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12.9.03
![]() Ce futur bébé, je ne suis décidément pas sûr de son existence. Si bien sûr, je me rends bien compte qu'elle est enceinte, que j'y suis sûrement pour quelque chose, mais je ne me tiens pas toutes les pensées que je me suis déjà tenues en pareilles circonstances pour Madeleine et Nathan. Je crois que je suis encore méfiant. Du mauvais tour que nous avait joué son prédécesseur en somme. Du coup je fais comme si rien ne pressait, d'ailleurs rien ne presse. Et pourtant si tout de même. Nous sommes allés chez le gynécologue pour la première échographie. Le gynécologue est un homme vraiment bon, calme et qui se réjouit de façon non factice à ces arrivées prochaines, il a un beau sourire. Il a peut-être un peu vieilli, ce qui lui donne davantage de douceur dans le regard encore, depuis la naissance de Madeleine, et c'est justement à cette première attente que je repense tout de suite en pénétrant dans son cabinet en compagnie d'Anne. Nous habitions alors à Paris, je passais prendre Anne à son travail dans la rue du roi de sicile et nous nous rendions aux rendez-vous toujours ravis d'aller voir notre groupement de cellules croître et devenir forme humaine. La dernière fois que nous avions vu de telles ombres et tâches de lumière se dessiner sur un écran de contrôle, c'était pour constater qu'il n'y avait plus de vie, précisément là où nous avions placé de l'espoir. C'est aussi tout de suite à cela que j'ai pensé en voyant cet écran dans le faisceau duquel, de fait, évoluait une masse à peine reconnaissable, ou de façon tellement shématique, et qu'une sonde audio nous la rendit vivante parce que nous entendîmes ce qui, de fait, ressemblait à des battements de coeur très réguliers et très rapides, comme emballés, sonorité qui faisait surtout penser à ces films de guerre dont l'action se situe à bord d'un sousmarin (et je ne veux pas parler d'Operation Jupons un peu moins de waouh et un peu plus de tss tss de Blake Edwards, film qui ne suinte pas l'angoisse, loin s'en faut, comme Das Boot). Je suis vraiment un Saint Thomas en puissance qui tout d'un coup veut bien croire à la réalité de cet être pour l'avoir aperçu grossièrement sur ce petit écran de contrôle de 17 pouces de diagonale. Que j'aimerais un jour être libéré des images! Qu'importe, je suis sorti de ce rendez-vous chez le gynécologue lesté d'une réalité que je ne peux plus fuir je n'avais pas nécessairement envie de la fuir, c'est davantage que cette promesse pourrait ne pas être tenue qui me fait peur , si la vie est prêtée au petit être, Julien, Clémence, Madeleine et Nathan auront un petit frère ou une petite soeur. Et rempli de l'écho de ce sonar qui recherche le coeur de l'être à ses débuts plutôt qu'un sousmarin allemand. 11.9.03
jeudi 11 septembre 2003 Je n'y pense pas tout le temps à cet enfant à venir. C'est vrai cela, c'est curieux. Sans doute parce que nous le l'attendions pas, nous n'étions pas rivés sur le calendrier, épiant le moindre retard de règles comme un signe prometteur. Du coup je ne sais pas comment faire. Je devrais sûrement avoir des gestes envers elle, que je dois oublier d'avoir, une sorte d'insistance à la tendresse. Mais j'oublie. Je ne pense pas que vers midi il faille l'appeler à son travail, lui demander comment ça va. La rendre différente d'elle-même, comme augementée. Et pourtant je suis content que la vie m'ait réservé ce tour inattendu. Cette autre réflexion aussi. L'avortement était tout de suite impensable. C'est vrai cela m'est déjà arrivé une fois, et quand je dis que cela m'est arrivé, tout le monde me comprend. J'ai téléphoné à E. aujourd'hui. Echangeant nos nouvelles, elle me dit qu'elle est enceinte, et c'est bonheur de le dire et de l'entendre. J'ai connue E. il y a une quinzaine d'années et parce que nous n'étions pas très précautionneux (et plutôt fougueux), elle est tombée enceinte, ce qui bien sur étant donné notre jeune âge nous a plongés dans l'embarras. Et je dois dire, avouer, qu'alors je ne fus pas du tout à la hauteur. Plus tard quand E. et moi étions passés de l'amour (encore que le mien fut nettement plus aride que celui de E., ce qui n'est pas le moindre de mes dégoûts de moi-même) à une relation plus mûre et que l'amitié prit le pas (une amitié dans laquelle je me suis étrangement davantage préoccupé d'entourer E. de tendresse et de sollicitude qu'alors), j'ai dis maintes fois à E. comme ma lâcheté et mon irresponsabilité d'alors, au moment de cette grossesse non voulue, combien ce manque de hauteur était maintenant pour moi l'objet d'une honte indélélébile. E. a toujours voulu avoir un enfant, elle n'en a jamais fait mystère et la seule fois où elle a vu mes enfants j'ai pu voir avec quelle infinie douceur ses mains se sont posées sur les têtes de ces enfants-là, et ce jour comme en d'autres occasions, j'ai eu ce moment de honte rétrospective, qui m'aurait fait pleurer si j'avais été seul, les lâches savent très bien se donner une contenance. Et puis ce soir de savoir E. enfin comblée de cette attente, je me dis qu'enfin, ma culpabilité peut tomber un peu comme si la faute était lavée, mais la honte, elle, persiste. La même histoire d'avortement racontée différemment. Tu avais toujours beaucoup de retard avec tes règles ce qui me plongeait toujours dans des abimes d'angoisses, parce que vraiment nos méthodes de contraception étaient très empiriques, ce qui d'ailleurs me donnait plus de soucis qu'à toi. Et finalement ce qui devait arriver arriva. Quand tu es revenue de ton rendez-vous chez le gynécologue et que tu m'as dit que tu étais enceinte, j'ai eu le sentiment d'un tremblement de terre, comme si c'était là la pire des choses qui pouvait m'arriver. Toi tu t'interrogeais davantage sur ce qui était en train de se produire en toi, ce qui était incompréhensible pour moi, comment pouvais-tu te poser de telles questions tandis que de mon côté je me disais que c'était là la mauvaise nouvelle par excellence. Nous n'avons pas cessé de nous disputer cette semaine et je crois que même si tu aurais voulu te convaincre de garder cet enfant, tu m'aurais trouvé tellement odieux que tu n'aurais pas pu vouloir un enfant d'un type pareil. Je m'amende aujourd'hui mais pour cela comme pour le reste, j'apprenais avec toi ce que c'était l'amour, je n'étais pas un très bon étudiant d'ailleurs alors comme aurions-nous pu attendre de moi que je comprenne facilement la leçon la plus difficile de la matière. Le jour de l'avortement, je n'ai pas été à la hauteur non plus. Quand nous sommes rentrés rue Monsieur le Prince, tu mas envoyé à la pharmacie aller chercher tous les médicaments inscrits sur ton ordonnance du service gynécologique de l'hôpital, et je crois que tu as eu une très modeste revanche à l'idée que j'étais très gêné d'aller à la pharmacie aller chercher toutes ces prescriptions qui disaient aux yeux avisés de tous que ma petite amie venait de se faire avorter. Et puis le soir même, je t'ai monté un plateau repas, je t'ai dit que je voyais bien que je n'étais pas à la hauteur, je me sentais petit comme ça, tu m'as souri et tu mas attiré à toi, tu as défait mon pantalon et tu mas sucé, pendant que ta chevelure faisait ses allers retours dans mes cuisses, je voyais ton slip et aussi les draps un peu, maculés de sang, mais tu t'y prenais bien, comme toujours. Et comme toujours tu as été gentille avec moi. D'autres fois encore, j'ai eu à vivre cette angoisse du retard des règles, et jamais, vraiment jamais, ne m'a effleuré cette idée que ce qui était semé là pouvait être attendu. A l'époque, je me faisais fort de dire à tous qu'en la matière j'étais à l'image du reste, une impasse qui ne menait nulle part et qu'à cette occasion j'entendais laisser aussi peu de traces que possible de mon passage au monde. Et puis son amour à elle, ce désir là, elle a su me le donner. Un soir nous sortions du restaurant japonais, je me suis tourné vers elle, je l'ai enlacée, c'était plutôt fougueux, elle était poussée contre le mur, j'ai pris ma respiration dans ses cheveux et je lui ai demandé si elle voulait toujours bien qu'on fasse des enfants ensemble. Elle était incrédule, tout rouge, le souffle coupé et elle a pleuré. Je voyais bien que je la rendais heureuse. Deux semaines plus tard, quand elle est venue me voir en Angleterre, que je suis allé la chercher à la station de Waterloo, c'était le 31 décembre 