A quoi tu penses?

Le type de l'autre côté du train, côté gauche, je suis du côté droit, pour photographier la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, me lance un regard noir, après que j'ai pris une quinzaine de photographies au passage devant la centrale. Cela devrait m'indifférer tout à fait, mais de même que je ne soutiens pas bien le regard des autres, c'est très rare que je regarde dans les yeux une personne qui me regarde, je vois bien ce que je prends en mauvaise part dans ce regard accusateur: qu'est-ce que je peux bien faire en prenant ces photographies de ce qui apparaît a priori comme un non-sujet? telle doit être la question que se pose le type d'en face qui me jette un oeil sombre, et qu'est-ce que je peux en avoir à faire de son regard?, devrait être la question que je me pose. Ou comme il m'est arrivé récemment, un soir, au camping, de refermer la porte de ma tente pour écrire, non que j'étais gêné du bruit de mes voisins de pelouse, — fermer la tente ne m'en garantissait pas, de toute façon — mais parce que je ne souhaitais pas qu'ils me voient en train d'écrire, comme si j'avais à concilier là une activité illicite. Et pourquoi le serait-elle? Comme si la culpabilité qui me voit ne pas m'acquitter des droits d'entrée dans le camping rejaillissait sur ce que j'y faisais, mais cette explication ne vaut pas s'agissant de photographier et d'écrire dans le train — mon billet est parfaitement en règle — et pourtant la méfiance est là. Comme elle existe parfois chez mes collègues au travail pour ce qu'ils entrevoient de mes activités extra-professionnelles. C'est encore le même jus d'adrénaline, de peur, que celui que je ressens à la lecture de certains mails dont je ne parviens pas tout de suite à savoir si ce sont des mails d'encouragement ou au contraire des mails acrimonieux dans lesquels j'en prends pour mon grade d'avoir écrit telle ou telle chose à propos de tel ou tel sujet — par exemple, c'était apparemment très mal de ne pas penser le plus grand bien qui soit du film Persepolis de Marjane Satrapi, à cette occasion je passe vraiment pour un peine à jouir — c'est cette même lâcheté, qui revient, à mon corps défendant, celle qui toujours ne m'autorise pas entièrement à soutenir mon opinion, comme si cette dernière était potentiellement honteuse à force d'être marginale.

C'est exactement cela, je n'ai pas le courage de ce que je pense.

Et d'une timidité confondante qui me ferait presque perdre tout à fait mes moyens, lorsque, par exemple, ce matin, je devais, avec Anne, prendre la parole devant la trentaine de parents d'élèves de la classe de Nathan pour leur expliquer qu'ils auront cette année à cotoyer sa différence.

Je vois bien comment en de telles occasions les parents, certains qui ne se connaissent pas encore, se lient entre eux et de sortie de classe en sortie de classe finissent par former des petits groupes, qui nul doute, doivent saisir la première occasion pour s'inviter mutuellement à prendre un verre ou je ne sais quelle autre manière de partage. N'empêche je suis certain qu'ils seraient bien curieux d'apprendre ces parents d'élève que ce qui les avaient surpris, pour certains d'entre eux, les flèches qui criblaient les pères Noëls des écoles, ces flèches-là ont été tirées par moi, le grand type renfrogné dans son coin, mais dans les bras duquel se jette sans réserve cette gracieuse petite fille qu'est Madeleine en sortant de l'école. On peut être tout cela à la fois, le type assez fou pour nuitamment tirer des flèches sur les pères Noël qui pendouillent aux fenêtres dans les rues, qui n'a pas l'air commode, qui est apparemment d'une timidité maladive, et le père de Madeleine.

N'en déplaise, finalement, à mon voisin dans le train qui me toise du regard parce que je me suis acharné à prendre des photos du passage le long de la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire.