A quoi tu penses?

Cette propension qui est la mienne à ritualiser mon existence, je ne saurais pas dire vraiment d'où elle me vient, mais j'en constate si souvent les effets, à la fois étonné et inquiet. Sans doute une recherche de repères, d'ancres et de balises dans ce qui m'apparaît comme un gigantesque labyrinthe dont la plupart des couloirs sont inquiétants. Ainsi, passer deux fois par semaine devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, photographier ce passage, et noter scrupuleusement les pensées qui étaient les miennes pendant ce passage, y parvenir la plupart du temps, et ce qui n'est pas le moins curieux finalement, ordonner ce flux dans une catégorie toute faite, à quoi tu penses?

Et puis ce rituel s'est un peu élargi, il a déteint sur un autre passage, celui devant le Fouga Magister de Loudes sur la route des Cévennes. Même façon de faire. Mêmes résultats le plus souvent.

En fait ces passages, les petites marques qu'ils laissent chez moi, et ma façon de les relever, sont très nombreux, comme de prendre une photographie du Rhône et bien souvent avec Anne dans l'embrasure de la fenêtre, depuis le musée Réattu à Arles, et sentir ce faisant comme cette borne est ténue puisque ce n'est qu'une fois par an, ou encore photographier les cahutes de la Garde de Dieu, et rarement parvenir à faire de ces petites constructions la photographie que j'aimerais en faire, parfois même je ne photographie pas de tel relevés, je pense à telle infractuosité dans le rocher sur le chemin qui descend à la rivière depuis le pont de Souillas, la même marque dans le rocher qui devient une marche précieuse quand on remonte, ce sont autant de répétitions d'endroits, mais parfois aussi d'odeurs, celle de la citronelle dans les Cévennes, notamment sur le chemin depuis le pont en remontant en amont vers les gourds, de sons, ce sont sans doute les plus prégnantes de ces répétitions, et avec les sons, la locutions, et les expressions — je me souviens qu'enfant à la messe, j'avais toujours plaisir à entendre la phrase, "de même à la fin du repas, il prit la coupe et dit, ceci est mon, sang...", dans le de même, surgi du silence obligatoire faisant suite à l'élévation du pain et le son de la clochette pour commander aux fidèles de baisser la tête pour ne pas être distraits par le caractère spectaculaire de l'hostie levée, était contenu, justement, une manière de résurection, la messe était bientôt dite, encore un peu de patience et on pourrait sortir sur le parvis — à Chicago par exemple, j'aimais par dessus tout, les annonces des noms de stations faites par le controlleur, Damen, this is Damen, watch your steps as you leave the train, et bien souvent ces derniers avaient l'accent chantant des Noirs — oui, j'ai toujours été carressé par ces répétitions.

Au point donc de vouloir les amplifier, les provoquer. Mais alors, je m'en rends bien compte, à les forcer, je finis par en atténuer la douceur.