A quoi tu penses?
Cela fait deux heures que j'ai quitté mon travail, deux heures que je suis assis dans le train, je relis mon manuscrit pour la septième fois. Je suis très concentré, au point de m'abstraire des cris d'un bébé à l'autre bout du wagon, de la conversation vantarde d'un musicien classique qui fait une cour effrénée à une violoniste sans charme, et ja parviens aussi à ne pas prêter attention à l'expert-comptable assis à côté de moi, et qui navigue dans une feuille de calcul avec une dextérité qui m'énerve — oui, il faut sûrement des comptables pour faire un monde, mais en faut-il autant? — et pourtant la tension accumulée pendant cette journée au travail persiste à me remplir.
Comme je déteste ces journées particulières pendant lesquelles mes collègues et moi devons provisoirement migrer dans la salle des serveurs, assomés la journée durant par le vrombissement des ventilateurs de tout cet équipement informatique hors de prix, Monsieur le comptable, combien de millions d'euros engouffrés dans l'équipement de cette salle gigantesque? Et comme je désteste encore davantage ces situations de tension et de paroles amères entre collègues et dont l'acidité me poursuit.
J'ai 41 ans. Devrais-je encore longtemps travailler de la sorte, à vivre dans la violence obligatoire de la grande entreprise? Entendre les discours rengaines de la course au profit, de celle qui justifie l'inégalité, plonge les plus faibles vers la pauvreté qui les coupe irrémédiablement des autres? Charabia abscons qui exige l'assentiment, au moins muet, l'adhésion même, aveuglement des uns et des autres d'être pareillement embarqués dans une catastrophique spirale, lâcheté de ceux qui ont réussi à sa tailler leur part privilégiée et qui protège jalousement leurs avantages et qui s'efforcent ne pas voir que certains sont tombés du bastingage et se noient, amnésiques qu'un temps eux aussi furent simples marins et soutiers.
Ma présence, même aphone, au milieu de cette ménagerie, m'est insupportable.