Le Bloc-notes en cachette |
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17.9.03
En revenant d'aller chercher les enfants de la maternelle, nous revenions de Nogent où nous étions également passés prendre Pauline, notre petite voisine à son école au feu devant la gare, Madeleine me demande si on ne pourrait pas aller au bois, je suis drôlement content de voir le sourrire coquin de ma petite fille dans la rétroviseur, de constater aussi qu'elle ait à ce point trouvé ses repères ici; j'enclenche le clignotement et nous voilà rendus au bois de Vincennes, dans un sous-bois de jeunes chênes, sans doute reboisés depuis la tempête de décembre 1999, nous trouvons un coin tranquille, une cabane écroulée fournit aux enfants une montagne à gravir. Il fait beau; je cherche un arbre un peu plus large que les autres au pied duquel je puisse m'assoir face à l'Ouest, le soleil filtre à travers les branchages et m'éblouit un peu, un jeune homme à l'orée du bois joue du tam-tam, qu'il a assourdi en couvrant la peau avec son pull, on entend encore un peu le bruit de la circulation de fin de journée. Les enfants m'invitent dans leurs jeux, je trouve une petite bille de bois et improvise un alingement de rugby avec les enfants, on se fait des passes, d'abord sur place, et bientôt en courant, ce qui amuse beaucoup Nathan, on tombe souvent le ballon, nous faisons pas mal d'en-avants, mais je ris sans m'arrêter de cette attaque au large, en face les rosbifs rouquins n'ont qu'à bien se tenir. Plus tard, nous allons dîner chez Gisèle, en arrivant dans la cour intérieur de son immeuble, nous tombons nez à nez avec ce que je crois être le cadavre d'un pigeon. Je demande un sac en plastique à Gisèle pour le jeter à la poubelle, et Gisèle de me dire que le pigoen n'est pas mort et que cela fait deux jours qu'il agonise, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, qu'elle, elle n'ose pas trop, qu'elle ne sait pas comment faire et qu'en fait elle est comme Anne, toucher les oiseaux la met mal à l'aise. Je demande aux enfants de renter et un manche de balai à Gisèle en plus du sac en plastique pour achever proprement l'animal. je m'y prends pas très bien mais voilà c'est fait, la pauvre bête a reçu quelques coups de bâtons, j'ai esayé de taper le plus fort possible pour que cela ne dure pas, de fait j'ai cassé le balai de Gisèle, une vraie brute. J'emballe la pauvre bête dans un sac en plastique et je la jette dans une des poubelles de la cour, d'ailleurs, je me pose la question de savoir dans quelle poubelle de tri sélectif il convient de jeter le pigeon mort. Les ordure ménagères dans le doute. En fait on ne tue pas innoncemment une bête, même un pigeon qui agonise, cela fait intervenir toutes sortes de raisonnements. Gisèle en veut à tous les hommes de son immeuble, il n'y en pas un qui aurait pu achever cette pauvre bête. Elle n'a pas tort, elle sourrit un peu en disant que bien sûr c'est idiot qu'elle pense que ce soit là une tâche pour un homme plutôt que pour une femme. Je ne peux m'empêcher de me tenir des pensées de vieux con moralisateur, de penser que nous vivons dans un monde de fous, de gens incapables de donner un coup de bâton à un pigeon agonisant, et sans doute d'attendre sans cesse que ce soit le voisin qui s'en occupe, et pourtant la plupart de ces gens mangent de la viande, j'en suis sûr, mais je ne crois pas qu'ils pourraient facilement tuer les animaux dont ils tirent leur viande, devant un cochon, je leur souhaite bien du courage. Du coup je deviens franchement mauvais, je me dis que ce sont eux aussi qui ont laissé périr leurs ancêtres pendant la canicule de cet été, parce que vraiment cela aurait été trop difficile de passer un petit coup de téléphone à ses parents, une fois tous les deux jours par exemple, juste pour voir si tout allait bien. Et dire qu'à la fin août la Mairie de Paris recensait cinq cents cadavres que personne n'était venu réclamer; Et pour ces gens oublieux, la mairie de Paris, dans sa grande mansuétude, avait créé une cellule de crise, comme on dit, pour les aider à gérer psychologiquement, comme on dit aussi, la détresse de devoir trouver leurs parents ou leurs grands parents décédés. Pour ces gens à qui l'on ne pouvait vraiment pas demander d'interrompre leurs vacances consternantes d'ennui sur des plages noires de gens aussi huileux et gras qu'eux, je suggérerais bien un thérapie à base de coups de pied au cul, mais voilà je me dis qu'en plus de passer pour un vieux con je vais finir par passer pour un acariâtre fascisant, ce qui n'est pas incompatible avec un vieuex con. Parce que nul doute que ces personnes sont aussi celles qui ne cessent de m'envoyer des emails m'enjoignant d'en faire autant pour empêcher tel ou tel gouvernement du Tiers monde, en l'occurence le Nigéria, d'exécuter une sentence de mort par lapidation prononcée à l'encontre d'une femme adultère. Ces gens s'imaginent-ils vraiment qu'on sauve ses semblables en envoyant des emails à la petite quarantaine d'autres écervelés dont on connait l'adresse de mail. Ne pas pouvoir tuer de ses propres mains la viande que l'on mange, ne pas téléphoner à ses vieux parents pendant ses vacances en pleine canicule, et envoyer des emails de pétition. Je deviens misanthrope. Salement. Pauvre bête, je me demande si je n'ai pas un peu passé mes nerfs sur lui dans mes coups de bâtons désordonnés. Quant à vous mes semblables, vous m'avez gâché ma partie de rugby avec les enfants dans le bois de Vincennes. 16.9.03
mardi 16 septembre Elle téléphone. Elle est à son travail. Je suis seul à la maison. Les enfants sont à la l'école. Qu'est-ce que tu fais me demande-t-elle J'écris C'est bien comme cela tu ne fais pas de bêtises. Et nous rions tous les deux de cette plaisanterie aimable. 15.9.03
![]() Ce matin en envoyant mes rapports d'activité du week end juste écoulé, je reçois un message automatisé qui m'apprend que ces derniers n'ont pas pu être reçus par un de mes destinataires, mon défunt collègue P: le fichier n'existe pas m'instruit le message en retour. Il faut donc que j'aille dans le fichier de mes listes de distribution et que je les modifie, je clique sur le nom de P, puis j'appuie sur le bouton supprimer, un pavé me demande êtes-vous sûr de vouloir supprimer P? auquel je dois répondre OK, un nouveau message m'informe que le contact P n'existe plus auquel je dois également répondre OK. Hal, ce matin, tu m'emmerdes! 14.9.03
Samedi 13 septembreLa maison grouille d'enfants quand je rentre du travail, Nathalie est là avec ses quatre enfants, des enfants qui pétillent d'intelligence, Max à qui on n'a pas besoin d'expliquer deux fois comment on reconstitue une seule face du Rubick's cube, et qui après avoir fait et refait plusieurs fois l'exercice, demande, et pour faire les six faces, c'est comment? Bon allez c'est l'heure d'aller se coucher? Ah tu ne sais pas le faire alors? Ben tu sais cela fait longtemps que non je ne sais plus faire, j'ai su, il y a longtemps, mais je ne sais plus. Il est très déçu. Je lui dis juste que je me souviens que c'était très compliqué qu'il y avait plusieurs combinaisons d'une dizaine de mouvements dont il fallait se souvenir, et que justement je ne m'en souviens plus. Ce dont je me souviens en revanche c'était ma frustration de ne pas parvenir à trouver de moi-même la solution à ce jeu. Je me souviens que je voyais les autres élèves de mon lycée faire et défaire leur cube à toute allure, et qu'eux avaient appris par coeur cette méthode compliquée qui permettait de reconstituer les six faces de ce maudit cube, qu'en quelque sorte, ils n'avaient pas cherché la solution, on leur avait donnée et ils l'avaient apprise par coeur. D'ailleurs, je ne cessais de leur dire que je comprenais pas le plaisir qu'ils prenaient à faire et défaire ce cube dont ils connaissaient la solution "avant" de débuter une partie. Eux me rétorquaient que moi je ne savais pas du tout le faire, et bien sûr je m'étais juré de leur river le clou et d'y parvenir. Avec le recul, je crois que si j'étais parvenu à trouver de moi-même la solution à ce problème, les uns m'auraient pris pour un tricheur, on m'aurait dit tu as regardé la solution à l'époque on était loin de dire encore: ouah facile tu as regardé sur internet, d'ailleurs en y réflechissant, je me demande vraiment comment on faisait à l'époque pour avoir accès à ce genre d'informations triviales sans