A quoi tu penses?

Je repense à la discussion que j'ai eue avec Julien hier soir. Et cette façon pour moi curieuse qui est celle de Julien pour imaginer des formes qu'à mon sens lui seul peut voir, et une fois traduites en quelques lignes de code expertes, interprétables par un navigateur, elles finissent par détenir une manière d'évidence. Mais à moi, comme à d'autres, il faut un programme capable d'interpréter en une forme compréhensible ce qui doit avoir une drôle de forme dans l'esprit de Julien, non pas que je le soupçonne d'envisager le monde comme une suite ininterrompue de lignes de code, mais possiblement comme imaginant fréquemment les différentes étapes à franchir pour passer d'une forme à une autre.

Cela ressemble à une promenade dans Brno avec mon amie Bara, avec elle, je peux voir les Tchèques tels qu'ils sont et les entendre parler, et non voir leurs visages faire des efforts pour parler une langue qui n'est pas la leur, l'anglais ou parfois l'allemand. Mais ce n'est pas tout à fait cela.

Cela ressemble à mimer une gastro entérite à une pharmacien tchèque en espérant qu'elle me donne un remède pour endiguer les flots salissants, la voir ne pas comprendre, apercevoir une boîte de Smecta dans ses rayonnages, la lui montrer, et voir sur son visage sa compréhension rétrospective de mes mîmes. Mais ce n'est pas tout à fait cela.

Cela ressemble à expliquer à Anne pourquoi tel coup de pied à suivre dans le dos de l'adversaire sur le recul est particulièrement inspiré et adroit dans un match de rugby, mais voir à son départ du fauteuil pour un exil dans le garage, que mes explications n'étaient pas très éclairantes ni même convaincantes. Mais ce n'est pas tout à fait cela.

Cela ressemble à expliquer à tel ami daltonnien, le pourquoi de certains de mes choix dans une de mes photographies. Mais ce n'est pas tout à fait cela.

Cela fait penser à ce commentaire de Coltrane à propos de jouer avec Monk, l'impression d'être dans une cage d'ascenceur et tout d'un coup le fond de la cabine s'ouvre sous vos pieds. Mais ce n'est pas tout à fait cela.

Cela ressemble à avoir cette impression surprenante que tout d'un coup la langue tchèque, cela commence à rentrer et que vous comprenez parfaitement ce film de Woody Allen, et découvrir avec un temps de retard qu'en fait le film est en version originale en langue anglaise avec des sous titres tchèques. Mais ce n'est pas tout à fait cela.

Cela ressemble à ce rêve de développer des photographies dans un laboratoire en pleine lumière. Mais ce n'est pas tout à fait cela.

Cela ressemble à toutes ces situations de confusion, comme de se réveiller dans un endroit où l'on dort pour la première fois, à rentrer rapidement chez soi pour uriner, se tromper d'étage sans s'en rendre compte, uriner dans les toilettes de l'appartement un étage en dessous du votre dont la porte d'entrée était miraculeusement ouverte, et se rendre compte de votre méprise en ne reconnaissant subitement pas le motif décoratif du rideau de douche, tirer la chasse et sortir comme si de rien n'était, cela ressemble à s'orienter sur des routes anglaises à l'aide d'une carte de la France en haut à gauche de laquelle subsiste un petit bout d'Angleterre et c'est justement dans cette fine écharpe de terre que vous êtes miraculeusement égaré. Cela ressemble à un mélange de sentiment d'ubiquité, de préscience et de compréhension intuitive, mais ce n'est pas tout à fait cela.

Et pourtant, avec Julien, j'ai le sentiment d'avoir appris à me fier à ces compréhensions partielles seulement.