A quoi tu penses?

Tandis que le train passe devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, je pense à la réunion que nous avions à l'école aujourd'hui dont le but était majoritairement de renouveller la demande de présence d'A.V.S. (Auxiliaire de Vie Scolaire) pour Nathan l'année scolaire prochaine. Souvent ces réunions sont une simple formalité, il n'était pas prévu que la réunion d'aujourd'hui serait une formalité, en grande partie parce que j'étais déterminé à ce que l'inspection, et la personne la représentant, prennent acte de leur incurie pour les premiers six mois de cette année scolaire, et lui faire connaître ma détermination par anticipation pour la rentrée de septembre.

Juste avant et pendant cette réunion, j'ai eu l'occasion d'entendre, et de contrer, trois arguments très fallacieux. Ce qui suit est un peu à l'usage des familles qui doivent batailler pour obtenir les heures d'A.V.S. nécessaires à la bonne intégration scolaire de leur enfant handicapé.

Avant que nous n'entrions dans la salle de réunion, la psychologue scolaire fredonnait déjà un air des caisses vides de l'Etat — je crois que si j'étais mucien j'écrirais une chanson à propos des caisses vides de l'Etat, ça ferait un tabac j'en suis sûr, tant l'air est déjà sur toutes les lèvres. J'en ai tout de suite profité pour lui expliquer que ce n'était même pas la peine de m'en parler, que je serais tout à fait sourd à cet argument pendant la réunion, en lui faisant simplement remarquer que le budget de l'Etat était annuel, que nous étions encore au début de l'année et qu'il était donc peu crédible que nous soyons déjà en manque de moyens. Refusez systématiquement d'entendre cette rengaine, les caisses de l'Etat sont vides est une petite ritournelle de droite, qui ne veut rien dire, sauf déjà vous placer dans un cercle de mauvaise culpabilité, la scolarité de votre enfant coûte cher, vous devez le comprendre et donc accepter de vous serrer la ceinture. Dites simplement, vos problèmes d'organisation ne sont pas mes problèmes, je vous rappele à votre devoir en vertu de la loi du 11 février 2005, c'est à l'Education Nationale, en tant qu'institution d'Etat de faire en sorte que votre enfant puisse accéder à une scolarité à laquelle il a pleinement droit.

Il est fort possible que l'argument suivant soit qu'on ne peut pas déshabiller Pierre pour habiller Paul — c'est effectivement l'argument auquel nous avons eu droit dès que j'ai fait sentir mon hostilité vis-à-vis des faux arguments budgétaires — et que justement les quelques heures que vous avez déjà obtenues, même si elles sont insuffisantes, sont le fruit d'un partage qui est coûteux à d'autres familles. On n'a tout simplement pas le droit de vous dire cela. Vous n'avez pas à vous sentir coupable des difficultés que ressentent d'autres familles d'enfants handicapés, les manquements de l'Etat français ne sont pas de votre faute, encore moins de celle de votre enfant handicapé. Faites remarquer à votre interlocuteur qu'à la différence de ce dernier, vous n'avez pas la responsabilité des autres enfants handicapés de votre département. Parents d'enfants handicapés unissez-vous.

Et j'avoue sincèrement, je n'étais encore jamais arrivé à ce point de l'argumentation: à l'inspection académique, on s'est persuadé, une mauvaise fois pour toutes, que de toute manière un ou une A.V.S. cela ne faisait pas de miracle. Cet argument-là mérite qu'on s'y arrête pour bien le comprendre, et le refuter.

La tromperie consiste à faire croire que c'est sur l'A.V.S. seul(e) que reposent les espoirs d'une bonne intégration scolaire d'un enfant handicapé, singulièrement un enfant handicapé mental. Dans un premier temps, l'Etat — et l'Etat depuis presque dix ans, c'est l'extrême droite — a embauché dans des conditions salariales et de temps partiel contraint déloyales, principalement des jeunes gens, mais pas uniquement, et a projeté ces personnes, sans aucune formation, dans des situations particulièrement difficiles de travail, des missions quasi-irréalisables. S'occuper d'un enfant handicapé n'est pas, contrairement à ce que veut ce programme d'A.V.S. de l'Education Nationale, une tâche qui s'improvise facilement. Et, de fait, les échecs ont été nombreux, le discours ambiant ayant toujours été d'y voir la preuve que cela ne pouvait pas fonctionner. Evidemment de payer correctement ces personnes, de leur donner de véritables perspectives profesionnelles, de les former et de valoriser leur travail n'a jamais été considéré, c'est curieux parce que j'ai dans l'idée que cela donnerait de meilleurs résultats.

Et pourtant. Pourtant, bien des fois cela fonctionne malgré tout. Malgré la mauvaise volonté de l'Education Nationale. Et les A.V.S. en question obtiennent des résultats. Pas eux seuls, non. Mais leur apport, en agissant en relai de la parole des enseignants, finit par rendre accessibles ces enfants à des enseignants qui, du fait de classes chargées, n'avaient évidemment pas le temps de se consacrer, autant qu'ils auraient aimé le faire, à ces enfants en difficulté du fait de leur handicap. Cette suppléance partielle produit donc des résultats inescomptés, des situations s'améliorent et de l'espoir revient dans les classes, des parents d'enfants handicapés reprennent des forces.

