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1.11.03
![]() Samedi premier novembre Pour le Lièvre de Mars en ce jour de saine colère Ça vient d'en haut, et derrière cette phrase vide de sens, qui ne veut rien dire, derrière cette phrase idiote, on peut tout dire tout annoncer à un homme de cinquante ans, on peut lui dire qu'on le mute au bout du monde, qu'on y peut rien, que cela vient d'en haut, qu'on a bien essayé de trouver une autre solution, prendre un air gêné, contrit même, dire qu'on comprend, mais que décidément on ne peut rien faire. Dans les réuniuons qui avaient entériné ces ravages dont tout un chacun se moquait tout à fait, les décideurs comme ils s'appelaient eux-mêmes immodestement, atteignaient leur point de prise de décision, "en toute sérénité" — mais de quelle sérénité parle-t-on?, celle de l'esprit, celle de l'âme? — d'aucuns un peu plus brutaux que les autres, parlent de dégraisser, de saigner la bête, d'autres moins sanguinaires parlent de faire moins, ils ne sont pas moins efficaces que ceux qui dégraissent, ce sont des objectifs qui sont fixés, ils sont là pour être atteints. Les plus timorés parlent de réorganisation ou de réaffectation. En somme ce qui est curieux c'est la parfaite adéquation entre la proximité d'avec les dégraissés et la modération du langage de ceux qui réorganisent. Ainsi ceux qui parlent de saignées ne connaissent pour ainsi dire pas ou peu les hommes et les femmes dont ils s'apprêtent à modifier durablement la destinée, tandis que ceux qui en sont les plus proches dans cette hierarchie carricaturale, de ceux que l'on réorganise, ceux-là essayent par tous les moyens d'adoucir les réalités par des mots choisis, et donnons leur ce crédit, par des solutions paliatives ou transitoires. En cela ce petit système d'éloignement des décideurs du siège de leurs décisions ne diffère pas beaucoup de la hierarchie nazie qui par le strict respect des échelons de la hierarchie militaire et le cloisonnement des tâches avait réussi à donner à son entreprise de démolition humaine les atours d'un projet industriel dont les processus pouvaient sans cesse être améliorés par des optimisations répétées. Et qu'importait finalement la finalité des décisions qui étaient prises, de savoir qu'elles décideraient du sort tragique de milliers et de millions d'individus pour lesquels aucune considératrion n'était de mise ni ne pouvait avoir cours, si par ailleurs tout un chacun, le long de cette hierarchie, avait le sentiment de pleinement remplir ses devoirs, d'exéder même les objectifs qui lui étaient impartis, et la mission pour laquelle il ou elle avait été pressenti ou pressentie. Dans cette mécanique froide, ce qui était le moins impressionnant et le moins surprenant c'était la docilité de ceux dont on modifiait à tout bout de champ la destinée et qui n'offrait décidément que peu de resistance à ces grands plans quiquénaux, ces restructurations quasi-soviétiques dans leur esprit bureaucratique. A cela il y avait plusieurs raisons mais l'habitilité du bourreau y était pour beaucoup, qui savait préparer la victime psychologiquement à son calvaire, son chemin de croix. Pour cela il y avait la communication d'entreprise, cette propagande admirablement réglée qui envoyait force messages triomphaux à des employés qui devaient se sentir fiers de contribuer ainsi à une réussite aussi unilatérale, parfois aussi il y avait la publication des chiffres trimestriels et à qui voulait bien s'en interesser, on expliquait alors que les chiffres n'étaient pas si bons, en deça des objectifs que nous nous étions fixés et donc que de nouveaux efforts devaient être consentis. Cela n'annonçait rien de bon et de fait on pouvait voir le rythme des réunions de chefs s'accentuer ostentisblement. On faisait ensuite connaître le résultat de ces réunions, les conclusions atteintes. Il allait faire moins. D'ailleurs c'était toujours incroyable de voir qu'il fallait toujours se réunir pour systématiquement arriver plus ou moins au même résultat, puisqu'en somme il aurait suffit de