internet et les autres qui se seraient dit que décidément, je ne voulais rien faire comme tout le monde, ce qui n'était guère mieux, et ce qui m'assurait la même tranquille solitude dans la cour de récréation, et, de fait, mes récréations étaient souvent mobilisées pour tenter de trouver la solution à ce maudit problème de cube de Rubick. Je me souviens de ce camarade de classe qui m'avait proposé de me donner la solution, et je lui avais dit d'accord, je veux bien, tu me l'écris sur une feuille à l'époque, on ne disait pas encore tu m'envoies un mail avec l'adresse du site qui donne la solution et je ne la regarde pas, seulement si je ne trouve vraiment pas. Il me l'avait notée, nous l'avions cachettée dans une enveloppe et si je parvenais, de moi même, à trouver la solution, je n'aurais qu'à lui montrer que l'enveloppe n'avait pas été ouverte. Je n'ai pas trouvé, j'ai perdu l'enveloppe, et je crois même que j'ai perdu mon cube. Je ne me souviens pas précisément du jour où j'ai arrêté de chercher (mon cousin Raymond, chercheur, a coutume de dire que des chercheurs qui cherchent, on en trouve mais des chercheurs qui trouvent on en cherche), je me souviens, en revanche, précisément, du sentiment de frustration de ne pas trouver la solution au cube de Rubick. Et pourtant, je veux bien croire que dans le lent mouvement de découragement qui m'avait conduit à l'abandon, se trame quelque chose d'aussi grave que le passage de l'enfance à l'âge adulte, je n'exagère pas. Il y a eu cette année. J'entrais avec une année d'avance en classe de seconde, j'étais parmi les premiers de la classe, et l'essentiel de mes loisirs étaient tout entier occupés à construire des maquettes d'avion avec une minutie maniaque, je m'efforçais, à l'aide de pinceaux triple-zéro, de repousser sans cesse les limites de ce qu'il est possible de figurer dans l'habitacle d'un avion à l'échelle d'un soixante-douzième ou d'un quarante-huitième, cette même année je passais tant de récréations à tenter de trouver la solution au cube de Rubick. A la fin de l'année scolaire, j'avais tout à fait perdu le goût des maquettes d'avion, j'avais même laissé en plan une maquette de forteresse volante B-17, qui est conservée en l'état depuis des lustres dans la cave à Garches, lors du dernier déménagement, je l'ai regardée, toujours surpris de voir la précision maladive avec laquelle j'avais peint tous les détails à l'intérieur de la carlingue, détails qui seraient à peine visibles, une fois le fuselage de l'avion refermé sur lui-même, à la fin de cette même scolaire, j'écoutais mes premiers disques des Beatles, des Rolling Stones et de Pink Floyd et j'avais abandonné le cube de Rubick, j'étais le dernier de la classe, j'ai redoublé. Je garde un si mauvais souvenir de cette année, et des suivantes d'ailleurs, j'ai également redoublé encore, au même âge et cette autre année scolaire fastidieuse, Mats Wilander remportait les internationaux de Roland-Garros, on ne manqua pas de me faire remarquer cet écart dans nos performances respectives. Après tout, je jouais aussi au tennis à cet époque, et le grand joueur dont je m'inspirais le plus, en somme, c'était John Mac Enroe, dont j'imitais à la perfection le caractère de chiottes sur les courts de tennis, avec moins de talent en revanche la volée de revers coupée: je n'aime pas me souvenir de mon adolescence. Des vagues de honte pure me montent au visage quand je repense à ces années. Et quand le petit Max conçoit un peu de fascination pour cet objet cubique de malheur, qu'il aimerait bien trouver, de lui-même, comment on fait les six faces, je suis décidément partagé entre le laisser chercher ou au contraire l'avertir que vraiment c'est un peu au delà de ses forces, que la solution à ce jeu que l'on a mis entre les mains des adolescents des années 80 est le résultat d'une équation en dehors de leur portée. Qu'il ait compris que sur les neuf facettes qui constituent une face la facette du centre est la seule qui soit invariable, c'est déjà très bien. D'ailleurs il ne s'énerve pas, comprend que c'est difficile, retourne dans le canapé et dit qu'il va chercher quand même un peu.
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