Le Bloc-notes du désordre |
samedi, avril 30, 2005
Samedi 30 avrilDepuis le temps que je voulais le faire. Depuis le temps que je voulais revoir la canal de Bourgogne et notamment son écluse n°89 entre Saint-Vinnemer et Tanlay. J'avais donc pris un peu d'avance en partant d'Autun. Durant la plus grande partie de l'été 1984, j'ai été le gardien de cette écluse. Un petit boulot d'été. En 1984, j'avais enfin passé mon Bac mais j'avais échoué pour la première fois au concours d'entrée des Arts Décos et aussi à celui de l'Ecole de Sèvres qui elle-même préparait au concours d'entrée aux Arts Décos, sur ce dernier concours j'avais fini deuxième sur la liste d'attente en cas de désistement et on m'avait laissé comprendre que c'était comme si c'était fait. Etrangement cette année il n'y eut pas de désistement et en septembre je me retrouvais le bec dans l'eau, aussi je décidais de devancer l'appel, me débarrasser de mon service militaire pendant cette année creuse. Je partais donc avec la classe 84/12 en décembre. Et en attendant cette incorporation je me souviens combien tout ce vocabulaire me paraissait âpre et me faisait peur je trouvais un petit boulot dans un service informatique dans lequel mon travail consistait à remettre du papier-listing dans des imprimantes, à l'époque je regardais la chose comme un petit boulot comme un autre, ça ou gardien d'écluse, c'est étonnant à distance de voir comment de remettre du papier dans ses imprimantes aura été déterminant par la suite puisque c'est toujours plus ou moins dans le même univers que je travaille encore aujourd'hui. Mais tout ce futur proche, à l'époque, du temps où j'étais le gardien de l'écluse numéro 89 sur la Canal de Bourgogne entre Saint-Vinnemer et Tanlay, j'étais loin de le percevoir. Comment aurais-je pu?, je n'avais que 19 ans. A l'époque je voulais faire de la bande dessinée. J'étais convaincu que j'étais doué pour cela. Que cela allait marcher. Je ne refusais cependant pas le conseil de gens éclairés chez qui je gardais les enfants, qui me conseillaient surtout une filière plus généraliste. Les Arts Décos. C'était devenu mon but. Le Bac j'avais fini par l'avoir. En grande partie parce que les parents avaient enfin accepté que l'avenir serait peut-être synonyme de dessin et aussi grâce soit rendue à mon professeur de dessin, Monsieur Menghini qui exigea toujours de moi un mot signé du professeur de mathématiques, Monsieur M'Silti, certifiant que j'avais bien suivi le cours de maths et que donc le professeur de dessin pouvait donc m'autoriser à suivre son cours. Sans parler du professeur de philosophie qui avait su écarter un peu le cercle de ce que l'on appele les connaissances, donnant ainsi à voir ce qui est passionnant dans ces connaissances. J'avais donc fini par l'avoir ce foutu Bac à l'époque du passe ton bac d'abord. Au début de l'été, j'avais enfin vu Yes en concert, et dans même registre exécrable Roger Waters et Eric clapton pour la tournée de l'album the pros and the cons of hitch-hiking, comme tout cela est oubliable! Et puis vers le 10 juillet j'avais pris un train pour Tonnerre où je m'étais présenté au bureau de l'ingénieur du canal. Il m'avait vilainement toisé du regard, m'avait dit d'attendre dehors, la chaleur était écrasante, la lumière aveuglante en ce début d'après-midi d'été sur la terre battue grise du parking. Il m'avait ensuite demandé sans ménagement de vite monter dans sa camionnette une 4L break, couleur indéfinissable et avait roulé tambour battant sans un mot pendant la dizaine de kilomètres qui nous séparaient de l'écluse. Je me souviens très bien avoir vu mon écluse à la sortie d'un virage, en venant de Tanlay. Il m'a largué comme ça, comme une vieille chaussette, décidément, je ne comprenais pas ce qu'il me voulait ce type. La personne que j'allais désormais remplacer m'a expliqué au premier bâteau comment il fallait faire et aussi cette subtilité que nous étions responsables du niveau du bief en aval. Et qu'à cet effet il y avait une graduation dans la porte du bas et qu'il fallait s'arranger pour que le niveau indiqué soit compris entre 1,9 et 2,1, 2 c'était parfait. J'avais un jour complet de congé le mercredi, les bâteaux étaient suceptibles de demander le passage entre 6 heures du matin et 19 heures. Il passait très peu de bâteaux. Peut-être cinq dans la journée. Un jour il n'en passa qu'un, une barque comme égarée sur le canal, un grand-père qui emmenait son petit fils faire une promenade, un jour il en passa dix-sept. Il fallait une dizaine de minutes en tout pour faire passer un bâteau. C'était assez simple. Fermer les portes de l'écluse. Attacher la corde du bâteau à la bite d'amarrage. Ouvrir les vannes en grand pour les grands bâteaux, à mi hauteur pour les petits bâteaux. Attendre la mise à niveau, ouvrir les portes du haut. Pour les bâteaux arrivant de l'amont quand l'écluse, le sas, était vide, il fallait faire patienter, remplir le sas, ouvrir les portes de l'amont, attacher le bâteau, les péniches qui remplissaient entièrement l'écluse étaient dispensées de s'amarrer, d'ailleurs les bâteliers faisaient en général peu de cas de nous et ils n'étaient pas à contredire. Vider l'écluse. Puis ouvrir les portes du bas. Les vannes s'ouvraient à l'aide d'une manivelle et la trombe d'eau qu'elles libéraient était jubilatoire. Les lourdes portes s'ouvraient et se fermaient à l'aide d'un ample balancier qui actionnait une savante démultiplication du mouvement. Le canal était parallèle à une petite rivière au courant vigoureux. De l'autre côté une pente douce était souvent sillonée par des tracteurs. J'avais à ma disposition une petite maison de deux pièces, entièrement vide, les murs mangés par un épouvantable papier jauni aux nombreux passages de champignons verdâtres. Au sol des tomettes. Du camping amélioré. Mais j'étais heureux. C'est ce dont je me souviens le plus. J'étais heureux. Une nuit j'ai été dérangé par des rodeurs mais qui ont semble-t-il eu plus peur que moi et ont déguerpi, je me demandais bien ce qu'ils pouvaient venir chercher dans un tel désert. Je l'ai signalé lorsque l'ingénieur est venu faire sa ronde. Il m'a aboyé qu'il fallait que je le signale aux gendarames de Saint-Vinnemer. Les gendarmes, je ne sais pas pourquoi, mes bonnes manières, ma politesse?, m'ont pris d'affection et sont venus me chercher souvent le soir pour m'emmener chez leur ami apiculteur où nous buvions de l'hydromel plus que de raison. Nous repartions de chez l'apiculteur, noirs, et je n'en menais pas large à l'arrière de l'estafette de gendarmerie tant le chemin de halage était étroit, certain de finir avec les deux gendarmes dans le bief, nous arrivions malgré tout à bon port, à l'écluse, le même miracle ayant lieu tous les soirs à la même heure, les nuits du mois d'août 1984. J'étais très pointilleux sur la précision du niveau d'eau dans le bief aval et chaque soir je vérifais mon niveau et je ne me serais jamais contenter que la surface de l'eau soit seulement comprise entre 1,9 et 2,1 je tenais à ce qu'elle soit non seulement à 2, mais sur le milieu du trait des deux mètres de profondeur. Un défi. Idiot. Chaque soir j'ouvrais un peu les vannes pour remonter le niveau du bief. Quand j'avais enfin atteint le bon niveau j'allai me coucher. Un soir, après que les gendarmes m'ont déposé, j'ai ouvert un peu les vannes constatant que je devais être deux ou trois millimètres