se contenter des chiffres fournis par la drirection financière qui devait avoir une idée très précise de combien exactement il convenait de baisser la masse salariale pour faire retrouver le sourrire à ses actionnaires, tout ceci était pourtant sans mystère, cela aurait eu le mérite d'être assez clair mais vraiment on ne pouvait pas comme cela annoncer aux gens qu'on allait devoir faire moins sans avoir donné le change d'une réflexion poussée, d'où les fameuses réunions de chefs, dans lesquelles, somme toute, on regardait davantage des courbes démographiques pour repérer au plus vite ceux des employés auxquels on allait pouvoir proposer un départ anticipé à la retraite, maquillé selon un barême qui évidemment était fourni par la direction financière, CQFD. Et comme on se plaisait à le dire et à la redire, quiconque s'est déjà penché sur le bilan d'une entreprise et les comptes de son activité sait que le seul champ dans lequel des économies peuvent être réalisées est celui de la masse salariale. J'ai même entendu dire une fois qu'il fallait se mettre à la place des actionnaires, c'est dire. Limpide. On s'y attendait un peu tout de même. Bon de toute manière cela ne va pas concerner tout le monde. On sait que dans certaines équipes il faudra faire du moins cinquante pour cents, mais dans l'ensemble c'est plutôt entre dix et vingt pour cents auxquels il faille s'attendre. Et toute l'astuce est là de laisser penser que le malheur n'arrive qu'aux autres. C'est de fait la meilleure méthode et tous les fameux décideurs le savent. Il faut annoncer sans ambage ladite réduction du personnel — l'immonde expression, dans les dégraisseurs, sûr qu'il y en avait qui regrettaient que l'expression ne s'applique qu'au nombre des employés et non les employés eux-mêmes, à leur grand regret — s'appuyer sur les chiffres, ne pas fuir la confrontation, attendre les mouvements, les résultantes, le conflit. Ne pas perdre de temps. Lorsque la crise menace de battre son plein, faire mine de faire marche arrière, un peu, et lâcher du mou en annonçant que peut-être on va s'en sortir en faisant un peu moins de moins. Ca se desserre un peu et là, lâcher la liste de ceux dont le futur est entériné. Cette liste-là, eux la connaissent depuis belle lurette, c'est celle du début, dessinée sur un coin de table en réunion, un tableur imprimé sur lequel on fait encore quelques modifications au crayon et sous les ratures crayonnées, l'un est sauvé in extremis, il fait toujours partie de notre entreprise, tandis que l'autre, au contraire, son voisin de bureau littéralement, a eu le malheur d'avoir un mot plus haut que l'autre la semaine dernière, et du coup c'est lui qui part. L'effet de soulagement et d'égoïsme aidant, ça retombe tout seul comme un soufflet. C'est pas tombé loin mais voilà ce n'est pas encore notre tour. Du calme alors. Pour les autres c'est dur évidemment mais il faut se faire une raison, ce n'est pas avec des réultats comme ceux du trimestre précédent que l'on va remonter la boîte. Et le tour est joué. Le bourreau a bien préparé son supplicié, la hâche tombe d'un coup, le supplicié n'a pas souffert. Toujours surprenant d'entendre les gens se réconforter lors d'un décès en se disant et se confirmant les uns les autres que tout a été très vite que le récent trépassé n'a pas souffert, qu'il n'a pas eu le temps de se rendre compte. Il est mort d'un coup. Je ne pense pas qu'on ait déjà vu à des obsèques des parents éplorés attaquer la bière avec les outils du bord pour l'ouvrir, ou encore des parents affectés revenir au cimetière le lendemain et de déterrer leur mort pour s'assurer qu'effectivement il n'y avait plus rien à faire, ce consentement veut bien dire ce qu'il veut dire: quand c'est l'heure de débarasser le plancher, il ne faut pas compter sur les autres pour essayer de vous retenir, la solidarité a vécu. Un de plus en moins. 30.10.03
