A quoi tu penses?

Je pense que je ne vais jamais à Clermont-Ferrand avec plaisir, j'y vais pour travailler, le long trajet en prime, comme d'être éloigné d'Anne et des enfants, sans compter qu'en hiver les conditions d'hébergement, je dors à l'infirmerie de mon travail, la nuit qui paraît durer deux jours de suite, s'ajoutent comme autant de désagréments. Mais cette fois-ci, qu'est-ce qui fait que tout cela a pesé différemment, plus légèrement?

J'ai bien travaillé dans le train à l'aller, j'étais presque déçu d'être déjà arrivé à Clermont, et puis j'ai passé deux belles nuits à camper, à dormir sous mon peuplier, et plus encore, par dessus tout, à goûter cet orage de grèle violent un peu avant d'arriver à Vichy, et en être garanti par les épais carreaux du train sur lesquels venaient tinter les grelôts.

Et dans le train, je partagerais presque cette bonne humeur générale, faite de la fatigue d'une fin de semaine bien remplie, avec les autres voyageurs qui pour la plupart reviennent de leur week end en Auvergne. Ambiance qui n'est pas sans me rappeler celle du ferry le dimanche soir quand je revenais à Portsmouth, au milieu de ces familles anglaises qui prenaient le thé et mangaient des sandwichs au concombre. J'écoutais avec indiscrétion leurs discussions de pas grand chose, je m'offrais un dimanche soir en famille, avant de retrouver la solitude de mon grand appartement humide. Il y a dans les dimanches soirs une quiétude familiale que je n'ai connue qu'enfant, mais dont le souvenir est très prégnant, au point donc d'écouter de façon indiscrète les discussions de familles anglaises dont j'ignorais tout sur le ferry au retour vers Portsmouth.

J'imagine que je pourrais connaître ce calme avec ma propre famille, aujourd'hui, mais mon travail de week end m'en prive. D'ailleurs c'est toujours surpris que je revis de tels instants les week-ends où je suis en congé, j'emmène les enfants au square jusqu'à la fermeture, et là aussi j'écoute subrepticement les conversations des familles qui goûtent leurs derniers instants de liberté à la fin du week end. Mais une fois encore je n'ai pas le sentiment que cette douceur je puisse la vivre pour moi-même, je ne peux l'éprouver que par procuration. Que dans mes souvenirs de films de James Bond à la télévision le dimanche soir.

Mais ce soir je crois bien que la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire c'est un peu mon film de James Bond à la télévision. Décidément, je crois que cela m'a fait le plus grand bien de dormir sous un peuplier.

Il faudrait que je sache puiser, à d'autres moments, moins heureux, au cours de ces allers-retours fatigants, dans cette réserve de bonheur léger.