1997, elle m'a dit qu'elle avait été chez le gynécologue et que son stérilet avait été enlevé. Je crois que c'est la première chose qu'elle m'ait dite. Les femmes vraiment, à peine arrivées à quai, qu'elles vous parlent déjà de leur gynécologue. Nous sommes arrivés tard à Portsmouth, nous avons fait l'amour, c'était très bon, je ne crois pas que j'avais déjà fait l'amour avec tant de ferveur, pareillement conscient de ce regain de désir, d'un désir qui allait au delà de moi-même. Et puis comme nous nous câlinions, j'ai souri: "si cela se trouve je suis en train de parler à une femme enceinte", ce qui nous a fait rire, elle est allée prendre une douche dans cette configuration un peu particulière de la salle de bain qui était surtout un labo photo je m'endormais doucement, levé depuis cinq heures ce matin, et les sirènes de tous les bâteaux du port de Portsmouth ont entammé leur concert de sirènes pour saluer la nouvelle année. 1998. Mais Madeleine n'a pas été conçue en Angleterre. A Garches semble-t-il. J'aurais nettement préféré Portsmouth. Nathan, lui a été conçu dans les Cévennes, un 26 juillet, jour de l'année au cours duquel Anne s'évertue toujours à m'entourer de toute sa tendresse pour atténuer l'amertume de cette journée anniversaire. Nathan Alonzo De Jonckheere. Alonzo parce que c'est comme cela que j'appelais mon petit frère, mort un 26 juillet, parce que Alonzo bistro. Ce qui nous faisait beaucoup rire. 10.9.03
![]() Mardi 9 septembre 2003 Voilà les enfants sont à l'école, quand je suis revenu de les accompagner, elle était partie au travail. La maison est vide, il y a certes la vaisselle à faire, une montagne de vaisselle, mais surtout je suis abasourdi par cette maison soudain vide, toute la journée devant moi. Inacoutumé par tant de liberté, je commence par ce qui est le moins urgent en somme, ranger mes disques dans les étagères installées hier. Je remonte pour aller aux toilettes, j'ouvre la porte de la salle de bain et c'est comme si elle était là, en ouvrant la porte de la salle de bain, je suis attaqué au visage par l'air confiné, son parfum sature l'atmosphère, quand elle se parfume, elle n'y va pas de main morte avec le vaporisateur, cela sent la poudre de maquillage des vieilles dames, celles qui sont encore coquettes et qui se maquillent. Je suis dans la salle de bain et je la sens comme si elle était là. J'aimerais bien que plus tard elle conserve cette odeur de femme âgée qui continue de se soigner, de se maquiller, de se parfumer. 8.9.03
Lundi 8 septembre 2003 ![]() Alors comment le dire, oui c'est sans doute ce qu'elle s'est dit elle. Jeudi soir elle n'avait pas pu, la soirée passée avec Manue, je raccompagnais Manue et quand je suis rentré, le temps de faire la vaisselle, de me laver les dents et elle dormait. Elle était fatiguée, c'est sûr. Vendredi elle rentre avec Clémence et Julien. Là aussi elle ne pouvait pas le dire. Quand elle n'a pas voulu de vin je n'ai pas relevé. J'ai remarqué qu'elle ne prenait pas de vin avec les crevettes à la sauce aux huîtres, mais je n'ai rien dit. Le soir elle est montée se coucher. Le vendredi soir qui précède le week end de nuit, je me décale, je travaille tard, je me couche le plus tard possible et me lève le plus tard possible. J'ai peu travaillé, finalement je suis monté regarder la fin du Chagrin et de la pitié d'Ophuls que nous avions enregistré quelques soirs plus tôt. Elle, elle dormait depuis longtemps. J'ai mis le volume au minimum de l'audible et je me suis allongé parterre juste devant le téléviseur. Le lendemain matin, Madeleine est venue nous réveiller de bonne heure, nous avons fait diversion et l'avons envoyer dans la chambre des grands. D'en haut nous avons entendu les chahuts. Et nous avons souri. Je me suis roulé vers elle, j'ai avancé la main vers sa chatte endormie, nous nous sommes embrassés. Nous chuchotions. Je ne sais pas pourquoi, la main sur sa chatte, une idée en entrainant une autre, j'ai pensé, tiens j'ai oublié de lui demander jeudi comment cela s'était passé chez le gynécologue j'étais un peu honteux de ne prendre des nouvelles que maintenant la pose du stérilet. Mal. Elle a dit mal. On ne peut pas poser un stérilet? Non ce n'était pas ce que je voulais. Je lui ai demandé de me faire ligaturer les trompes. Avec cette femme-là il n'y pas de demi-mesure. Mais Anne oui c'est d'Anne dont il s'agit ce n'était pas ce que tu m'avais dit. Mais il m'a dit, elle continue sans m'écouter, que ce n'était pas possible, que c'était une opération délicate et que de toute façon j'étais enceinte. Dans la chambre, il y avait une pénombre épaisse, les rideaux des velux sont très efficaces, ils bloquent parfaitement la lumière, dans la pièce du haut on ne reçoit que la lumière indirecte qui vient de l'escalier et de ses huit briques de verre exposées plein nord. Oui ce n'était pas ce que nous voulions; il y a un an si. Il y a un an, elle et moi nous voulions un troisième enfant, pour elle c'était le cinquième, pour moi le troisième. Ca avait marché une fois, et puis l'été dernier, au début du troisième mois si je me souviens bien, j'étais dans les Corbières, elle, elle m'avait appelé d'Albi, elle, elle était à Albi chez sa soeur, elle avait appelé donc pour me dire qu'elle venait de perdre le bébé. Une fausse couche. Je me souviens être descendu de la maison où j'étais attendu par les amis, il y avait du monde sur la place du village, la lumière parassait bien terne sur les murs gris du village, j'avais serré les lèvres tout du long, ma voix s'étranglait à chaque fois que je répondais à quelqu'un. Et puis cela avait de nouveau marché. Cette fois ci c'était bon, à la première échographie, il bougeait dans tous les sens et nous ironisions, comme on le fait toujours dans ces circonstances que, oui, Madame, voilà un joli petit bonhomme bien vivant. Saut que deux mois plus tard à l'échographie suivante, le petit bonhomme ne pédalait plus dans le yahourt comme il y avait deux mois et le gynécologue de l'Hôpital de Pontoise auscultait le ventre d'Anne sous tous les angles mais décelait aucun signe de vie. Un autre gynécologue, plus expérimenté, que le premier appela François, tu tombes bien je n'ai pas d'écho, le gynécologue plus expérimenté donc, était de fait plus âgé, il portait un noeud-papillon très discret, il s'approcha d'elle, eut une parole rassurante mais en quelques gestes assurés, finit par dire, non, il ne bat plus, tu n'as plus d'écho, Madame je suis désolé, votre embryon mais il ne termina pas sa phrase, je pris la main d'Anne, je me retins absolument de pleurer, elle était encore allongé, le pull relevé jusque par dessus le soutien-gorge, c'était son soutien gorge rouge, celui qui me fait bien bander d'habitude, je l'ai embrassée, j'ai mis ma tête dans son cou. Je l'ai aidée à se relever. L'infirmière, le premier gynécologue et le deuxième gynécologie ont détourné leurs regards pour nous laisser pleurer en paix. L'infirmière a eu quelques gestes et paroles justes. Nous nous sommes mis à l'écart, ils nous ont dit de prendre notre temps avant de sortir. Le deuxième gynécologue a eu quelques paroles de sagesse, il disait le travail de la nature au tri, qu'elle, la nature, faisait souvent bien les choses, tout le monde comprenait à demi-mots. Nous avons rassemblé notre courage, le premier gynécologue nous a serré la main, je crois que je n'oublierai pas le contact de sa main noire dans la mienne blanche, tout ce qu'un homme est capable de donner simplement à un de ses semblables, une poignée de main. Nous sommes sortis en ayant bien du mal à rester accrochés l'un à l'autre et puis nous sommes retournés à la voiture. Nous sommes restés silencieux tandis que je nous ramenais à Puiseux. Nous pensions aux mêmes choses mais n'avions pas le courage de dire quoi que ce soit. Tout arrivait en même temps. Oui c'est ce que nous avions dit, tout arrive en même temps. La fin du congé parental d'éducation d'Anne était pour bientôt, avec les trois ans de Nathan. Anne allait devoir reprendre son travail, abandonner ses études, nous allions devoir déménager, et plus que tout nous avions du mal à nous parler. Nous avons été incapables de mettre en commun notre douleur, et nous ne vivions pas cette douleur aux mêmes endroits. Anne était meurtrie, elle me parlait alors d'un sentiment de plénitude qui lui avait paru atteignable, avec ce cinquième enfant, qu'on venait de sacager une manière