Le Bloc-notes du désordre |
samedi, avril 09, 2005
Samedi 9 avrilMa toute petite fille, il y a un an tu nous arrivais, tu étais ce petit express de 11H55, déboulé tout droit d'on ne sait où vraiment, et nous ne savions plus si nous allions t'appeler Adèle ou Zoé. La veille au soir, j'étais allé dîner chez Emmanuelle où m'attendaient aussi L et Catherine. Ta maman était partie plus tôt en fin d'après-midi pour passer cette dernière nuit enceinte à la clinique, je devais aller la rejoindre dans la matinée. Je suis rentré tard, un peu anxieux tout de même. J'avais un peu bu et je me suis couché vite. J'ai été réveillé une heure plus tard, peut-être, par le téléphone que je ne suis pas parvenu à décrocher tout de suite, le répondeur avait commencé par prendre l'appel du coup toute cette conversation avait été enregistrée et je l'ai réécoutée une fois, plus tard dans la journée, mais je n'ai pas eu la présence d'esprit de l'enregistrer, elle a fini par être effacée, je le regrette parce que cette conversation était assez drôle, entre ta maman heureuse de m'annoncer qu'elle venait de perdre les eaux, que les choses se présentaient très bien, et moi qui était dans le gaz comme disent mes cousins du Ch'nord. Finalement, je me suis levé d'un bond réalisant que la situation était tout de même pressante et je suis parti traversant les rues désertes de Paris pour arriver sans encombre dans la rue Erard dans le douzième. A la faveur de la nuit et du relachement de la surveillance, je me suis faufilé dans la clinique où j'ai trouvé ta maman allongée dans sa chambre. Elle m'a dit que ce n'était pas pour tout de suite, que nous avions le temps de dormir un peu. Je me suis calé dans des fauteuils de la chambre de la clinique mais Anne m'a fait remarquer que sous son lit, il y avait un matelas de rechange. Je me suis allongé dessus et en dépit de l'odeur de son alaise qui n'était recouverte d'aucun drap, je me suis vite endormi. Je n'ai pas très bien dormi. Quand finalement nous sommes descendus dans la salle de travail avec ta maman, nous avions tous les deux les traits tirés, nous étions très fatigués. Je me souviens de la mosaïque en carreaux brisés sur le mur de la salle de travail, épouvantable fresque allégorique de l'accouchement sur laquelle nous avons dit beaucoup de mal avec ta maman, je plaisantais en disant que nous devrions porter plainte contre la cliqnique de te faire naître dans des circosntances aussi visuellement navrantes. Je ne peux pas dire que ton accouchement s'est passé de façon aussi harmonieuse qu'à la maternité de l'hôpital de Gisors qui n'avait certes pas les moyens techniques de cette clinique parisienne mais la sage-femme, Madame Maréchal était une femme tellement douce. Finalement je veux dire quelques heures plus tard le médecin a tiré sur ta tête et il a dit, voilà Madame, je vous présente votre fille. Tu était tout violette et couverte d'une épaisse couche de graisse grisâtre, tu n'avais pas l'air contente, tu as poussé un petit cri, on t'a allongée sur le ventre de ta maman, des mains empressées d'infirmière t'ont recouverte du drap qui cachait partiellement les jambes de ta maman et là l'anesthésiste est entré et a lâché ce qu'il devait faire plusieurs fois par jour "Ah c'était ça qu'elle avait la dame, elle était enceinte!" ce que j'ai trouvé très drôle. C'est vrai, tu as porté un petit bracelet sur lequel était marqué Zoé, parce que nous n'étions tout d'un coup plus sûrs avec ta maman de savoir s'il fallait t'appeler Adèle ou Zoé. En fait Zoé c'était un peu mon idée. Parce que si tu avais été un garçon nous t'aurions appelé Emile, or dans Une Fuite en Egypte les enfants s'appelent Emile et Zoé. L'infirmière, elle, préférait Zoé alors c'est ce qu'elle a inscrit sur ton bracelet pour nous influencer dans ce sens, mais avec Anne nous en avons reparlé et on préférait tout de même Adèle. Tu es née le 9 avril à onze cinquante cinq. vendredi, avril 08, 2005