Jeudi 30 octobreElle est étrange cette journée, puisqu'elle contient à la fois le poison et son antidote. Commençons pas l'antidote, Gisèle est passée à la maison pour apporter la dernière main à cette refonte de son site, qui d'ailleurs déménage, nous avons déjeuné à l'aquarium et puis nous sommes remontés sur le côteau, une fois encore c'était bien agréable de voir nos ordinateurs tête-bêche, Gisèle taillait ses dernières vignettes tandis que j'expédiais enfin les pages du Memory. Et c'eut été une belle journée. Le soir Anne et moi avions décidé de profiter de notre dernière soirée sans les enfants pour aller au cinéma, nous sommes donc montés au Kosmos y voir le dernier film de Michael Haneke, Le temps du loup. Je suis toujours enthousiaste pour aller voir les films de Haneke dont je suis si admiratif de leurs formes épurées la collection impressionnante de plans séquences de Code inconnu ou encore la séquence célèbre du pongiste face à la machine dans les 71 fragments... mais je crois que j'oublie d'une fois sur l'autre la violence dont il est capable pour ses spectateurs, et je suis toujours surpris que je sois d'ailleurs capable d'oublier une chose pareille. En cela, je ressemble à certains personnages de Code inconnu ou du temps du loup justement, sincèrement ému par la misère des démunis, mais ayant fait preuve de charité, dès le coin de la rue franchi, il m'arrive d'oublier cette personne qui m'a tellement touché au profit d'une pensée ou d'une autre, mon inconséquence ne me fait pas rire. Michael Haneke est un cinéaste extrême. Non que ses images soient celles terriblement abstraites dont certains cinéastes d'avant-garde soient capables, au contraire les images de Michael Haneke surprennent pour leur très grand clacissisme, les tenants et les aboutissants de chaque plan sont, semble-t-il dûment pesés. Ainsi le personnage d'Anne dans le Temps du loup frappe aux portes d'un village reclus, fermé sur lui même, et demande de l'aide, on lui donne bien quelques vivres, les plans sont resserrés sur les mains desquelles passent les maigres nourritures, ces humains là se croisent sans se toucher ils sont étrangers les uns aux autres, ils ne s'envisagent pas. Une scène d'enterrement, en plan-séquence, se prolonge, les hommes et les femmes qui sont là à pleurer l'un des leurs sont sans tête, comme défigurés, on ne voit d'eux que leur corps recadrés, et on entend leurs pleurs, puis ils s'en vont les uns après les autres, lentement, un personnage à la droite de l'écran s'en va et en disparaissant du cadre laisse la place dans le fond de l'écran à une tache orangée et lumineuse, très floue, elle est rejointe par une autre puis une autre encore, toutes les trois floues, on ne regarde plus qu'elles, anxieux de vouloir savoir ce qu'elles apportent avec elles. La scène de l'enterrement est sur le point de se terminer, la dernière personne s'en va, la mise au point passe à l'arrière-plan de nouveaux protagonistes entrent dans ce tournant du récit, nous sommes passés de la mort au monde de ceux qui lui survivent un temps encore. Je ne suis pas certain d'avoir la force, ni la ressource et certainement pas la compétence pour faire un article à propos d'un film de Michael Haneke. J'ai eu tant de mal à trouver le sommeil cette nuit, je me suis réveillé plusieurs fois en sursaut, il faisait nuit, une nuit moins opaque que celle des plaines ondulées de la Picardie, une nuit de ville, mais dans cette obscurité malgré tout, je me revoyais dans la pénombre épaisse du cinéma en compagnie de mes semblables apeurés et qui grognaient comme des loups. 29.10.03
![]() Mercredi 29 octobre Impossible que tout cela tienne dans une seule journée. Matin câlin avec Anne, nous ne sommes pas pressés par le temps, les enfants sont chez mes parents et Anne peut commencer un peu quand elle veut. Je l'accompagne ensuite et prends le train avec elle. Nous nous séparons dans la rame, et je poursuis. Je vais déjeuner chez mon ami Laurent Grisel. Laurent m'a préparé de bons légumes au four avec de l'huile d'olive et du poivre c'est curieux cette recette était ma spécialité quand je vivais à Portsmouth, mais je ne crois pas que je réussissais aussi bien ces légumes que Laurent, les