A quoi tu penses?

Journée toute d'un bloc au travail, aussi n'ai-je pas pu lire la notule hebdomadaire de Philippe Didion à sa réception dans ma boîte mail, vers midi, comme tous les dimanches. Voyant bien que toute la journée serait de cette même effervescence compacte, je l'ai prudemment imprimée pour la lire tout à loisir le soir dans le train. Et reposant le gros livre du moment, je lis la notule de Philippe tandis que le train passe devant la centrale nucélaire de Neuvy-sur-Loire.

Philippe Didion n'est pas pharmacien.
Il n'est pas pharmacienne non plus.
Alors y a-t-il un qualificatif pour Philippe Didion?

Toutes les semaines Philippe Didion compose, un peu à l'ancienne manière des listes de distribution, une notule, hebdomadaire donc, qui contient strictement la même chose toutes les semaines, sept articles, un pour chaque jour de la semaine, deux ou trois photographies d'un monument aux morts de la guerre de 14-18, d'une commune des Vosges, toutes les municipalités prises, une par une, chaque dimanche, dans l'ordre alphabétique des noms de commune — ce qui n'est pas sans rappeler le personnage de Sébastien dans le festin de Sébastien de Maurice Pons qui calcule son itinéraire du tour de France en prenant les départements dans leur ordre de numéro — une photographie d'une devanture de coiffeur choisie pour son épouvantable calembour dont seul les coiffeurs semblent capables, et, à l'intérieur même de ces quelques contraintes, des sous-contraintes reviennent chaque semaine, comme de citer les lectures de ces voisins dans le train sur le chemin du travail entre Epinal et Châtel-Nomexy, de donner le score du match de football opposant le S.A. Epinal à l'un de ses rivaux du département, avec éventuellement, mais pas toujours, une ligne de commentaire sur le match en question, mais aussi les fiches de lecture des nombreux livres du Notulographe, lequel a une forte prédilection pour le roman policier — et c'est toujours un étonnement pour moi de lire une fiche de lecture d'un tel roman avec intérêt tout en sachant que jamais je ne lirai un tel livre, le genre même du roman-policier me tombant tout de suite des mains — et mille autres collections. Parce que c'est finalement ce qui caractérise le mieux une des nombreuses facettes de Philippe Didion, il est collectionneur.

Mais Philippe Didion est un collectionneur dans des domaines sans concurence, il est l'inventeur de ses propres collections. Les devantures de coiffeur donc, les monuments aux morts de la guerre 14-18 dans le département des Vosges, mais aussi les jurons farcis, les livres lus, les films vus, et une comptabilité annuelle très précise est tenue de tout cela, sans compter que ce que Philippe Didion regarde finalement le plus attentivement dans un film c'est le générique dans lequel il s'extasiera de repérer tel ou tel acteur absolument obscur mais que lui seul a déjà repéré dans 45 films différents, toutes les apparitions ne devant pas excéder, mises bout à bout, plus de 30 minutes, bref, Philippe Didion est un collectionneur de choses que lui seul voit ou remarque, un collectionneur de l'infra-ordinaire, comme le propose Georges Perec dans Espèces d'Espace, le seul collectionneur qui sera capable de reconstituer toute la carrière d'acteurs invisibles à tous, les Paul Prébois et Jacques Ferrière.

Les collections de Philippe Didion sont également mêlées savamment à des chroniques des événements minuscules qui font le quotidien d'une pharmacie, celle d'Epinal tenue par Caroline, chère à son coeur, des cours de français d'un professeur de collège, des vacances du même, et de ses plaisirs de pêcheur à la ligne, de ses siestes d'insomniaque à l'ombre d'un arbre en été, participation à des jurys littéraires, mélange de tout ce que nos vies ont d'antispectaculaire mais qui néanmoins leur donnent leur pâte et leur épaisseur, en fait rangement par listes de tous ces ingrédients que l'on ne perçoit habituellement si mal que dans le grand désordre de nos existences.

Il y a dans la démarche de Philippe Didion un art extrêmement modeste, qui fuit presque sa grandeur. L'homme vous envoie toutes les semaines, dimanche à midi, sa notule hebdomadaire, il faut s'y inscrire, pas du tout le genre à vous inscrire d'office dans le but de vous pousser je ne sais quelles pillules et en plus chaque année, en janvier il faut réécrire positivement pour dire que oui, on veut bien continuer de recevoir ces petites notules tous les dimanches et si on ne se réinscrit pas, on ne les reçoit tout bonnement plus — Philippe Didion n'a rien compris au film. Tant de modestie confine à la timidité maladive, et parmi ses lecteurs, ses notuliens, comme il nous appelle, nombreux sont ceux sans doute qui se retiennent depuis des années de manifester un peu bruyamment leur admiration, de peur sans doute que le notulographe se rétracte, avec cette chronique je cours sans doute un risque terrible, et la notulie m'en voudra sans doute de le faire.

Philippe Didion est ce spectateur bienveillant de l'existence des autres, mais peut-être aussi de sa propre vie, conscient qu'elle n'est pas douce pour tous, mais son regard à lui est doux. Il est aussi l'enchanteur de son existence, ayant compris tout le bonheur qu'il y a à pouvoir s'extasier des choses minuscules, des routines et des habitudes, d'en traquer les sous-ensembles encore moins perceptibles, ressemblant trait pour trait au personnage de Bartlebooth dans la Vie mode d'emploi de Georges Perec, qui certes échoue à compléter son grande dessein, mais qui n'en a pas moins vécu une existence pleine, entièrement inventée par lui-même.

Tout comme il faudrait trouver un nom ad hoc pour le mari du pharmacien — pharmacien, on voit bien, on sait moins que cela se dit aussi de la femme qui a obtenu son diplôme de pharmacie, en revanche la pharmacienne est la femme du pharmacien, on note au passage que l'on peut être à la fois pharmacien et pharmacienne, ce que ma délicieuse Tante Moineau est par essence, en revanche il n'existe pas de dénomination adéquate pour le mari du pharmacien n'étant pas lui-même pharmacien, or nombreux sont les récits de Philippe Didion qui se passent dans la pharmacie d'Epinal — il est difficile de mettre un mot exact sur le plaisir très subtil qu'il y a être notulien, c'est-à-dire, lecteur des notules du notulographe. Ce plaisir compte pour moi parmi les plus remarquables surprises d'internet. Y compris, et surtout, pour sa forme délicieusement désuète de la liste de diffusion à abonnement manuel et volontaire.


On peut tenter de prendre le train en route et écrire au Notulographe pour s'abonner aux notules, mais il y a aussi une luxueuse façon de rattraper son retard, les cinq premières années de notules faisant l'objet du magnifique Notules dominicales de culture domestique chez publie.net.