Ayant échoué à démontrer que cela ne fonctionnait pas, l'Education Nationale est en train de choisir la voie du tarissement des ressources, notamment des A.V.S.

Sur ce dernier point, je vois bien qu'il faut que j'argumente un peu. J'avance, on s'en rend bien compte, que l'Education Nationale manque de volonté pour intégrer les enfants handicapés à l'école, et agit au contraire dans le dessein de ne pas leur donner toutes leurs chances. Et on sera prompt à me soupçonner de paranoïa. Oui, sans doute, en revanche je tiens à préciser que ce n'est pas une parole née de l'impuissance, de la frustration ou d'une aigreur récemment acquises. L'histoire de la difficile intégration scolaire de Nathan est maintenant vieille de presque neuf ans. Une première tentative à Puiseux-en-Bray avait été un fiasco complet, à tel point qu'en milieu d'année scolaire nous avions décidé de retirer Nathan de l'école constatant à chaque fois qu'il régressait à l'école et perdait systématiquement le bénéfice des avancées qu'il faisait pendant le temps non-scolaire, les vacances notamment. Par la suite quatre années à l'école Françoise Dolto de Fontenay-sous-Bois avaient été très inégales quant à la qualité de l'accueil de Nathan, et n'auraient jamais été possibles sans que nous, les parents de Nathan, prennent à notre charge financière une A.V.S. recrutée par nous, sans laquelle, on nous faisait bien sentir qu'il n'y avait pas d'accueil possible de Nathan. Il y avait déjà là une première anomalie de fonctionnement, laquelle a même connu un sommet quant l'institutrice de Nathan ne se génait pas pour demander à l'A.V.S., que nous rétribuions, de se charger aussi de deux autres enfants qui lui posaient des difficultés, et de ne pas comprendre que cela ne nous faisait pas plaisir. Vous m'auriez croisé sur le chemin de l'école le jour où je suis allé dire à l'institutrice que je ne l'entendais pas cette oreille, vous auriez changé de trottoir ou même de rue.

Malgré les tentatives quasi-hebdomadaires de l'institutrice et de sa directrice d'orienter Nathan dans une école spécialisée, pour son bien évidemment — Oui, il faut savoir que lorsque l'on entasse dans un même endroit des enfants exclusivement autistes, donc peu doués pour le lien social, c'est pour leur bien —, les pronostics défaitistes tout au long de l'année, il est apparu que Nathan avait réussi, en grande partie grâce à l'A.V.S. embauchée par ses parents, à se hisser au niveau scolaire de l'entrée en C.P. Comme quoi nous n'étions pas fous.

Ah le C.P. de Pasteur Sud! Grande année. La liste est longue des impensés et des tentatives de marginalisation de Nathan, dans une école dans laquelle on expliquait à qui voulait bien l'entendre que la plupart des enseignants avaient signé une charte d'accueil volontaire des enfants handicapés. Pour résumer cette année scolaire remarquable de bons sentiments affichés et de très mauvaise volonté dans la réalité, je n'ai qu'à expliquer l'anecdote de la pièce de théâtre de fin d'année, dans laquelle l'instituteur avait attribué à Nathan le rôle du fou du village, et quand je lui en fis la remarque, il me répondit que c'était parce que c'était le plus petit rôle de la pièce et que cela donnait toutes ses chances à Nathan de mémoriser son rôle dans une pièce, dont, naturellement Nathan connaissait, en fait, par coeur, en bon autiste, toutes les répliques de tous les rôles de toute la pièce. Tout aussi naturellement on informa Nathan que le samedi matin où la pièce serait jouée devant les parents, il faudrait venir à 9H30 quand on en fait on commencerait sans lui à 9H00. Par malchance, j'accompagnais Nathan qui s'était fait beau, Anne l'avait habillé d'un petit costume et je lui avais ficellé une de mes anciennes cravates autour du cou, il sentait bon l'eau de Cologne, à 9H15, avec un quart d'heure d'avance donc, et le spectacle avait du retard, Nathan déjoua donc le plan de son ostracisation, il fut sur scène, et sauva tout le monde de l'ennui par une interprétation pleine d'une distanciation très brechtienne qui fit rire aux éclats des parents qui sans cela se seraient ennuyés au dernier degré pendant la "pièce".