siens sont enrobés dans l'huile, ils luisent comme des bonbons bariolés un généreux morceau de viande rouge accompagne ces légumes et nous buvons un très bon bourgogne. Puis ayant débarassé, nous poursuivons, les assiettes poussées, la discussion, aimable conversation, nous parlons beaucoup de poésie, les murs entiers de l'appartement de Laurent sont mangés par les livres, nous sommes assis côte à côte devant la fenêtre qui donne sur une cour calme, tout à fait épargnée par le bruit de la ville dont nous ne recevons même pas la rumeur. Laurent me montre aussi les Ambassadeurs, photographies de son ami Martial Verdier. A plusieurs reprises dans cette conversation à bâtons rompus, je souris à son bonheur, j'y parviens sans m'en extraire, je suis tout de même subjugué que dans cette grande ville subsiste l'îlot calme que nous formons, j'aimerais que nous soyons nombreux cet après-midi à dessiner de tels atolls, je sais aussi que d'autres meurent au contraire dans des hôpitaux et dans des accidents de voiture, que d'autres encore, ce n'est pas moins grave, passent de très mauvaises journées au bureau ou fatiguent sur leur chantier, cette perception aïgue rend plus précieux encore notre dialogue. Je quitte Laurent après un café dans un rade et rejoins Anne pour aller voir l'exposition d'Alain Fleischer à la Maison Européenne de la Photographie. ![]() De la très grande difficulté de décrire les photographies d'Alain Fleischer et de dire ce qu'elles représentent. Un projecteur de film super-8 passe en boucle le film continu du visage d'une femme dont les cheveux sont faiblement agités par le vent, l'image est projetée sur les pales d'un ventilateur qui tournent à plein régime, on entend de concert le cliquetis du projecteur et les souffles du ventilateur et de son moteur, l'image n'est projetée sur aucune surface palpable, mais est sans cesse rattrapée par les pales du ventilateur qui vont à tout allure. Polysémie de l'installation, le ventilateur et l'image qui est projetée le visage de femme dont les cheveux sont agités par le vent sur ses pales sont en adéquation, par ailleurs le projecteur tourne à la belle allure des vingt-quatre images par secondes tandis qu'orthogonalement à ce défilement se produit celui de l'hélice du ventilateur, l'image est projetée en boucle littéralement, c'est à dire que le film qui est projeté est effectivement une boucle de pellicule, qui, par un système répétitif de poulies, passe et repasse sans cesse derrière la lentille du projecteur elle est en quelque sorte infinie tandis que l'hélice du ventilateur est également mue sans discontinuer. Le spectateur de cette installation reçoit enfin le souffle du ventilateur et pour ceux qui ont les cheveux assez longs pour cela, ils perçoivent cette agitation de leur tignasse, toutes les boucles sont bouclées. Et pourtant tout ceci est tellement fragile, la longue bande de pellicule pourrait rompre à tout moment, un spectateur qui trébucherait la casserait facilement, et surtout l'image projetée sur les pales en mouvement serait tout à fait détruite, tout du moins très morcelée, si d'aventure le ventilateur ne tournait plus. Sa vitesse de rotation n'est sans doute pas égale à celle de la lumière, elle la retient pourtant, parce qu'elle est supérieure à la vitesse de vingt-quatre images par seconde. Notre rétine en cela nous assure sans doute un précieux secours en ne discernant pas non plus l'image et sa lumière plus rapidement. Nous sommes pareils aux spectateurs crédules d'un tour de passe-passe, enchantés de ne pas voir la supercherie, pour le plaisir de se faire berner et de croire, en quelque sorte, que nous soyons les témoins privilégiés de quelque magie. Et puis, sortant de l'exposition nous sommes allés chez Anne-Pauline et Gégé. Dîner entre bons amis, tout est tellement fluide avec eux, de la gentillesse sans arrière-pensée. Gégé est rentré tard du boulot parce qu'il avait hâte de mettre la dernière main à sa perruque, une splendide basse électrique faite de ses mains, avec l'aide des tours de son travail. Il