A quoi tu penses?
Mon petit garçon que j'aime profondément, min ch'tiot moujingue.
J'ai peine à croire que cela fait huit ans que nous vivons dans les secousses sismiques de ton sillage, et pourtant c'est vrai. Bébé fort tu étais, encore aujourd'hui, robuste constitution que la tienne et Boris ton entraîneur de rugby te promet un bel avenir de talonneur, si seulement il pouvait avoir raison.
Parce que c'est bien cela qui te caractérise encore le mieux, le bloc compact et sans fissures d'incertitudes avec lequel nous composons du mieux que nous pouvons à ton sujet, et je t'assure que ce n'est pas une mince affaire de tolérer ce qui ressemble tous les jours à de la déraison, mais que nous avons appris à comprendre comme un mécanisme surpuissant aux réglages particulièrement défectueux. C'est que nous nous efforçons de mieux que nous pouvons, te concernant c'est toujours du mieux que nous pouvons, de tordre le monde pour qu'il t'accueille et dans l'autre sens d'assouplir tes façons pour que le monde les accepte mieux, combat dans lequel nous sommes dépassés comme devant une énigme bien plus grande que nous-mêmes, et pour laquelle, j'espère que par ignorance nous ne t'infligeons pas d'extrêmes violences.
Avec toi nous sommes sans arrêt plongés dans un brouillard épais dans lequel nous redoutons les chocs, j'aimerais tellement qu'ils se dissipent parfois que nous ayons alors un meilleur accès à ta personnalité propre, qu'elle ne soit pas toute entière contenue dans le mal dont tu souffres, ce serait tellement facile d'oublier que tu es avant d'être ce que tu es, qui tu es, notre petit Nathan, et comme je déteste que si souvent ton mal recouvre à ce point, à l'image de ton regard parfois égaré, cette intelligence qui est la tienne en propre.
A toi je ne peux pas faire les mêmes promesses qu'aux filles, à elles je peux parler dans un futur lointain avec la confiance qu'elles auront avec elles un peu de ce que je souhaite vous donner à tous les trois en héritage, ce à quoi je m'applique, pour moi-même, la curiosité, je ne sais pas si effectivement, nous pourrons nous rejoindre là, je ne sais pas si un jour nous pourrons nous comprendre enfin débarrassés de cette barrière qui ressemble à celles des langues étrangères, à ce sujet, je voudrais te dire que les efforts que nous exigeons de toi pour que tu parles notre langue, nous les exigeons de nous-mêmes pour tolérer ce que nous comprenons de ton monde aux directions si peu fléchées.
Pourtant, je voudrais que tu saches que si tu as semé un grand désordre dans nos vies, nous ne t'en voulons nullement, nous continuons de t'aimer pour cette tendresse tordue qui est la tienne, mais je voudrais ajouter pour ce que tu as fait de nous, de meilleures personnes que celles que nous aurions été sans toi, sans les apprentissages que nous avons du faire pour t'atteindre et pour cela je ne sais pas si je pourrais un jour te remercier suffisamment.
J'espère qu'un jour il me sera donné de te connaître libre et capable de faire des allers-retours sans trop de heurts entre ton monde d'une complexité inatteignable par nos esprits et le notre incompréhensible par toi sans les filtres dont nous tentons de t'équiper. Je veux ton bonheur, mais aussi cette liberté pour toi, et pour cela je suis prêt à accepter que le bleu et le jaune sont en fait des couleurs voisines quand on les regarde au travers d'un filtre, que 2+2=5, en comptant d'une certaine manière, que les montagnes font en fait penser à la mer, elles en sont la mémoire d'ailleurs, même si je dois m'épuiser à ces exercices difficiles pour un neurotypique.
Et je suis bien heureux qu'aujourd'hui tu aies huit ans dans les Cévennes, dont tu nous parles l'année durant, comptant chaque fois le nombre de nuits qui te séparent du prochain voyage vers les Cévennes.
Je t'aime.
Ton papa