A quoi tu penses?
Je suis mon propre obstacle. Comme je dormais bien le font appuyé sur la fenêtre, bercé par le roulis du train, parfois tiré de ma torpeur par l'onde de choc des trains croisés, à peine, mais que résonne le train sur le pont métallique au dessus du canal de Briare et je me réveille affolé, se pourrait-il que j'ai manqué la centrale nucléaire de Cosne-sur-Loire?, je suis soulagé que non, nous ne sommes pas encore à Cosnes-sur-Loire.
Serait-ce si grave si je manquais ce passage?, non, je ne crois pas. C'est juste un jalon que j'ai posé moi-même sur mon parcours, un obstacle, une difficulté supplémentaire comme si javais besoin d'un tel surcroît, et nul sans doute ne m'en voudrait de manquer ce rendez-vous avec personne.
Cette connaissance a être sa propre difficulté m'aide-t-elle à ne pas me faire immodérément obstacle? Seulement si je ne décide pas de construire autour de moi des labyrinthes touffus, et des dédales inextricables, seulement donc si je ne cède pas à la tentation de ces formes complexes, mais comment résister au chant tellement attirant des sirènes? Ulysse avait bien de la chance de disposer d'un équipage aussi discipliné qui voulut bien souquer les oreilles pleines de cire tandis que lui prisonnier de ces liens pouvait profiter sans danger de tant de beauté.
Je ne suis cependant pas certain que l'on puisse jouir de la beauté sans courir aucun risque.
Ce n'est pas très loin d'ici que ma mère et ses soeurs, hier, ont accompagné le corps mortel de ma tante, pour son dernier voyage, comme on dit. Ma tante était de l'Yonne, comme la petite dame du dessin de Sempé qui devant l'autel prévient le Seigneur que les 22 et 23 elle sera chez sa cousine dans l'Yonne. Est-ce que désormais chaque fois que je passerais dans ce pays, la réponse à la question à quoi tu penses? sera la même: à ma tante Tati, à laquelle je dois tant et dont la mort me rend à la fois triste et égoïstement soulagé qu'avant son départ j'aurais eu le temps d'apprendre d'elle ce qui importait tant.