Le Bloc-notes en cachette |
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18.10.03
Samedi 18 octobreNous y voilà donc dans cet espace des Blancs-Manteaux. Il y a foule. Plus de vie que la veille aussi. Des oiseaux ont pris commande des ordinateurs échoués sans vie la veille, c'est plus affairé et je me demande si je ne me prends pas d'espérer d'avoir mal jugé hier. Des amis et des visiteurs du site sont venus. Mais voilà, non, vraiment je n'ai pas grand chose à faire avec ce petit monde. Pendant le débat je me demanderais bien ouvertement si la puissance des vecteurs ne met pas en péril ce qu'ils ont à porter tant il est évident que plus les moyens déployés sont importants et catapultent le naïf que je suis dans des romans de science-fiction proche et plus ce qui est dit et échangé est mince, toujours plus proche du rien, de l'absence d'intelligence: imaginez un peu comme je me suis senti à l'aise quand la discussion à propos des blogs tournaient autour de la technique de gestion des databases, et comment un mot comme l'archivage qui pour moi signifiait la préoccupation de garder trace de ce qui est accompli, de ce qui s'accumule et fonde la mémoire, ce mot d'archivage donc, n'a apparemment pas la même signification pour tout le monde et peut ne recouvrir que la seule signification de technique informatique de sauvegardes. Quand la question du replacement des articles les plus anciens par les plus récents est évoquée, je m'aperçois que ce qui me terrifie dans cet écrasement du passé, est, au contraire, considéré ici comme une qualité rafraîchissante, comme si pour beaucoup la gravité des situations était systématiquement à fuir. La semaine dernière quand nous étions allés voir et entendre Samy Frey sur son vélo réciter les Je me souviens de Georges Perec, de nombreuses fois je fus terrifié d'entendre le public autour de moi rire de ritournelles éculées, comme si d'entendre Je me souviens de : "C'est assez dit la baleine, j'ai le dos fin, je me cache à l'eau" pouvait encore faire rire, et qu'au contraire nul ne soit au bord de la crise de nerfs ou de larmes de voir l'épuisement physique de Samy Frey le conduire à la douloureuse métaphore qu'avec la mémoire c'est la vie qui s'épuise et s'amenuise. Et le même soir dans la discussion de voir que Laurent a de comparables préoccupations de vieux con, par refus systématique de la gravité ou de la douleur, nos contemporains tissent un monde sans heurt dans lequel sont éradiquées toutes ces choses belles qui nous tenaient à coeur, dont nous sommes obligés de contempler la proche disparition qu'est-ce qui survit de la poésie aujourd'hui? Laurent est capable de davantage de détachement et de cynisme que moi, qui suis, ce soir plus au'un autre soir sans doute, édifié. Et triste. Plus tard à l'espace des Blancs-Manteaux, le lecture de TAPIN m'a fait forte impression, me donnant à voir ce que je n'avais plus vu depuis des lustres, c'est à dire depuis l'Amérique, depuis la fin des années 80, une performance et ce qu'elle contient de tension, celle qui existe entre les êtres, entre un ou plusieurs performers qui dessinent un comportement avec lequel ils se donnent pour but de chambouler l'appréhension du réel des spectateurs, et de voir, comme chaque fois, que la tension est certes passée des perfomers vers leur public, mais qu'elle ne les a pas quittés, on n'ose pas au regard de l'autre impunément. Dans les carnets de note récemment trouvés récemment retrouvés après le déménagement, et donc relus tandis qu'une montagne de cartons attendaient que je mette un peu d'ordre, j'avais découvert avec surprise deux notes relatives à des idées de performance que j'avais eues, je les recopie telles quelles. Chicago, le 9 mars 1989. Deux idées pour une performance. 