A quoi tu penses?

Faut quand même pas pousser. Quand même pas exagérer. Là je vais trop loin. Je ne suis pas à ma place. Je m'en rends bien compte. Je ne crois pas. Hier après-midi, je découvre cet article du Point à propos des agissements un peu souterrains, mais pas si difficiles à mettre au jour, du couple Kourchner - Okrent. Il est d'ailleurs assez merveilleux notre Ministre des Affaires Etrangères issu de l'ouverture, comme on dit. Est-ce qu'on l'entend dire un mot plus haut que l'autre pendant le voyage en Chine du Président et ses pantalonnades, la visite de Kadhafi en France non, non, il est à l'unisson de son Président. Depuis huit mois maintenant, pas la moindre opposition, pas le moindre froncement de sourcil, on dit qu'il mange son chapeau, moi je dis qu'il mâche très lentement et qu'il le fait durer son galurin, ou est-ce qu'au contraire, il n'aurait pas été plus sincérement de droite pendant toutes ces années de participation à des gouvernements socialistes et que ce fut là pour lui le temps des couleuvres indigestes?, lui en fait-on très indirectement le reproche?, mais non pas du tout, s'insurge l'intéressé, d'ailleurs il vous donne immédiatement un exemple de rebuffade, de désaccord pleinement assumé, le désir de recadrage de la mission de France 24 — pour tout vous dire avant cet épisode, je ne savais même pas qu'il existait une chaîne de télévision appelée France 24 — véritable scandale de gabegie faite avec l'argent du contribuable français, pensez des émissions de télévision française dans des langues étrangères, là franchement c'est vrai que c'est mal, parce qu'effectivement c'est mal d'attendre des Français de parler d'autres langues que celle de Rabelais, comme on dit — ici je ne peux m'empêcher d'ironiser sur le fait qu'à Brno, dont je me demande combien de Français savent à peu où se trouve la deuxième ville tchèque, la plupart des serveurs, des boulangers, des guichetiers de transports en commun parlent un anglais qu'à chaque fois ils s'excusent qu'il soit si médiocre, n'importe quel Français parlerait aussi bien que cette médiocrité-là, assurerait avec morgue parler couramment l'anglais, mais bon puisqu'on vous dit que ce n'est pas le truc des Français les langues étrangères, c'est inutile d'insister et de les plonger dans davantage d'embarras — et que de l'argent du contribuable il y a des motifs plus urgents de dépense, l'augmentation salariale du président, dans les proportions que l'on sait, des vacances fréquentes dans de louxouriantes destinations, son salaire de ministre de l'intérieur maintenu jusqu'à la fin de l'année 2007, avait-il fait ses 157 heures de travail effectif depuis le premier janvier 2007?, seraient en droit de se demander tous les intermittents du spectacle, les six millions d'euros demandés par la justice tchadienne pour le rapt d'une centaine de non-orphelins par des allumés — je n'arrive pas très bien à comprendre l'urgence de rapatrier à grands frais les membres de cette secte, mais voilà je ne dispose pas non plus d'informations de première main sur le sujet comme par exemple le Ministre des affaires étrangères, et donc, vraiment, je ferais bien de me demander si je suis bien à ma place de juger de tout ceci. D'ailleurs, lui, le Ministre des Affaires Etrangères, ancien membre du parti fondé par Jean Jaurès, collaborateur aux ordres de l'ancien président du parti fondé par Jean-Pierre Raffarin, il possède certainement ses dossiers, et par exemple, qu'il n'ait rien trouvé à redire à la rocambolesque libération des infirmières bulgares et ses contreparties nécessaires, ou contre les déclarations d'amour ontre-Atlantique à l'idiot du village planétaire, dont nul sur cette terre n'aurait l'idée aujourd'hui de se faire photographier en sa compagnie, s'il ne relève rien, c'est sans doute pour des motifs que j'ignorerai toujours, homme de la rue, médiocre, tandis que là, sur le dossier de France 24, pardon, là faudrait peut-être voir à voir.

Et j'imagine que si on objectait à cet homme d'Etat, que le fait qu'il ait effectivement tout intérêt personnel à trouver à redire sur la question d'un des employeurs, généreux, de son épouse, ce serait vraiment lui prêter une bassesse qui est bien celle de l'homme de la rue, médiocre, vulgum pecus, que je suis.