trop bas. Et saoul je suis allé me coucher pour sombrer dans le sommeil lourd de l'ivrogne. Laissant les vannes ouvertes en grand. Le lendemain matin je fus réveillé par les coups de poing furieux sur la porte. Quand j'ouvris, je fus surpris en slip par l'ingénieur éructant, qui ne m'aimait décidément pas, et qui, je pus le constater par delà ses épaules, voulait sûrement des explications, le bief en amont était à sec. Il y avait deux bâteaux de plaisance sur le flanc, j'étais pétrifié. J'eus la présence d'esprit de lui parler des fameux rodeurs de nuit. Ce qui me tira d'affaire. Dans le bief aval c'était aussi la catastrophe, le chemin de halage et les champs alentours étaient inondés. Il fallut toute la journée de condamnation de toute cette portion du canal de Bourgogne pour rétablir au mieux mes méfaits d'éclusier ayant trop éclué d'hydromel. Pendant toute une semaine les péniches raclaient le canal et remuaient la vase dans le bief en amont. Quand je suis arrivé cet après-midi sur le chemin du retour d'Autun à l'écluse, j'étais très ému. J'ai été impressionné par la précision de mon souvenir visuel des lieux. Sauf pour une chose, la longueur et l'étroitesse de l'écluse. Dans mon souvenir, elle n'était pas aussi longue. Et pourtant, de cet été, j'ai toujours su qu'une écluse fait 39 mètres de long parce qu'une péniche fait 38 mètres cinquante de long et que pour fermer les portes derrière une péniche il faut toujours attendre que le bâtelier ait rabattu son gouvernail entièrement. Je me souviens qu'un matin je fus réveillé de très bonne heure par la corne d'une péniche qui était entrée dans l'écluse. En ouvrant la porte de la petite maison, j'avais été subjugué par cette péniche qui barrait l'horizon. Il faisait frais et il y avait du brouillard comme en hiver. Pendant que l'écluse se vidait, le bâtelier me proposa un peu de son café. Que je bus pieds nus dans l'herbe humide, les doigts se brûlant sur le bol en pyrex, le bâtelier et moi n'échangeâmes aucune parole si ce n'est mon merci qui venait du coeur. C'était mon plus beau café. J'étais heureux. Dans le brouillard. C'était cela que je suis venu revoir. Et de nouveau me penchant au dessus du pont, vingt et un ans plus tard, contemplant le bief en aval, j'ai compris que c'était dans cette écluse que j'avais vécu les derniers moments de mon enfance. En septembre le travail de nuit et en décembre le service militaire m'ont fait basculer d'un seul coup dans un autre monde. Comme si j'étais passé d'un bief à l'autre. vendredi, avril 29, 2005
Vendredi 29 avrilAprès ces deux jours de ponçage et de scie à onglet, le soir cela paraît un miracle que Martin et moi soyons à ce point prompts à une conversation qui pousse le bouchon un peu plus loin. C'est à croire que nous sommes en quête d'échauffement parce nous voilà d'abord partis dans note sujet de prédilection favori, la peinture de 1950 à 1980, surtout celle américaine quand le centre du monde en peinture c'était surtout New york et encore, un quartier bien précis du Sud de New York. Sophie, l'amie de Martin et Isa arrivera plus tard et la conversation somme toute prendra un tour plus généraliste. Comme je suis encore chaud de l'épisode bruxellois et de ses retombées médiocres, c'est assez naturellement que nous nous retrouvons à discuter de notre pratique d'internet. Et au fil de la discussion, Sophie dit sa difficulté sur internet de juger de la véracité ou de l'authenticité du contenu d'une page, elle dit ne pas être un surhomme au sens nitschéen du terme. Je suis un peu en désaccord et je m'enflamme c'est quand même curieux qu'il arrive si souvent que je sois amené à "défendre" la cause d'internet, comme si j'étais un