1/Une pièce vide à l'exception d'une de ces gigantesques armoires à glace. Indéplaçable. Pronfonde. Rien dedans. Ou, si, au contraire, des étagères pleines à craquer de linge. Le public est debout et est invité à se coller contre le mur. Un peu comme s'il était invisible. Cependant son image doit se refléter dans l'armoire à glace. Le sol, est légérement en pente, suffissament pour qu'une bille s'entraîne d'elle-même justement pour rouler sous l'armoire et y rester. Je rentre avec une bille dans la main. Je suis nu. Je laisse tomber la bille. En me retournant pour la chercher je donne un coup de pied dedans ce qui l'envoie tout droit en dessous de l'armoire. Je suis obligé de me mettre à plat ventre pour la chercher. Je finis par l'atteindre non sans difficulté. Le sol doit être très poussièreux de manière à ce que je sois sale rapidement, poussière et sueur mêlées. Je laisse à nouveau tomber la bille et vais la chercher sous l'armoire, puis la laisse tomber encore, la retrouve et la laisse tomber une fois encore, et ainsi de suite. Je reproduis ce cycle jusqu'à la fatigue, mon abandon. Celle-ci ne devrait survenir que bien après que le spectateur ne devienne très mal à l'aise ou qu'il ait tout à fait quitté la salle. 2/ Un muret avec un trou. Le trou doit être rond, assez large pour qu'une main puisse y passer, assez étroit pour qu'une bouteille de vin ne puisse y passer. Même disposition du public que pour idée précédente. Je suis l'acteur derrière le muret. Nu comme pour idée précédente. Quand les lumières remplacent l'obscurité , j'ai passé mon bras dans le trou et ma main tient une bouteille de vin. Il y a donc deux solutions a/je lâche la bouteille et je peux me libérer b/je ne veux pas lâcher la bouteille et je suis prisonnier. Mon jeu au début doit consister à faire comprendre ces deux alternatives au public sans toutefois lâcher la bouteille. Puis je dois bien faire comprendre que le compromis n'existe pas et que toute tentative d'essayer de contourner le muret est impossible. Le spectacle s'achève quand, fatigué, je lâche la bouteille. 17.10.03
"Sans ressources", les Halles, le 17 octobre 2003. 16.10.03
Jeudi 16 octobreJe fais un drôle de métier. Toute cette journée passée depuis le matin à tenter de démêler un écheveau de paroles contradictoires et d'en tirer une manière de vérité. Le téléphone sonne ce matin et mon patron me parle d'un problème survenu le week-end dernier, les conséquences sont dramatiques, enfin rassurez-vous il n'y a pas mort d'homme incroyable d'ailleurs que nous traitions soudain de cela avec une gravité et une concentration comparables à celle qui nous vit faire face au décès d'un collègue il y a presque deux mois, là il y avait mort d'homme, mais voilà de l'eau a coulé sous les ponts, des flots de données sont passés par l'invisible plomberie du réseau de mon travail, et nous sommes, de nouveau, les uns et les autres, crispés sur des détails, dont certes les sommes qu'ils engagent sont rondelettes, mais tout de même l'avenir de la pensée n'en dépend pas, heureusement, fort heureusement. Et puis la journée durant, il faudra sans cesse que je fasse le tri entre ce qui s'énonce avec bruit, les inquiétudes face aux montagnes d'argent, et les informations, somme toute purement techniques, dont il importe justement que nous sachions le détail exact. Dans cette parole confuse je dois séparer le grain de l'ivraie, me méfier sans cesse des paroles rapportées par ceux qui ne les ont pas tenues, juste entendues, pas toujours écoutées avec l'attention qu'elles pourraient mériter, écouter en grand ce que les taiseux disent tout bas et faire la sourde oreille aux vociférations coutumières de ceux qui jettent de la poudre aux oreilles, et le soir, recouper les versions contradictoires à propos d'un même détail, s'interroger sur ce que les uns et les autres ont intérêt à taire, rassembler toutes les notes prises pendu au téléphone, les classer chronologiquement et rétablir un semblant de vérité, disons une version qui