Et pas gonflé que je suis en plus, de critiquer la qualité du travail de l'épouse du Ministre, et qui suis-je, vraiment, pour remettre en cause la grasse rénumération de la dame en question? Tenez, par exemple, est-ce que vous vous êtes demandé quel pouvait être le taux horaire de cette brillante chroniqueuse. Comptons large. Trois heures de travail pour la réalisation de ces trois minutes d'anthologie du billet d'humeur, et là étant donné le côté vite fait mal fait de cette vidéo, je suis certain de compter très large. Comptons honnêtement 47 semaines d'émission dans l'année, soit cinq semaines de vacances annuelles, encore que je ne suis pas dupe de ces émissions de télévision hébdomadaires qui disparaissent tout à fait pendant les vacances scolaires, je ne voudrais pas passer pour poujadiste, 47 X 3 = 141 heures de travail annuelles. Payées donc 120.000 euros, soit 816 euros de l'heure, j'arrondis. Il faut comparer ce qui est comparable, loin de moi l'idée d'induire que Madame Okrent gagne les quatre cinquièmes d'un SMIC mensuel net en une heure de travail pour France 24. Non, non pas de ça avec moi. Comparons ce qui est comparable. Prenons, par exemple, le salaire du président de la République, 20000 euros mensuels, je ne vais évidemment pas le soupçonner de ne travailler que 35 heures par semaine, faisons-lui ce crédit, il s'est suffisamment agité sur le sujet, allez 70 heures par semaines, soit 300 heures par mois, 20.000 divisés par 300, il est à 66,6 euros de l'heure. 12,36 fois moins que Madame Okrent.

Vous savez, je me figure bien que tout ce calcul-là est très approximatif, et en haut lieu si d'aventure on tombait sur de tels chiffres on hausserait vite les épaules de mes petits calculs mesquins. Oui, tout ceci est mesquin, petit, sans hauteur. Là je suis vraiment à ma place, à ma hauteur, à mon rang, à me vautrer pareillement dans ces comptes d'apothicaire avare. Aprement jaloux de la fortune de personnes autrement capables que je ne le suis de hauteur de vue justement.

Alors je m'excuse, si d'aventure, à France 24, ils étaient assez fous pour m'embaucher, je leur dirais la vérité, que j'ai menti dans mon CV — même s'il paraît que cela se fait aussi en haut lieu — que j'ai grandement exagéré mes mérites, et qu'à la Closerie des Lilas, où Madame Okrent a filmé son billet d'humeur, il n'est même pas certain que l'on me laisserait rentrer, habillé comme je le suis généralement, un vrai clochard.

Parce que je n'ai pas toujours été ainsi, pareillement envieux, comptant l'argent, enviant celui des autres ou même m'y intéressant, il y eut même un temps où je vivais heureux, persuadé que je gagnais ma part, dans une vie antérieure, j'ai même été peintre en bâtiment, et même coupeur de légumes dans un restaurant chinois, travaillant illégalement bien en dessous du salaire minimum, parce que je n'avais pas de papiers pour séjourner, et pourtant, à l'époque l'argent, le plupart du temps, je m'en foutais.

Alors qu'est-ce qui a pu me rendre comme cela aussi amer? Et aussi réactionnaire?

Et bien je me demande si ce n'est pas le climat politique de mon pays qui me rend comme cela. D'abord il y a eu le "paquet fiscal" que j'ai très mal vécu, j'avais alors le sentiment que c'était le bien commun que l'on nous dérobait, je suis sûr que cela a été la première blessure. Parce que j'ai tout de suite su que ce serait au détriment de mécanismes sociaux que je respecte beaucoup, en grande partie parce que je sais qu'ils ont été acquis de haute lutte, notamment par le syndicalisme et les mouvements ouvriers, et que je leur trouve une certaine justesse, qui n'est pas parfaite, mais au moins elle porte avec elle l'esprit d'une certaine équité et d'une certaine cohésion sociales. Là, c'est vrai, j'ai souffert.

Curieusement, j'ai soupçonné autour de moi que je n'étais pas suivi dans cette perception douloureuse de la catastrophe à venir. Idéologiquement, j'ai senti le sol bouger sous mes pieds, des séismes d'ampleur tectonique. Ca a été cette période de dévoiement de ce que la droite appelait "les socialistes talentueux". A vrai dire Kouchner et Strauss-Kahn, je m'en suis pas trop étonné, déjà quand ils étaient parmi les ténors de Parti Socialiste, c'est un peu eux et d'autres, Royal par exemple, qui me faisaient dire que le Parti Socialiste c'était la droite modérée. Jack Lang, c'était plus étonnant, là on sentait que le forcené de l'Elysée voulait remonter jusqu'à la racine, c'est d'ailleurs ce qu'il a fini par obtenir avec Rocard, là, j'ai eu mal, je me suis dit que Rocard, avait tout de même été le père du seul grand héritage du Parti Socialiste de la cinquième République, le RMI.

Mais avec les hommes politiques, on est souvent déçu, on dirait que l'ambition et la corruption sont leur rouille. Mais c'est surtout sur le débat d'idées que les choses ont commencé à aller vraiment mal. Qu'on y pense un peu, Deleuze, en 1995, puis Bourdieu, en 2002 et enfin Derrida, en 2004, tous les trois disparus dans un espace d'une dizaine d'années et même sur la fin, on ne peut pas dire qu'on amplifiait beaucoup leurs voix. Au contraire des fameux "nouveaux philosophes", vous savez ces philosophes sans concept, d'ailleurs du vivant de Deleuze, le spectacle dérisoire d'un jeune BHL pouvait passer pour désopilant. Il parlait déjà fort du vivant de Deleuze BHL, maintenant, il hurle dans un mégaphone et il l'ouvre sur tout, et c'est admirable comme il se trompe sur tout, du tout au tout. Mais trouverez-vous quiconque pour lui porter la contradiction?, non, c'est bien pire que cela, il est devenu en 2007 le guide idéologique officiel du Parti Socialiste, préface de son livre par Jack Lang et concert de louanges de tous les ténors montants du PS, Moscovici, Valls. Ca doit être bizarre comme sentiment d'être encarté au PS en ce moment. Déjà d'avoir voté pour eux, et même une fois pas qu'au second tour, en 2002, ça m'ouvre le ventre.

