A quoi tu penses?

Il est monté à Moulins. Une dame assez âgée, avec une mise de vieille dame, à la fois digne et souriante, l'accompagnait. J'ai mal vu la dame. Seulement son âge et elle a l'âge d'être sa mère. Elle lui prodigue des gestes tendres, au travers de la vitre, depuis le quai, lui a l'air pressé que le train parte. C'est son fils unique, elle est naturellement veuve. Il lui fait signe et lui sourit quand le train part. Ce n'est pas très chaleureux, un peu honteux.

Il est habillé de sombre, un pantalon de velours cottelé, anthracite, un pull à peine moins sombre, au col fermé et dont dépasse, impeccable, le col d'une chemise bleue marine. Il a le cheveux court, pas exactement en brosse, juste coupé très court, quelques cheveux blancs épars dans une cheveleure gris sombre. Il porte des lunettes à très fines montures, des yeux bleus, la tête de monsieur tout le monde, un peu ronde, une hygièene irréprochable. Chaussettes bleues foncé avec quelques décorations en surfil gris clair et chaussures noires.

Le train quitte à peine la gare de Moulins, il consulte son téléphone portable, oui, on consulte son téléphone portable. Je n'ai jamais très bien compris ce que l'on pouvait consulter sur un téléphone portable, d'ailleurs la consultation cesse. Il remise son téléphone portable et tire à lui sa sacoche en cuir noir, de la quelle il extirpe un agenda. Puis un autre agenda. Il y a l'agenda pour l'année passée, 2006, et l'agenda de l'année en cours, 2007. Pour beaucoup, dont je suis, il n'est pas encore rare de faire l'erreur en notant la date, lui, non.

D'ailleurs il va passer une heure à éplucher son agenda de l'année 2006 et ses annexes qu'il va déchirer, feuille à feuille, chaque feuille déchirée en deux puis en quatre, puis en huit, en seize et même une double-page en 2 puissance 5 morceaux, ce qui reste logique et constant s'agissant d'une double-page.

Cet homme vit dans le présent. Et ne s'encombre nullement du passé. Il a laissé sa mère sur le quai de la gare avec la même sécheresse qu'il a déchiré toutes les feuilles de son agenda.

On ne peut pas imaginer cet homme à l'apparence absolument ordinaire autrement que fuyant des souvenirs graves, qu'il expie dans la fréquentation mensuelle d'une prostituée dominatrice, et dont les émoluements sont décomptés dans le budget "loisir" ou "sanitaire" de la comptabilité extrêmement serrée qu'il tient de ses dépenses et de ses revenus qu'il appelle des "recettes".

Ou alors cet homme vit une existence dénuée d'aspérrité, les coups durs de cette vie sans relief se cantonnant aux dépenses inopinées dûes à des réparations imprévues de sa voiture, une Citroën Xantia, pour laquelle, c'est vrai, il n'a pas beaucoup de chance, il a résolument tiré un mauvais numéro. Mais restera fidèle à la marque, qui était également celle de son père.

Ou, au contraire, cet homme vit une existence endolorie par le décès, il y a douze ans de sa femme emportée par un cancer du pancréas. Et s'astreint à une existence régulée à l'excès pour ne pas sombrer dans un chagrin qui emporterait tout.

Cet homme partage, trait pour trait, les contours que j'avais donnés au personnage principal de cette ébauche de roman — le Déplacement — que je ne suis jamais parvenu à achever, le récit d'un professionnel en mission à l'étranger, à peine perturbé par la vacance d'esprit propre à la vie dans une ville qui n'est pas la votre, et irrémédiablement bousculé par un concours de circonstances: rconnaître dans le film l'Ennemi intime de Patrick Rotman, qui passe à la télévision sur une des rares chaînes françaises, un extrait des films que lui projetait son père de sa guerre d'Algérie, image fugace par laquelle il comprend que son père, comme tant d'appelés, aura pris une part active dans des scènes de tortures en Algérie.

Vous imaginez, vous, être assis à côté d'un type pareil dans le train? Et tandis qu'il égrenne et détruit toutes les pages de son agenda de l'année tout juste écoulée, écrire ces lignes — m'efforçant de rester aussi illisible que se peut — à propos de votre voisin de train?

Voilà qu'il ne se sent pas bien, en prise apparemment à une violente céphalée. Je vous assure que je n'y suis pour rien.