soit vérifiable, qui s'appuie davantage sur la mémoire de l'ordinateur qui nous cause tant de soucis que sur celle des personnes qui travaillent sur cet ordinateur à tour de rôle et qui se rejettent volontiers la responsabilité et la paternité des problèmes qui nous donnent tant de soucis depuis ce matin: étonnant de voir comment les ultimes conclusions dessinent un scénario sans commune mesure avec les exagérations du début de la journée, le sentiment, en faisant la part des choses, de les avoir pacifiées, mais une fois le bouton "envoyer le message" appuyé et le rapport envoyé à tous les protagonistes de notre affaire, d'entendre surtout l'écho de toutes les paroles agacées, de celles qui ont eu peur pour leur matricule, et de celles qu'on écoutait moins et qui pourtant étaient les plus proches de cette vérité incertaine, ces dernières avaient tellement de mal à se faire entendre, au contraire de celles qui avaient quelque chose à cacher. 15.10.03
Mercredi 15 octobre Après-midi magnifique avec les enfants dans le Bois de Vincennes, un soleil d'automne pénétrait les sous-bois en rasant les orées. Les enfants iradiaient de bonne humeur, ils m'ont sans arrêt tiré de mon livre, pour toujour m'entraîner dans leurs jeux, que de rires. Et puis tout d'un coup la forêt a retenti de la musique d'un autre continent, trois percussionistes s'étaient installés en lisière et répétaient un mélange de rythmes admirablement emmêlés, tous les trois très soucieux de jouer des notes davantage que de battre un rythme qui d'ailleurs donnait la curieuse impression d'être en suspens. Nous nous sommes agenouillés avec les enfants pour les écouter et il fut difficile de détacher le regard de Nathan de ce spectacle captivant. Le sentiment d'être alors au monde dans une dimension qui ne fait pas entièrement corps avec le monde environnant, insaisissable état de bonheur qui disparait dès qu'on s'autorise à le nommer tout comme le silence est rompu dès lors que l'on prononce son nom. Quelle fragilité, incroyable qu'elle survive de temps en temps. 14.10.03
Mardi 14 octobrePas grand chose, le noter c'est tout. Incroyable que le lendemain de cette journée, j'ai pu commencer à écrire cela. Rien. Comme si de rien n'était. Or ce n'est pas le cas. Je suis allé chercher Pauline à la sortie de son école privée et catholique. Comme d'habitude j'étais en retard ce qui était convenu depuis le début de l'année scolaire, une sorte de raisonnement qui veut qu'on ne puisse attendre de personne qu'il fût à la fois au four et au moulin à la même heure. Or ce soir, quelqu'un avait visiblement décidé de mettre de l'ordre dans cet état de fait, dans ce régime de faveur outrancier. Une manière de faire du ménage, de faire en sorte que la règle soit la même pour tout le monde. Et de chercher la confrontation, qui de fait s'est produite. Je n'ai pas eu le temps de voir ou de sentir ma colère monter, elle est venue si vite. Un portier, oui, un pion-portier s'était mis en tête de me donner des leçons de morale, de correction comme il disait. Le wasabi vous savez cette moutarde ou raifort japonais, verte, terriblement épicée m'est monté au nez. C'était épouvantable, je me suis revu des années et des années en arrière, adolescent malheureux comme une pierre dans une de ces écoles-prisons catholiques, non pas qu'on y vécut enfermés, le soir on pouvait rentrer chez soi, je parle naturellement de l'étroitesse des idées qui vaut bien celle des murs d'une cellule, mais à vrai dire toute la journée nous étions regroupés entre garçons du même âge, oui, ces écoles ne sont pas mixtes, il ne manquerait plus que cela, mais surtout du même milieu social favorisé, voire très favorisé dire que j'ai essuyé mes fonds du culottes dans la même classe que la descendance de nombreuses fins de race, le petit fils du baron Bich était assis à côté de moi pendant un trismestre, son visage n'était