BHL, c'est l'arbre qui cache la forêt, parce que vous avez toute une armée de second couteaux de la collaboration qui suivent, des Finkielkraut, qui après avoir réfléchi et écrit, en son temps, de façon brillante sur le révisionnisme, L'avenir d'une négation, par exemple, depuis font des piges sur France Inter, peut-être même gratuites, ne me faites pas dire que tout un chacun dans l'audiovisuel est aussi grassement rétribué que l'épouse du ministre des Affaires Etrangères, pour expliquer ce que cela peut bien vouloir dire la politique de civilisation du président.

Et puis le révisionnisme a aussi entammé sa morsure. Non pas qu'ils avaient à craindre que l'on parlât plus fort qu'eux, les anciens "nouveaux philosophes" ont commencé à chercher des poux dans la tête des morts, à Bourdieu on a trouvé de l'antisémitisme, de la raideur et du stalinisme chez Derrida, de l'obscurantisme à Deleuze, les morts ne se défendaient pas, les anciens "nouveaux philosophes" sans concept ont sans doute remarqué que c'était là un acharnement assez vain, alors on s'en prend à Badiou, qui en prend pour son grade, avec droit de réponse à son droit de réponse dans Libération qui avait déjà beaucoup cumulé en étant plusieurs fois l'hôte de critiques vitupérantes de son dernier livre, qui osait l'attaque frontale de Sarkozy. Le pauvre Badiou, vous vous rendez compte, qui pense toujours sincèrement que le Marxisme n'est pas un gros ni vain mot.

Mais tout ceci pour moi, n'avait pas encore la netteté du danger immédiat. C'est à un détail que j'ai compris de façon définitive à quoi nous avions réellement affaire. Une manière d'estocade finale. Dans l'affaire de la récupération de la lettre de Guy Môquet — qui porte toutes les marques de l'ignorance crasse des conseillers du président, ce que j'appelle la maladresse des faussaires, encore que je sois tellement méfiant de cette maladresse, qui, plus elle est manifeste et plus elle passe inaperçue — quelque chose m'a beaucoup troublé. Dans le texte de présentation de cette fameuse lettre, à l'usage des enseignants, le mot de "compagnon" a été préféré à celui de "camarade", ce qui fait naturellement passer Guy Môquet du camp des Communistes à celui des Gaullistes, et lorsqu'on en fit la remarque à Heni Gaino, il répondit que cela avait été une erreur chez l'imprimeur, et était-ce si grave? Les imprimeurs sont des gens peu sourcilleux, vous n'avez pas idée.

Et ce sont ces stases, ces retournements du sens, ces acceptations progressives que la sens d'un mot puisse évoluer jusqu'à signifier le contraire de son ancien entendement, qui me disent, sans l'ombre d'un doute, à quel genre de régime politique nous sommes désormais voués. Une compagine pétrolière récemment reconnue coupable d'une catastrophe écologique fait campagne publicitaire sur le motif de la préservation de l'environnement. Un martyr de la résitance communiste devient gaulliste. Et Simone de Beauvoir une femme-objet.

Ma colère est vaine, je m'en rends bien compte. Elle me rend, à force d'être mauvaise conseillère, ridicule. De rencontrer dans la rue une célébrité m'a fait croire l'espace d'un instant que je faisais désormais parti de ce monde de notoriété. Christine Okrent bâclant une chronique pour la télévision, et, quasi-simultanément, une interview de dix minutes à la Radio Suisse Romande, et j'ai cru que j'allais pouvoir boxer dans la même catégorie. Vous vous dites que comme souvent j'exagère. Ce n'est pas vous qui, passant en train devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, vous êtes plu à révâsser aux sujets de société que vous aimeriez bien traiter dans une émission de télévision et quels angles et quels éclairages inédits vous auriez souhaité apporter à votre petit billet d'humeur télévisuelle hebdomadaire. Vous vous êtes même dit que par exemple la collusion qui veuille que la chaîne de télévision qui emploit si généreusement Madame Okrent dépendait de la tutelle du Ministère des Affaires Etrangères dont le ministre est donc son mari, ferait un excellent sujet pour commencer.

Et ça dans votre fantasme un peu court, c'était juste pour prouver, en vous faisant virer dès la première émission, que vous êtiez incorruptible et incorrigible. N'empêche cet envahissement de moi-même d'un esprit mauvais me fait peur. Et je ferais bien de connaître et retourner à ma place et d'y rester tranquille, et de me contenter de mes petits bricolages. Toute ma tête.