me la tend, je le pose sur un genou et je suis épaté de ces grosses cordes, de ces cases deux fois grandes comme celles d'une guitare, de tels instruments sont sorties des notes qui me remplissaient d'aise, adolescent, les gros doigts battoirs qui emprisonnaient les cordes dans ces grandes cases étaient ceux de Jaco Pastorius dans Heavy weather. Nous débarassons la table en hâte et construisons sans plus tarder une muraille autour d'un empire céleste, nous n'aurons le temps que d'un tour de vent, mais quel plaisir que celui de cette partie de Mah Jong. Et Gégé se doute-t-il du plaisir qu'il me fait avec son accent ch'timi mêlé à cette partie, les meilleurs souvenirs de mon enfance sont là, dans ces parties de Mah Jong à Loos dans le salon, le dimanche après-midi avant de reaprtir pour la banlieue de Paris, dans la maison de mon Oncle Michel. Et Gégé me rend un peu de ce plaisir intact, ma madeleine de Proust. 28.10.03
Mardi 28 octobre.Sur un coup de tête j'emmène les enfants au zoo, Léonnie et Justine sont avec nous depuis quelques jours et elles me prêtent main forte pour canaliser les énergies souvent désordres des enfants. Quel plaisir de sentir la main obéissante de Nathan dans la mienne de même que sa patience, il observe semble-t-il avec minutie les animaux, même ceux qui sont très immobiles, endormis pour certains. Les girafes nous réservent une belle surprise, elles sont majestueuses dans cet espace taillé sur mesure pour leurs cous interminables, puis l'une ou l'autre remarque la branche d'arbuste que Madeleine a arrachée je ne sais où et ce sont bientôt tous les cous qui se penchent au dessus de nos têtes, saisissant spectacle que celui de mes enfants minuscules devant ces géantes. Le retour du zoo est moins enchanteur. Je me perds un peu, puis tout à fait, dans le bois de Vincennes, et échoue, du fait d'une navigation aux azimuts très approximatifs dans une partie du bois entièrement dévolue à la prostitution. De petites camionettes sont garées partout, des femmes à leur volant se refardent, d'autres camionettes sont sans conductrices, mais à la voiture garée devant elles, on devine que la conductrice ne peut pas être partout à la fois. Nombreuses de ces camionettes portent les stygmates d'une grande violence, sur notre chemin nous trouverons deux épaves calcinées, nous les voyons là en plein jour, mais je n'ai aucun mal à imaginer l'embrasement en pleine nuit, et pire encore le posible enfermement de cette femme tandis que sa camionette brûle, des pare-brises sont étoilés et enfoncés par des coups que l'on devine armés, des rétroviseurs sont arrachés, l'arrière de telle ou telle camionette est embouti, aucune de ces camionettes ne passerait le contrôle technique, il est évident qu'on en attend pas tant d'elles, dramatiques abris de pauvres femmes vouées à la violence des hommes. Saisi par ce spectacle effrayant, j'en oublie de raconter des histoires aux enfants pour détourner leur attention, comme je le fais souvent quand nous passons devant un accident de la circulation. Je compte sur les girafes pour gommer cette vison du souvenir des enfants. J'ai repensé aux biches pas très sauvages de Yosemite Park, et après avoir fouillé dans les carnets de l'époque j'ai trouvé cette lettre à Daphna. Chicago, le 4 février Ma Daphna Tout d'un coup, le ciel est tombé sur Chicago. Je me suis levé ce matin-là, il était cinq heures. Du bout du ciel que je vois de ma fenêtre j'ai vu de gros flocons balayés par le vent qui s'engouffre entre le deux maisons. Je me suis levé, j'ai fait du thé, je suis allé à la fenêtre qui donne sur la Wolcott avenue avec ma tasse de thé qui me brûlait les doigts. Jai regardé les flocons s'entasser, je n'étais pas bien réveillé et les flocons m'endormaient un peu comme de regarder les phares des voitures arrivant en sens inverse sur une route nationale la nuit Mouli, je ne le l'ai pas vu tout de suite, était levé aussi et il se tenait debout devant la fenêtre de sa chambre, une lumière très grise éclairait l'appartement: il regardait la neige