d'idéal pour elle. J'avais beaucoup de mal à entendre ses paroles. Je comprenais, plus exactement je me doutais qu'une réalité spécifiquement féminine était ici à l'oeuvre, quelque chose que par ailleurs Anne expliquait mal ou que je peinais à comprendre, n'y mettant peut-être pas tout mon coeur, ni toute ma tête. Pour ma part les paroles du deuxième gynécologue avaient sonné tel un coup de tonnerre. Nous nous étions acharnés, nous n'étions plus en âge de procréer, davantage d'acharnement m'apparaissait inconcevable. Je disais alors l'indicible à Anne, je parlais d'êtres inaboutis, ceux à qui sûrement nous donnerions naissance si nous nous obstinions. Pour Anne bien sûr cela avait une toute autre portée, il était inacceptable que son corps, son corps de femme, son coprs de mère ne puisse plus donner le jour. Et nous en étions un peu là de nos discussions, de nos disputes, de nos colères. Il a fallu déménager, en attendant, Anne devait reprendre son travail, elle ne pouvait pas rentrer le soir, c'était trop loin. Elle travailait toute la semaine et restait sur Paris. Le week end, c'était mon tour d'aller travailler sur Paris et d'y rester: nous nous croisions à la gare de RER de Cergy-Pontoise, nous prenions parfois le café ensemble et pour le reste nous poursuivions nos discussions par téléphone. C'était un moyen de communication, le téléphone, pour lequel ni elle ni moi n'avions de talent, nous nous disputions souvent, nous ne comprenions pas ce qui animait l'autre, et encore, je n'entre pas dans les détails, que de déchirures pour des histoires de linge mal lavé, mal rangé, de vaisselle mal essuyée de façon différente de faire la vaisselle, de lit encore pas fait, quand on y repense, bien sûr, c'est idiot, on a honte après. Les choses sont allées mieux quand nous avons déménagé et que de fait nous vivions désormais sous le même toit, mais voilà il y avait toujours cela entre nous: elle voulait toujours ce cinquième enfants, j'avais cessé de l'appeler le troisième, tant, ce qui me concernait, tout désir de cette venue était devenue très sec, tari. Je réalisai bien qu'il ne s'agissait pas là de raisonner qui que ce soit, et c'était tout de même là un fossé irréconciliable qu'il y avait entre nous. Je ne sais pas si elle avait fini par accepter ce qui jusqu'à présent n'était pas acceptable, j'en doute bien sûr, je la connais, elle est butée, mais au début de la semaine, elle m'avait dit qu'elle avait rendez-vous chez le gynécologue, c'est d'ailleurs tout ce qu'elle avait dit, elle n'avait pas dit pourquoi elle y allait, je devais comprendre à demi-mots qu'elle allait chez le gynécologue pour se faire poser un stérilet. Le silence, quand elle m'avait dit qu'elle allait chez le gynécologue, était de nouveau tombé entre nous avec une épaisseur palpable. Je n'avais rien dit, elle non plus n'avait rien dit de plus. Je m'étais alors dit qu'il fallait que je m'en souveinne, qu'il fallait absolument que jeudi soir je pense à lui demander comment s'était passé son rendez-vous chez le gynécologue; montrer en quelque sortes que je prenais ma part de ces contingences, d'ailleurs j'ai oublié. Je n'ai pas d'agenda, je n'en ai jamais eu, et, de fait, je n'aurais pas pu m'en acheter un ne serait-ce que pour cette occasion, je crois que je manque à ce point de pratique en matière d'agenda, que certes le rendez-vous aurait été noté, mais j'aurais oublié du tout au tout d'aller vérifier dans l'agenda si jeudi, par exemple, il n'y avait pas quelque chose que je ne devais surtout pas oublier. Jeudi, Manue est passée dîner à la maison, elle ne pouvait donc pas me le dire, j'ai raccompagné Manue et quand je suis rentré, elle était déjà couchée et endormie, je me suis dit, c'est vrai, j'oubliai, elle començait tout de même de bonne heure, c'était un peu normal qu'elle soit comme cela, fatiguée en fin de soirée. J'ai fait la vaisselle et je suis monté me coucher. Vendredi non plus elle n'a pas pu me le dire parce que ses enfants étaient là, les grands, nous avons dîner tous ensemble, elle n'a pas pris de vin, elle était fatiguée de bonne heure et puis elle est montée tôt en disant qu'elle montait lire, je savais ce que cela voulait dire qu'elle allait