illuminé de cette foi-là, ce qui est loin d'être le cas et explique par exemple, que sans doute pour ce qui est du scrutin prochain, du référendum relatif au traité constitutionnel, je pense n'avoir jamais été aussi informé, et que je devrais enfin pouvoir me déterminer dans l'absence d'influence totale de la classe politique je veux dire par là que je sais bien qui de nos hommes politiques sont les tenants du oui ou du non, mais qu'en la mtière je m'en fiche un peu. Qu'en d'autres termes, je crois que je vais pouvoir me formuler une opinion en dehors de toute la pollution de communication qui entoure désormais toutes les campagnes électorales. Et que je vais pouvoir le faire, en toute connaissance de cause donc, parce que j'aurais suivi toute cette campagne et ses débats sur internet, que j'aurais reçu une moyenne de deux à trois mails par jour, soit mail contenant l'argumentaire même soit le lien vers tel ou tel article, pour ou contre, que j'aurais pu en grande partie être guidé dans les liens hypertextes de rezo.net (dans ses liens là c'est plus souvent non que oui d'ailleurs). Jamais donc n'aurais-je eu, dans ma courte carrière d'électeur, l'occasion de voter autant en pleine connaissance de cause. A ce sujet, je trouve que le débat, notamment entre particuliers, mais aussi entre les militants des deux bords, aura été tellement plus intéressant mais surtout plus mature et moins simpliste, que ce que j'ai pu lire jusqu'à maintenant dans la presse écrite (et je ne parle même pas des autres médias, télévision et radio) lors de précédentes élections. Une campagne politique sans les éructations d'un Le Pen, sans les discours paternalistes de l'extrême droite (l'UMP), sans la langue de bois de la droite modérée (le PS) et les discours épidermiques de l'extrême gauche (PC et autres groupuscules du grand soir et des petits matins), une telle campagne c'est quand même autre chose. D'ailleurs je tiens à vous le dire, je ne sais toujours pas si je vais voter pour ou contre. Oui ou non. Oui ou merde. C'est dire l'interêt d'une telle campagne électorale. jeudi, avril 28, 2005
Jeudi 28 avrilCe matin, je suis parti de la maison, il faisait encore nuit. Le jour ne s'est levé vraiment que lorsque je suis arrivé en trombe à l'aire de repos de Villeroy où j'ai avalé en hâte un café. Et puis je suis reparti sans tarder. A mon regret ce matin la lumière sur les premiers reliefs du Morvan n'était pas très belle, pire elle bâclait son aube. Je suis arrivé à Autun de fort bonne heure. Les filles venaient de partir au lycée. Martin préparait son carton d'invitation pur l'exposition et Isa était déjà affairée dans son atelier à la sculpture d'un de ces chaudrons. Elle m'a embrassé les mains pleines de terre. Martin m'a ouvert le hangar, nous avons dégagé un espace et je me suis immédiatement mis au ponçage. D'abord avec un papier de verre grossier, rattrapant un peu les coins, et lorsque nous nous sommes arrêtés de travailler pour déjeuner, mes mains tremblaient d'avoir tenu le bois contre la ponceuse. Un café et c'est reparti. Du ponçage à l'émeri tout fin cette fois-ci. Jackson Pollock à qui on demandait comment il savait qu'un tableau de drippings était achevé aurait répondu à son interviewer: "quand savez-vous que vous avez fini de faire l'amour?" Pascal à qui j'avais une fois demandé quand est-ce qu'il savait que le ponçage d'un meuble était achevé m'avait répondu: "quand le bois était aussi doux que la peau d'une femme", en me tendant une pièce de bois qu'il venait de poncer. J'avais été troublé par cette douceur du bois. Toute cette journée, je n'aurais fait que poncer dans le hangar de Martin, là où il entrepose à la fois les plus anciennes