tomber. c'était un spectacle assez triste en fait mais nous le regardions. A cette expession que je reconnais sur son visage, et à cette pose caractéristique, très droite, un bras traversant dans le dos qui reprend l'autre resté le long du corps, Mouli pensait à sa famille, à Madras, à l'Inde. Je ne pensais pas, j'avais la tête pleine du rêve de cete nuit, un rêve où tu t'en allais. Je fais souvent ce rêve en ce moment. C'était hier. Ce soir la neige continue de tomber mais en très fine poussière. Aujourd'hui je suis allé avec Katy au cheval, l'autoroute était grise, un gris jaunasse et brun très clair, parterre le sel et les gaz d'échappement. Sur les bords de l'autoroute la neige tombait sur des lignées de maisons de banlieue et des petits drapeaux américains pendaient un peu ridicules dans les jardins des petits maisons. On est arrivé à l'écurie en roulant tout doucement, il faisait tellement froid que la glace et le givre se formaient sur les carreaux à l'intérieur. C'était pas très pratique pour faire des photos. Les chevaux avaient froid, ils se laissaient caresser avec beaucoup de bonheur et faisaient des petits mouvements de la tête affectifs. ils n'avaient pas envie de sortir à cause du froid, les portes des étables sont restées ouvertes, ils n'en profitaient pas pour sortir; Katy a dit qu'elle ne monterait pas aujourd'hui. On est allés voir la propriétaire de l'écurie pour lui rendre je ne sais plus quoi. C'est une petite et très grosse femme qui doit peser 80 - 90 kilos. L'intérieur de la maison était sombre, nous sommes entrés ce qui a rendu fou de joie le jeune doberman qui aboyait en tous sens, je ne partageais pas son plaisir. La maison passait d'un état à l'autre, on la refaisait. Le mauvais goût de l'état précédent, aux images très laides de cheveaux à tous les murs, allait laisser la place au mauvais goût de l'état futur, d'autres images pas plus belles de chevaux, rivées aux mêmes clous. Tous les rideaux étaient tirés, les pièces étaient donc très sombres. J'étais dans une masion du Middle-West, dehors il faisait -15 et il gelais, il neigeait, peut-être ne faisait-il pas si froid, il faisait froid. Il y avait un mauvais climat à couper au couteau. Le doberman m'avait pris en affection et cherchait par tous les moyens à monter sur mes genoux pour me lécher le visage, j'étais très à l'aise. La propriétaire qui avait fini par s'effondrer sur une chaise de la cuisine après nous avoir fait du thé (j'avais poliment refusé le café américain). Elle prenait des gâteaux et des biscuits dans l'assiette posée sur la table pour les donner au doberman qui piaffait de bonheur "Hum you're a good dog, you're my cookie dog" (ça c'est un bon chien, ça c'est mon chien à biscuits). On a parlé de choses et d'autres, surtout d'autres. Elle nous a expliqué que les petits oiseaux comme les Blue Jays et les Red Cardinals ou les moineaux avaient des rayons d'action très réduits à peu près deux ou trois miles. Sa copine de l'autre côté de l'étang elle s'étonnait toujours de ne pas avoir d'oiseaux dans son jardin en été. Elle, elle ne disait rien mais elle avait son truc. Elle disait que si tu voulais avoir des oiseaux dans ton jardin en été, il fallait les nourrir en hiver. Alors elle nous a montré dans son jardin à l'autre bout de la terasse, il y avait un bidon de fuel renversé et sur le fond donc renversé, il y avait ue quarantaine de petits oiseaux qui picoraient le grain "Look how they're nice, they've all heard that there was some free food here" (regardez comme ils sont jolis, ils sont tous entendu dire qu'il y avait de la nourriture gratuite ici). Les oiseaux s'étaient passé le mot. A Yosemite Park en Californie, il y a un endroit à l'ombre de petits arbres sur le bord de la route où les biches sauvages passent le plus clair de leur temps. Les touristes descendent de leur van et vont caresser les biches sauvages qui se laissent assez facilement faire. Il y a un panneau juste à cet endroit qui signifie très clairement qu'il ne faut pas nourrir les animaux du Park National. Mais que veux-tu faire contre le désir tellement irresistible de caresser une véritable biche sauvage, "la maman de Bambi" comme disent les gosses qui ne sont pas les derniers en dépit des mises en garde molassones de leurs parents attendris. Alors tu peux bien lui filer un cookie et puis elle se laisse caresser. En général la biche est débonnaire, elle a beaucoup de conscience professionnelle et en prostituée qui a du métier elle fait en sorte d'assouvir au plus vite les désirs de son client. La suite de cette lettre ne regarde plus personne. 27.10.03