se coucher et qu'elle allait bientôt dormir, qu'elle tombait de fatigue. Ce n'est pas un sujet facile entre nous cela la fatigue, je veux dire que je lui fais souvent le reproche d'être fatiguée le soir et que donc il est difficile de faire des choses ensemble le soir, pas seulement faire l'amour, mais c'est vrai que c'est souvent cela qui est entre nous dans cette conversation, mais ne serait-ce que de regarder un bon film, que nous aurions enregistré un autre soir de la semaine, ou même il y a un an ou deux. Je n'ai rien dit, j'ai allumé mon ordinateur et je me suis dit que j'allai essayé de travailler un peu, ceci dit moi aussi j'étais fatigué. Alors comment j'en suis venu à lui demander comment son rendez-vous chez le gynécologue s'était passé? Madeleine nous avait réveillés de bonne heure, puis, encouragée par nous, était redescendue en faire de même avec ses grands frère et soeur, je me suis tourné vers elle et j'ai dit au fait comment s'est passé ton rendez-vous chez le gynécologue, mal elle a dit, je n'ai rien dit mais j'ai alors pensé à un cancer des ovaires ou je ne sais quelle saloperie, mais non, en fait, elle était enceinte. Le contraceptif que lui avait prescrit la gynécologue de Gisors était une connerie. Le nouveau gynécologue avait dit que la gynécologue de Gisors était une conne, je n'étais pas loin de penser la même chose. Donc voilà elle était enceinte, tout de suite elle m'a dit qu'elle avait un mois pour prendre une décision, qu'elle avait voulu ne pas m'en parler et se faire avoter en secret, les femmes je vous jure, j'ai pris une grande inspiration et j'ai dit écoute on ne va pas le rapporter chez le fabricant, c'est bon il est adopté. Mais tu n'en voulais plus, j'ai changé d'idée, comme ça?, comme ça. En fin de matinée, je suis parti à Paris à la librairie de mon ami Alain, je me suis acheté les oeuvres complètes de René Char. J'ai flané, j'ai pensé un peu à cet enfant, je lui ai mentalement souhaité bonne chance, je sais désormais que c'est une route pavée d'embuches que celui qui devrait le voir arriver fin avril, j'ai pris le RER à Nation, je suis sorti à Fontenay sous Bois, sur le coteau un orage couvait, des nuages épais et contonneux assombrissaient la pente, de nombreux Juifs sortaient de la synagogue, ils étaient tout sourrire et les hommes portaient encore sur eux les accessoires du culte, j'ai fini par trouver un fleuriste d'ouvert dans le quartier des Rigollots, j'ai acheté des grands lys, et puis je suis monté à la maison. Anne était très contente avec les fleurs, je lui ai dit que celui-là on l'attendait comme les autres, avec la même impatience. Mais je ne saurais vraiment pas décrire toutes les agitations mentales qui étaient les miennes, revenant de la gare, et faisant mine de chercher un fleuriste ouvert comme pour me donner une contenance. Et dire que cela s'est passé comme cela. 7.9.03
![]() Je me demande si je ne vais pas fermer la boutique, momentan?ment et m'inspirer de Gis?le qui continue sa chronique ordinaire de l'ann?e 2003 ? l'abri des regards et ne l'ouvrira qu'une fois l'ann?e ?coul?e. Rien de tr?s personnel, entre vous et moi s'entend, l?-dessous, juste, sans doute, le besoin de laisser grandir des sentiments prot?g?s des regards, oui c'est cela leur laisser la possibilit? d'atteindre maturit?. Hier je pensais qu'il suffirait d'ouvrir un autre espace pour y ?crire ce que j'ai ? y ?crire et de continuer d'alimenter celui-ci, comme s'il ?tait possible de dissocier ? ce point ses sentiments. Mais ce n'est pas le cas. Je n'en suis pas capable. S'engager ? revenir ?a oui, quand il ne sera plus n?cessaire de cacher les d?veloppements prochains. Il n'y a pas volont? de myst?re, rassurez-vous, pas plus que je n'ai engag? un tueur ? gage pour mettre fin ? mes jours, aux alentours du 28 d?cembre, jour de massacre, d'innoncents qui plus est, un peu de d?sir de se cacher, de vivre ? couvert, et d'?crire pareillement, l'envie aussi de tenter de nouvelles choses, d'?crire diff?remment, de ne pas savoir encore le faire et de ne pas vouloir balbutier devant tout le monde. Mais je vous dis ? bient?t tout de m?me. Philippe De Jonckheere
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