de ses toiles mais aussi ses sculptures, la plupart en pièces détachées. Ces derniers temps, le buste du monument à l'ouvrier est devenu le buste d'Icare et une des jambes de l'ouvrier est désormais hérissée de plusieurs centaines de clous, comme elle le serait d'une acupuncture très exhaustive. En ponçant, je crois bien n'avoir pensé à rien. A rien. Au bout de cette journée, une fatigue inhabituelle recouvrait mes gestes et je me suis couché de très bonne heure en lisant quelques pages de Blake et Mortimer. Des vacances en somme. mercredi, avril 27, 2005
Mercredi 27 avril Mon petit garçon déjà grand garçon. Aujourd'hui, je ne suis pas certain que tu le comprennes mais c'est le jour de tes cinq ans. Tu es, sans doute pour la première fois, content que nous te fêtions de la sorte. C'est que tu as fait des progrès. Tes grosses mains habiles retirent avec précision les bougies du gâteau, bougies que tu as soufflées presque autant que tu les as douchées de postillons. Dans le rire de tes cousins, et de Madeleine, Adèle dans son siège amusée seulement que nous, nous le soyions. Nathan, mon petit garçon. Tous les soirs je passe vous voir les enfants, pour carresser vos fronts, je vous embrasse et je vous murmure que je vous aime. Et tous les soirs dans ton oreille, je te glisse que tu es un petit garçon merveilleux. C'est vrai tu es merveilleux. Tu nous donnes tant de mal, parce que grandir n'est pas simple pour toi, comme en fait rien n'est vraiment simple. Mais si souvent, à point nommé, tu nous donnes des preuves désarmantes de ton amour et de ta tendresse. La première fois que je t'ai emmené chez la psychologue, nous avions convenu avec elle que le premier objectif à atteindre serait de te laisser un peu seule avec elle. Et dès la première séance tu avais l'air d'y consentir. Je me souviens surtout que tu t'es une fois levé de ton petit bureau, que tu m'as dit que tu m'aimais, tu es venu m'elancer et m'embrasser et puis tu es retourné sur ton petit bureau où tu fais ton "travail". Cela avait tout l'air de vouloir dire que tu nous étais reconnaissant à nous tes parents de t'avoir ammené ici. Chez Léa. Il y a eu les jours difficiles. Il y a eu cette fin de séance une fois, nous avons discuté avec la psychologue et nous avons entendu des mots qui nous faisaient peur; à la réflexion je ne suis pas sûr qu'alors je les comprenais aussi bien que je les comprends aujourd'hui. Et aujourd'hui, ils me font moins peur, parce que tu as parfois cette façon si douce de prendre notre main, de marcher à côté de nous, manière de dire que cela va aller. C'est ta promesse. Celle de tes cinq ans. Nous t'avons offert des cubes. Parce que tu aimes les jeux de constructions. Construis. mardi, avril 26, 2005
Mardi 26 avril J'étais bien fatigué aujourd'hui. Je suis fatigué des enfants. Fatigué de devoir m'occuper d'eux du matin au soir. Fatigué des paroles incessantes de Madeleine qui me remplissent durablement l'esprit, fatigué de l'épuisant surplace qui est parfois celui de Nathan, fatigué de l'extrême dépendance en toute chose d'Adèle. Oui fatigué. Et moi? avais-je envie de demander à la fin de la journée. Oui, à moi que me laisse-t-on à la fin de la journée, de moi-même, de ce que je pourrais faire de moi-seul? Presque rien en fait. Juste assez de force, en vrai, pour monter m'allonger là-haut et continuer la lecture de Mélancolie de Frédéric Pajak. Et pourtant dans deux jours, quand je serai à Autun chez Martin et Isa, je suis certain que la douceur des enfants me manquera. lundi, avril 25, 2005