Lundi 27 octobre Lundi matin, une nouvelle fois la parole nocive, celle de l'autorité brutale, de l'infantilisation, des menaces, je regrette tellement de m'y être livré, d'y avoir répondu, ce qu'en d'autres occasions je ne fais bien de ne pas faire, non pas que j'ai peur de souffrir des conséquences d'une opinion enfin exprimée en pleine lumière à ce titre je suis menacé, j'aurais à le regretter, je pense que je devrais effecitvement souffrir de quelques retenues sur mon salaire, une prime trimestrielle de 229 euros qui va sauter, c'est certain, une prime à l'intéressement en mars prochain qui sera sûrement revue à la baisse aussi, un manque à gagner de 800 euros peut-être, je serais mal noté, je suis d'ailleurs toujours incrédule que les livrets de note des employés puissent encore exister au XXIème siècle quand je croyais que le XIXème siècle avait été celui d'une lutte âpre pour faire disparaître ces inepties infantilisantes non ce que je regrette le plus c'est qu'ayant répondu, ma propre parole me poursuive toute la journée, et son écho nauséabond avec elle qui me tarraude. Toute la journée ensuite de regretter d'avoir manqué de répartie, celles qui me viennent maintenant à l'esprit arrivent naturellement trop tard, mais m'auraient-elles tiré de ce mauvais pas? Et celui qui s'applique à me causer du tort, ne sait-il pas à quel point notre entreprise a un égal mépris pour lui aussi? que son zèle soudain à me nuire l'appauvrit terriblement? Le soir je reçois ce mail d'une amie, alors la parole nocive se tait enfin et je peux donner libre cours à la fatigue de cette journée entamée fort tôt, je m'endors d'un coup, abruti, en souriant cependant que ce mail bienveillant me donne à revoir que l'année dernière encore j'avais été saqué, mal noté, par un chef analphabète qui me demandait des rapports exhaustifs, mais dans lesquels je ne devais mettre que l'essentiel au motif que mes rapports justement étaient mal rédigés, la note valait pour l'année 2002, celle pour laquelle j'avais été primé par la Société des Gens de Lettres, qui croire? Philippe, > >je suis désolée de ce que cette rencontre aux Blancs-Manteaux n'aie pas été >à la hauteur de vos attentes, vos exigences, que je partage je pense et >comprends tout à fait. je suis toujours exaspérée des différentes réflexions >que l'on trouve dans le milieu des blogs sur les choses les plus techniques >et les plus fatiguantes du monde, personne ne se semble intéressé à >réfléchir plus loin sur la signification, le sens même de ces fameuses >archives, et fils machins, et permatrucs, j'en passe et des meilleures, vous >connaissez la chanson. personne non plus ne semble s'être rendu compte de ce >que cette écriture, ce type d'écriture même, au jour le jour et en direct, >en temps presque réel, avait de bouleversant, de fou furieux, d'extrêmement >contraignant et de neuf dans la pratique de l'écriture - cette pratique qui >est immédiatement mise en commun avec l'acte de lecture, qui ne souffre >aucun intermédiaire, qui aussi dans le magma souffreteux d'internet se fait >sa propre publicité et sa propre renommée, à la sueur du poignet. il me font >bien rigoler tous avec leurs blogs machin tous pareils, tous soumis aux >mêmes règles des communautés qu'ils conspuent et reproduisent, rouleaux >compresseurs de l'inventivité. le monde des blogs est un gros vivier de >crustacés qui n'a aucun intérêt. de temps en temps on y trouve des gens qui >n'appartienent à rien d'autre qu'eux-mêmes, tout cela en fin de compte