En fait c'est cela même le non-dit de l'accueil des enfants handicapés à l'école, on signe des chartes pourries de bons sentiments, et on garde bien vif le réflexe de pousser gentiment en touche les enfants handicapés dont les parents auraient la folie de vouloir les maintenir en milieu scolaire classique. Personne ne peut en fait être incriminé de tels agissements puisqu'ils ne sont pas conscients, ils tiennent juste du réflexe collectif. Et ce qui est également admirable, c'est comment les enseignants et les directeurs d'école sont prompts à vous expliquer que les centres spécialisés, dans lesquels ils n'ont jamais mis les pieds personnellement, ne sont pas ce que leur réputation font craindre qu'ils soient, et que d'y scolariser votre enfant, c'est en fait la meilleure chose que vous pouvez faire pour lui, bref vous êtes, vous aussi, déculpabilisés de cet éloignement social.

J'ai beau connaître tout ceci, savoir comment cela fonctionne, reconnaître, dès qu'ils sonnent à mes oreilles, les signes de ce fonctionnement d'exclusion, je ne connais pas, on ne peut pas s'intéresser à tout, qu'on me pardonne, le fonctionnement administratif de l'Education Nationale. Et comment ce dernier est programmé pour cette exclusion "en douceur". D'où vient exactement que les enfants handicapés sont sans cesse refoulés vers les bords, comment cette volonté insconsciente collective se traduit dans des directives, qui sont les personnes qui y travaillent sournoisement, ou elles aussi, de façon inconsciente, cela je n'ai jamais réussi à l'identifer tout à fait, et pour cette raison sans doute, je continuerai de passer pour un sombre paranoïaque. Je m'en fous. Je reprends mon raisonnement où je l'ai laissé.

Donc à l'Académie, ils ont réfléchi. Au sujet des A.V.S. A l'Académie, ils voient bien qu'ils reçoivent de plus en plus de plaintes de parents d'enfants handicapés pour leur réclamer des A.V.S. et que cela va finir par nuire à leur réputation, d'autant que dans le lot, vous avez quelques excités de mon genre qui écrivent directement à l'Inspecteur d'Acamdémie, mais bien pire, des parents qui se syndiquent, ou d'autres encore qui ont le bras long, ou bien encore des parents qui disposent de mégaphones médiatiques parfois puissants. Il y aurait bien la solution de tenter par tous les moyens de s'employer à trouver des A.V.S. à la hauteur des demandes, mais là autant vous le dire tout de suite ce n'est pas possible, tous en choeur, "les caisses de l'Etat sont vides". Alors, on se réunit, on réfléchit et on se dit que sans doute c'est le moment de boucler la boucle.

"On vous l'avait bien dit que cela ne marcherait pas". Ce qui s'exprime dans cette nouvelle formule, que ma modeste expérience de tout ceci, vieille de neuf ans tout de même, n'avait pas encore entendue: les A.V.S. ne font pas de miracles. Ce qui implique que si votre enfant handicapé est en échec scolaire, ce n'est pas parce que nous n'avons pas voulu nous occuper de lui, c'est juste qu'il est handicapé-je-sais-c'est-difficile-il-faut-que-vous-soyez-courageux-je-sais-ce-que-vous-ressentez-mais-il-va-falloir-le-mettre-dans-un-centre-spécialisé. Et vous savez ce n'est pas un A.V.S. qui aurait fait la différence.

Et bien si. Messieurs-dames de l'Education Nationale, entendez-le une mauvaise fois pour toutes, en dépit de vos efforts pour faire en sorte que cela ne fonctionne pas, cela marche. Depuis deux mois Nathan a enfin les heures d'A.V.S. qui lui sont dûes, après six mois de lent décrochage scolaire, le voilà de nouveau au travail et apparemment en train de refaire un peu son retard. il ne fait apparement pas de doute que Nathan passera en classe de CM2 l'année prochaine.

Et ce n'est pas l'A.V.S. de Nathan qui est une personne miraculeuse selon votre terminologie méprisante — on parle de miracle pour les causes désespérées, quand on dit les A.V.S. ne font pas de miracles, on dit, en substance, les enfants handicapés sont des causes désespérées, les mots ont un sens et dans le cas présent révèlent clairement votre façon méprisante de penser —, c'est simplement que désormais l'équipe est au complet autour de Nathan. Le rouage qui manquait et qui permettait la transmission, jusqu'ici défaillante, entre Nathan et son instituteur, ce rouage est désormais monté et il fonctionne.

Alors qu'est-ce que vous attendez pour vous mettre au travail et trouver des A.V.S. pour tous les enfants en demande et dont les parents sont assez courageux pour les maintenir coûte que coûte en milieu scolaire? Ce faisant ces parents, auxquels vous opposez si souvent que la scolarité de leur enfant coûte cher à l'Etat — parce que nous n'avez honte de rien dans ce registre —, ces parents rendent, par leur ténacité, un immense service à l'Etat, leurs enfants vont peut-être devenir des adultes autonomes qui seront en mesure de vivre d'autre chose que des maigres subsides de l'Etat, et la plupart du temps dans des lieux oubliettes.

Et, bon anniversaire mon grand garçon. Avec deux jours de retard. Et si ton cadeau d'aniversaire cette année, c'était la détermination de tes parents en réunion d'équipe éducative? T'inquiète, j'ai aussi prévu quelque chose qui te fera plaisir.