lundi 25 avrilPromenade dans l'après-midi avec les enfants dans le mois de Vincennes. Les verts tendres d'il y a deux semaines sur les feuilles ont laissé la place à des feuilles désormais plus foncées. Il fait chaud, je transpire un peu, l'air n'est plus tout à fait aussi libre que la semaine dernière tandis qu'il faisait plus frais. Suis-je à ce point préoccupé par des considérations d'éphémérides? Je me souviens du premier printemps à Puiseux, à la campgne et comme je découvrais cette renaissance de la nature pour la première fois. Pour la première fois je constatais tous les jours comment les bourgeons se gonflaient de sève, prêts à péter et comme les feuilles se dépliaient hors d'eux comme des papillons étirent leurs ailes en sortant du cocon, et cette libre circulation de l'air, on se découvre un peu et par les manches entrebaillées du t-shirt un peu de cet air passe sur les aisselles. De même j'étais tout à fait incrédule lorsque les premiers crocus que j'avais moi-même plantés en suivant les instructions d'Anne, alors enceinte de Madeleine, comment ceux-ci finissaient par sortir de la terre grasse. J'avais vécu trente-quatre ans en passant à côté de ce spectacle. Oh bien sûr, j'avais tout de même eu l'occasion, notamment lors de séjours dans les Cévennes, de voir ce renouveau, mais je n'avais pas eu jusqu'alors le sentiment de faire corps avec cette renaissance, de la sentir en moi. Depuis que nous sommes revenus à la ville, l'année dernière, j'avais bien compris comment ces printemps de campagne étaient lointains et comment la ville ne recevait que des bribes de cela. J'avais contemplé le bourgeonnement un peu particulier du néflier de notre voisin et la croissance de ces fruits étranges, comme si un conifère avait donné des abricots. Mais j'avais de nouveau le sentiment d'être à l'étranger. Le bois de Vincennes aujourd'hui m'est apparu soudain touffu. dimanche, avril 24, 2005
dimanche 24 avril Hier soir, Anne emmenait les plus grands et Madeleine au bowling, du coup je restais à la maison pour veiller au sommeil de Nathan et Adèle. Passablement fatigué de toute façon l'atmosphère nécessairement bruyante d'un bowling m'aurait convenu comme la lecture d'Heidegger à une poule. Du coup en bon coq heidegerien, j'ai regardé Ma nuit chez Maud d'Eric Rohmer. Cela change un peu du travail. C'est la première réflexion que je me sois faite. Notamment au début du film cette scène de réfectoire au travail où les cadres racontent par le menu leurs activités trépidantes du week-end, le personnage du narrateur, inteprêté par Jean-Louis Trintigant faisant son possible pour se faire oublier dans cette conversation dont tout l'ennuie, je vous assure, j'avais l'impression d'y être. Et puis cette autre réflexion je m'étonnais moi-même qu'étant si fatigué je sois capable de deux réflexions dans le même film cette autre réflexion donc: est-ce que "les gens" étaient vraiment plus intelligents et plus cultivés alors? c'est-à-dire au début des années soixante? Ou est-ce le ton compassé de Rohmer qui donne cette impression fausse? Prêtant une acuité de réflexion un peu outrée à l'homme de la rue s'agissant notamment de Pascal la scène où Maud est partie se dévétir pour aller se coucher, les deux amis, le narrateur et Vidal reprennent leur discussion enflammée à propos de Pascal, janséniste ou seulement jésuite?, c'est étrange, mais vous voyez je ne me vois pas être capable de ce genre de discussion, d'avoir la concentration suffisante, tandis que Maud, Françoise Fabian, est derrière la porte d'à côté, nue, enfin, je ne crois pas, du coup, se penchant sur la bibliothèque un des deux personnages dit, "il doit bien y avoir un Pascal ici". Vraiment cette question ne me lâche plus: parlait-on ou ne parlait-on pas, à l'époque, entre amis, de Pascal? Quelle agréable récréation ce film de Rohmer tout de même! |