n'a >Rien de nouveau. tout cela en fin de compte est devenu une mode, un >passe-temps, un truc comme un autre à faire pour la plupart des gens, on ne >mesure pas bien l'ennui qui habite ce pays, la révolution j'en ai bien peur >n'est décidément pas encore en marche... > >je vous remercie de cet extrait de bloc-note, savez-vous, moi qui lis et >écris des journaux intimes sur le web depuis un certain nombre d'années >(1996) j'ai eu soudain et pour la première fois le sentiment étrange d'être >dans l'interdit, le secret, le cahier intime de quelqu'un que j'aurais >chapardé. c'est idiot, n'est-ce pas, d'autant plus que c'est vous qui faites >le geste de me faire lire votre bloc, et non pas moi qui viendrai vous >épier, mais pour la première fois depuis longtemps peut être j'ai ressenti à >nouveau ce sentiment étrange d'entrer dans le secret. je vous en remercie. > > >je lis aussi vos notes sur la performance et suis fascinée par cette chose >somme toute très simple, mais qui en "transpire" c'est le moins qu'on puisse >dire), et donne une clé à d'autres questions : le degré d'obscénité que l'on >peut chercher à construire, à créer, à provoquer. la performance cherche la >limite. nous cherchons la limite. vous dans votre bloc-note, votre désordre, >n'avez jamais fait autre chose il me semble que chercher indéfiniment à >toucher la limite, le bout, l'enveloppe (mon dieu, c'est freudien) comme si >votre monde était un monde fini - de fait, le désordre ne peut avoir lieu >que dans un espace clos, déterminé (intellectuellement) pour être déclaré >tel, sinon il n'est qu'agencement X, ni complètement ordre ni complètement >désordre... je ne suis pas sûre d'être très claire - il est cinq heures du >matin - mais quand je pense à vous je pense à ce corps clos, ce cerveau clos >(comme chacun, défini par sa peau, ses contours) et qui cherche toujours à >se réagencer pour exploser les limites. vous portez tout en vous : votre >histoire, vos amours, vos rêves et vos désirs, vos peurs et vos attentes, >d'une certaine manière vous avez aussi porté vos enfants, toutes ces choses >vous dépassent, toutes ces choses vous implosent. peut être n'est ce là de >ma part qu'application à vos écrits de mes propres délires : je suis >résolument obsédée par cette idée d'implosion/explosion de mon propre corps, >de transgression de la limite. l'écriture ne me semble pas être autre chose >d'ailleurs. dieu que vous avez du talent. > >mais dieu vraiment n'a rien à faire là-dedans. prenez soin de vous. je vous >embrasse fort. > >O. 26.10.03
![]() Dimanche 26 octobre Toute la journée trimer pour faire reculer le temps, celui des horloges internes ce ces gros ordinateurs, gigantesques dinosaures de l'informatique, pour lesquels en d'autres temps déjà nous nous soucions de savoir s'ils n'allaient pas nous générer la fin du monde à eux tous seuls, incapables de franchir par eux-mêmes le saut pourtant modeste de passer d'une année à l'autre, c'était en l'an 2000, et dire que l'an 2000, c'est déjà du passé. Courir toute la journée, selon l'expression anglaise, comme un poulet auquel on a coupé la tête, et c'est bien de cela dont il s'agit, la pensée est à ce point monopolisée par ces opérations techniques que le jour file sans faim presque, un collègue ou l'autre lorsqu'il parvient à se libérer des tâches en cours en profite pour aller faire un café pour tous, nous les buvons souvent tièdes ces cafés tant les mains sont prises par ce que nous faisons de nos dix doigts, faire reculer le temps à coups de commandes informatiques, un drôle de métier que le notre en somme, petits soutiers de l'âge numérique. Et puis le soir rentrer exsangue et trouver une certaine ironie à constatrer que toutes les pendules et réveils de la maison sont restés à l'heure d'hiver, s'amuser que la journée d'Anne ait pu à ce point être épargnée de cette préoccupation qui m'a tenu toute la journée. Alors accrocher le manteau à la paterre, et commencer par le four. Image prise à l'horloge dessinée
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