A quoi tu penses?

Et j'aurais pu être tranquille lors de ce voyage du retour à relire les 450 pages de Désordre — et j'étais tranquille jusqu'à Nevers, jusqu'à ce que je doive partager les autres sièges du box avec ce jeune couple vieux, dont le sujet de conversation depuis Nevers jusqu'à le centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire n'a pas varié, leur argent, leurs économies, leurs impôts, les voilà qui relisent ensemble le détail de leur taxe d'habitation, traquant l'erreur, ils ont entre 25 et 30 ans et n'ont devant eux qu'une vie d'une très lassante répétition, celle de tenir leurs comptes bien à jour, de calculer leurs dépenses et d'épargner jalousement. Quand j'y pense je ne pense pas avoir jamais regardé un relevé de taxe d'habitation plus de trois secondes, le temps de m'assurer que c'était bien le mien (vieille habitude d'informaticien) et d'en relever le montant pour préparer mon chèque.

A leur âge je vivais à Chicago, j'avais rarement plus de dix dollars en poche, je jouais tous les soirs au billard au Gold Star sur Division Street. J'avais le sentiment de vivre une aventure. Et c'est encore comme cela que j'ai l'impression de vivre mon existence.

Ils sont en fait plus âgés que moi, plus vieux et moins mobiles que je ne le suis, grande carcasse, genou gauche branlant, mal de dos chronique, dépressif par moments, et pourtant il me reste tellement plus qu'eux à vivre.

Ce que je relisais avant d'être interrompu et en somme contraint d'allumer mon ordinateur et coiffer mes écouteurs pour faire fuir leur conversation et regarder Citiezn Kane d'Orson Welles, récemment téléchargé. J'aurais du retourner l'écran pour leur montrer le personnage du banquier s'étranglant en relisant la lettre de Charles Foster Kane à sa majorité, lui enjoignant de vendre tout ses titres sauf ceux de l'Inquirer parce qu'il pensait que cela pourrait être assez amusant de diriger un journal (I think it would be fun to run a newspaper)

Samedi 31 janvier, Une Fuite en Égypte

Hier soir, passé de longues heures à lire Veuvage à Anne, parce que, oui, je crois que ce roman est terminé, je le relis désormais sans plus rien y toucher.

à ce sujet c'était consternant comme faisant aussi peu d'efforts que possible pour rendre ce journal attrayant ; sa lecture semblait au contraire attirer des lecteurs nombreux ; pas loin d'une cinquantaine par jour ; d'autant plus affligeant ; et je n'en avais rien dit à Suzanne ; que le journal que je tenais était une sorte de fantaisie ; un journal imaginaire ; le journal inventé d'une vie rêvée ; une vie dans laquelle elle ne serait pas morte ; et tout ce que j'y consignais appartenait à une vie qui n'existait pas ; qui n'avait jamais été ; cette existence n'était même pas celle qu'elle et moi avions eue jusque là ; avant qu'elle ne meure ; et comment j'aurais pu ; d'une certaine façon ; la prolonger artificiellement ; par écrit ; ce n'était pas davantage celle que nous aurions pu avoir si elle n'était pas morte dans un accident de voiture et que nous nous soyons rabibochés en quelque sorte ; cette vie chimérique était celle d'un homme vivant avec sa femme et ses enfants dans un petit village de l'Oise que j'avais choisi pour être Puiseux-en-Bray ; c'est-à-dire le village où vivait sa mère et duquel elle revenait en voiture quand elle a eu cet accident qui lui prit la vie ; nous aurions eu deux enfants qui s'appelaient Madeleine et Nathan ; Madeleine cela me faisait penser à ma tante Madeleine ; et Nathan parce que cela aurait dû être le prénom d'Émile si elle n'avait pas changé d'avis au dernier moment ; nous aurions vécu de la sorte dans le pays d'origine de sa mère ; je nous inventais une existence paisible ; pour beaucoup faite de contemplation de la nature nous entourant ; nous aurions eu un grand jardin très ombragé ; je prêtais à ces enfants imaginaires les traits et les espiègleries de Zoé et d'Émile ; je m'efforçais au réalisme ; à tout décrire ; même l'ennui d'un après-midi à écouter de la viole de gambe ; en buvant du thé et regardant ; par la fenêtre ; la pluie battre les feuilles lourdes de l'érable du jardin ; j'écrivais des passages de cette existence fabriquée dans lesquels nous faisions l'amour un peu à la va-vite profitant que les enfants jouaient au jardin ; je nous inventais des disputes ; de ces querelles que nous arrivions à surmonter cahin-caha ; le récit de nos vacances rêvées demeurait encore la partie dans laquelle je prenais le plus grand plaisir d'écrire ; par ailleurs je me décrivais moi-même écrivant des romans ; qui ; certes ; n'étaient pas publiés ; pas encore publiées ; aurait-elle dit ; elle qui les aurait lus avec attendrissement et en m'encourageant en dépit des lettres de refus des éditeurs ; j'aurais déjà écrit trois romans ; mais où allais-je puiser tous ces détails ; pourquoi trois romans ; pourquoi pas un seul ; et j'étais résolu que le quatrième serait l'écriture de ce journal en ligne ; je me disais même que si d'aventure il devenait publiable en somme ; j'en terminerais l'écriture par une histoire inventée ; elle mourrait dans un accident de voiture ; du bonheur mièvre de cette vie à la campagne le récit basculerait dans le malheur et le deuil accablants ; et je me demandais même ; tandis que je tenais scrupuleusement à jour ce journal ; jour après jour ; quelle serait la date à laquelle j'aurais le courage d'inventer ; au même titre que j'avais inventé toute cette vie rêvée au faible relief ; le même relief vague que je prêtais aux plaines alentour ; à quel moment aurais-je le courage d'interrompre assez sèchement ce récit mièvre du quotidien bienheureux de ce couple et de ses deux enfants ; avec l'accident de voiture mortel qu'elle aurait eu un soir en revenant de l'université de Cergy-Pontoise où je me plaisais à croire qu'elle suivait des études de lettres modernes ; c'était là une vie décidément fade ; mais c'était là celle dont je rêvais pour moi-même désormais ; je tenais ce journal tu et secret de Suzanne dont je pouvais facilement m'imaginer qu'elle n'en aurait pas goûté la lecture ; ma vie était-elle devenue à ce point le désordre ; comme si plusieurs existences s'étaient chevauchées et superposées imparfaitement ; celle de tous les jours ; celle dont les enfants étaient le centre ; celle avec Suzanne ; deux vies qui n'étaient pas très étanches l'une de l'autre ; cette existence nocturne qui était la mienne en proie aux visiteuses et leurs visions souvent terrifiantes et désormais cette existence rêvée ; construite de toutes pièces par moi ; et comme il me plaisait d'emprunter des morceaux d'existence à ces vies différentes ; et de les ranger ; en quelque sorte ; dans un ordre différent ; comme ; en somme ; un romancier ; j'imagine ; je ne suis pas romancier ; adapte à son récit quelques uns des ingrédients de son quotidien ou du cours de son existence ; j'avais d'ailleurs résolu de donner un titre à ce journal inventé ; le bloc-notes du désordre ; tant le désordre m'apparaissait avoir pris possession de tout ; je vous en donne tout de même l'adresse http://www.desordre.net/blog/ voyez pour vous-même ;