pas fini, il n'avait pas de nez, et je disais si souvent "Néanmoins" comme dirait Bich. J'ai ressenti toutes ces frustrations d'une autre époque, j'ai entendu ces verdicts anciens s'agissant de moi, un professeur avait une fois statué, Marginal qui n'a pas les moyens de l'être, on juge vite ce qui n'est pas comme le reste dans ces écoles. Aujourd'hui c'est à peine croyable comment j'ai vu le regard de ce pion-portier en avoir pour ma tignasse hirsute amusant, je viens de vérifier l'ortographe de hirsute et mon dictionnaire me confirme que Adj: Dont les cheveux ou la barbe sont en désordre., ma coiffure serait donc en adéquation fidèle avec d'autres choses ce qui me rangeait tout de suite parmi les gens infréquentables. Et de fait, quand le wasabi était bien dans mes narines, mon langage s'est fait franchement ordurier et j'ai bien vu comment cela grinçait dans les oreilles alentours, celle des parents d'élèves venus chercher leur progéniture formattée: vous savez ces écoles sont surtout là pour former les élites futures celles qui trouveront chaque année des façons de réduire ler personnel, souvent en regrettant que la formule ne soit pas littérale, qu'elle ne veuille dire "que" de conduire les gens vers la porte, mais à la sortie de ces écoles, jamais on n'entend quelqu'un éructer en demandant qu'on ouvre la putain de porte. Parents ne mettez pas vos enfants dans des écoles catholiques, vous contribuez à leur malheur et au malheur prochain de leurs contemporains. La photographie plus haut est celle du seul coup de peigne que je ne reçus jamais, administré par un photographe scolaire totalitaire, étonnant de me souvenir de cette insistance et de comprendre plus tard comment elle relève de la faute professionnelle, éthique même, puisqu'elle s'évertue à me représenter comme je ne fus jamais. Je franchis sans mal le pas qui m'amène à penser que ces écoles catholiques ne font rien d'autre que de normaliser les enfants dont ils volent la charge à des parents inconscients ou irresponsables. Le lendemain de cette altercation, j'apprends que le pion-portier entend déposer une plainte contre moi pour coup! Je suis incrédule de voir que les mêmes méthodes d'intimidation ont toujours cours dans ces putains d'écoles catholiques et qu'en plus certains pour la préservation de leur putain de bienscéance bourgeoise sont capables de se rendre coupables de faux témoignages, parce que, naturellement, je n'ai frappé personne, et surtout pas le pion-portier, un homme frêle que j'aurais pu assomer d'une chiquenaude, d'un taquet. 13.10.03
![]() Lundi 13 octobre Agréable journée avec les parents revenus de voyage. Restaurant chinois à la Merville de Fontenay au carrfour des Rigollots, les parents ne sont pas moins incrédules que leurs petits-enfants devant le faux-plancher du restaurant dans lequel paissent des carpes de toutes tailles. Puis nous passons l'après-midi à faire quelques bricolages dans la maison, la bonne humeur entre nous est palpable. Le soir nous dînons sur la grande table de la cusine de campagne, amusant comme cela nous replonge dans les soirs de Puiseux. 12.10.03
![]() Dimanche 12 octobre Toute la journée au travail etv se demander ce qu'on y fait et le soir chez Manue, en compagnie d'Hanno, tout d'un coup la parole se délie, elle n'est plus aliénée par ces préoccupations de marchands de vent et de sommes irréelles d'argent. Non, cette fois-ci il est question de ce qui nous tient tant à coeur, de ce que nous faisons de nos moments de liberté, de ce combat pour les préserver, et de la solitude d'essayer, et de souvent échouer, cela nous l'avons en partage et c'est une soirée chaleureuse passée entre amis, confiants de longue date. Encore une fois il est tellement difficile à croire que ces deux journées tiennent en une seule. Dessin de Hanno Baumfelder pour Ubu-Roi
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