui a ainsi séché sur les définitions si épineuses de Robert Scipion n'est pas celle de ma psychanalyste, le Docteur L, pour ce que je connais de cette écriture au travers de la rédaction des feuilles de soins, sans doute celle d'un autre patient. L'unique fois où je trouvai la solution d'une énigme ne demandent qu'à être dépaysés, en douze lettres je n'avais pas de crayon ni de stylo sur moi pour inscrire SEPARATISTES, aussi, déçu, j'abandonnais vite ces efforts chimériques. Lorsque je pénétre enfin dans le cabinet de psychanalyse, je ne perds pas de temps en formules de politesse consacrées mais je vais, au contraire, tout droit m'allonger sur le divan. C'est d'ailleurs plutôt d'un lit assez bas dont il s'agit, lequel est recouvert d'un tissu épais aux couleurs ternes mais chaudes et harmonieuses et qui souvent me démange dans le cou. Ainsi allongé je retrouve de séance en séance les fissures et les craquelures du plafond du cabinet de psychanalyse. Le mur contre lequel est poussé le divan-lit est orné d'une lithographie abstraite qui à mon sens n'a pas les qualités plastiques plus subtiles des fissures et des défauts du plafond qui, elles, donnent davantage à penser à des toiles des grands maîtres de l'art abstrait expressioniste américain, dont les noms m'échappent même au prix de laborieux efforts de mémoire, les mêmes efforts qui furent inaptes, il y a quelques jours, à faire resurgir le nom de Rorschach. Le plafond accidenté du cabinet de psychanalyse a, dans sa contemplation, un effet plus thérapeutique que le contenu des séances en lui-même. À l'image de ce plafond zébré de fissures, de rayures et de petites ratures, le silence dans le cabinet de psychanalyse est plutôt rare. Les séances du lundi après-midi correspondent aux heures de récréation d'une crêche voisine, quant aux séances du vendredi matin elles correspondent dans le temps au ménage qui est fait dans l'appartement du dessus et dont je perçois très nettement les va-et-vients de l'aspirateur et les chocs du même aspirateur contre les pieds d'une table et contre les plinthes. Depuis peu aussi la séance du lundi en fin d'après-midi est gênée par les balbutiements d'un joueur de violon tout à fait débutant. On devine sans mal les doigts malhabiles et sentant l'école d'un enfant qui n'a décidément aucun don et hélas pour nous, le Docteur L, ma psychanalyste et moi-même, aucune oreille. La sérénade répétitive, entendue de loin en loin d'un des nombreux appartements de cet immeuble somme toute gigantesque, et qui bute sur la moindre difficulté est expurgée dans son interprétation de tous les accents sentimentaux qui doivent sûrement figurer en bonne place sur la partition, mais cette musique, cet embryon de musique hachée comme passée au laminoir ( en la mineur ), dit assez bien le désespoir d'un enfant qui, à cette pratique fastidieuse d'un instrument sûrement choisi par des parents ambitieux, préférerait, sans crainte des représailles parentales, justement, fracasser son instrument strident contre les murs de sa chambre couverts de posters représentant des joueurs de football célèbres. Aujourd'hui la séance fut interrompue par la sonnerie qui n'était pas celle de la patiente suivante, loin s'en fallait puisque je venais à peine de m'allonger. La sonnerie tinta une nouvelle fois pressant le Docteur L, ma psychanalyste, d'aller s'enquérir de l'identité du sonneur : il s'agissait de deux témoins de Jéhovah pour lesquels le Docteur L, ma psychanalyste, n'eut aucune douceur, s'en débarrassant sans ménagement. Comme ils eurent l'effronterie d'insister, elle les envoya promener en les insultant d'un terme de médecine psychanalytique dont je n'étais pas sûr du sens. Nul doute que c'était parfaitement envoyé et je retins le quolibet pour en faire moi-même usage le cas échéant vis-à-vis d'autres colporteurs de Dieu qui sont décidément la plaie des étages. Tandis que les témoins de Jéhovah se faisaient rabrouer de belle manière par une spécialiste, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'étant donné la complexité du parcours qu'il fallait suivre pour arriver à la porte du cabinet de psychanalyse du Docteur L, l'opiniâtreté de ces démarcheurs était invraisemblable. La pensée des témoins de Jéhovah bravant et franchissant tous les obstacles qui séparent les patients du Docteur L, de l'entrée d'immeuble du 53 rue Saint-Maur à la porte du cabinet de psychanalyse, cette pensée m'obnubila et me gêna après coup dans la contemplation benoîte des fissures et des zébrures du plafond du cabinet de psychanalyse. Aux sortires de cette séance je ne jugeais pas bon d'aggraver ma confusion avec les bières tièdes du petit estaminet et un indémêlable écheveau de pièces d'échecs en faux buis organisées dans une défense française aux accents slaves, si une telle chose est possible.
RETOUR AU DESORDRE - MEL - ARCHIVES - POURQUOI - LA VIE - ADELE - RETOUR AU BLOC - 22042003.txt - EXERCICES DE STYLE - LA CIBLE |