![]() vendredi 8 avril De façon tout à fait inhabituelle, Adèle a dormi trois heures durant ce matin, du coup quand elle se lève vers 12H30, elle engloutit en hâte les cuillérées que je lui présente et il n'est qu'une heure moins vingt quand me vient cette idée d'aller rejoindre Anne à son travail pour déjeûner avec elle. En milieu de journée, c'est étonnant comme les choses peuvent aller vite, en un peu plus de vingt minutes et je sillone les rues du Marais pour y glisser ma voiture dans un espace vacant si difficile à trouver dans ce quartier, je m'en sors pas trop mal. Le labo est presque désert, il y a peu de travail, on n'entend pas le ronflement coutumier des grandes développeuses, quelques images de Baudrillard traînent ça et là qui sont le prélude à une grande exposition (Anne m'a dit "70 images en 60X80", je me demande si un jour cela m'arrivera d'avoir une exposition faite de soixante-dix images dans de telles dimensions), j'avoue que je suis un peu incrédule pour cet engouement stupide de photographies où le signe prédomine sur tout, ce sont des images sans mystère, la lumière y est souvent mal maîtrisée, de ce fait son traitement est absolument exempt de parti pris, ce sont des images qui ne véhiculent que du signe. Mais pour le moment il ne se passe grand chose. Les bécanes sont au repos. Nous déjeunons tandis qu'Adèle entamme sa reptation laborieuse dans le grand espace. Je suis tout de même admiratif de tout cet équipement, surplombant la table de lecture, quatre grands panneaux garantissent un éclairage lumière de jour absolument parfait, l'une des développeuses doit pourvoir laisser passer des laies de tirages de deux mètres de large, ça aussi ça fait un peu rêver, d'ailleurs c'est assez drôle de voir un tel monstre accoucher de tirages qui font tout juste 24X30, on dirait des postillons colorés, l'agrandisseur d'Anne est une merveille, quand elle me parle de ses temps de pause, je me dis que cela doit "cracher" là dedans. Et dans tout cet atelier aéré, l'odeur du chromogène. Anne me sort quatre petits tirages qu'elle vient de faire de ma dernière série d'images, celle des livres et je me sourris à moi même: en fait j'aime bien la photographie. La photographie salissante, la photographie argentique. Et le soir Anne m'apporte quelques uns de ces tirages des photos de livres au 6X6, qu'elle a eu le temps de me sortir à cause du désoeuvrement de cette journée pas comme les autres. De nouveau je me souris à moi-même: je sais encore le faire. Je sais encore prendre des photographies. jeudi, avril 07, 2005
Jeudi 7 avril L'an deux mille cinq, le sept avril à neuf heures dix Nous, Elodie Morel GARDIEN DE LA PAIX Agent de police Judiciaire en fonction au Quart En résidence à Fontenay sous bois ---Etant au service--- ---Agissant conformément aux instructions de notre hierarchie, --- ---Constatons que se présente devant nous la personne ci-dessus dénommée, qui nous déclare --- ---SUR LES FAITS : --- ---Je viens vous voir pour vous signaler que j'ai été victime d'uné dégradation de la serrure de la porte principale de mon pavillon survenu le 06/04/2005 à mon domicile sur la commune de FONTENAY SOUS BOIS (94).--- ---Le ou les auteurs ont forcé la serrure de la porte d'entrée principale de mon pavillon; ils n'ont pas pénétré à l'intérieur et je n'ai subi aucun vol.--- ---J'étais au sous-sol de mon domicile, j'ai entendu du bruit, je croyait que c'était ma femme qui rentrait des courses.--- ---Ma femme a réussi à entrer dans la pavillon à son retour des courses, mais c'est dans l'après-midi, que je ne n'ai pas pu ouvrir ma porte, la poignée étant restée abaissée.--- ---J'ai fait appel à un serrurier et cela m'a coûté 424,47 euros (quatre cent vingt sept euros et quarante sept centimes)."--- ---SUR LE OU LES AUTEURS--- ---Je n'ai rien vu, j'ai seulement entendu du bruit.--- ---Je n'ai aucun soupçon sur le ou les autuers et aucun témoin ne s'est manifesté."--- ---AIDE AUX VICTIMES: --- ---"Je suis informé de mon droit à obtenir réparation et à être aidé par un service ou une association d'aide aux victimes.--- ---Je prends note de l'adresse de l'association, d'aides aux victimes, à savoir Maison de quartier 12 bis avenue Charles Garcia à FONTENAY SOUS BOIS, tel 01 48 76 12 45--- ---Je prends acte que ce service est ouvert les lundis et jeudis de 15 heures à 18 heures."--- ---"Je dépose plainte contre X pour les faits relatés ci dessus.--- ---Je ne vois rien d'autre à ajouter."--- ---Après lecture faite personnellement, le déclarant persiste et signe avec nous le présent.--- Cette autre pensée aussi, je ne voudrais pas paraître enfoncer des portes ouvertes, mais elle m'a paru bien mince la frontière entre un serrurier et un cambrioleur, la même compétence appliquée différemment, ou encore comme il serait facile à un serrurier d'avoir une double vie et de nuitamment violer, ou tenter de le faire et ne pas toujours réussir, les serures qu'il a installées dans la journée, un peu comme les plus atteints des joueurs d'échecs compulsifs qui entamment des parties contre eux-même entendez par là qu'ils tiennent les deux côtés de l'échiquier faute d'adversaire. mercredi, avril 06, 2005
Mercredi 6 avril Cela faisait quelques temps déjà que je n'avais plus été chez la psychologue seul avec Nathan. Chez Monsieur Grenadine, j'aurais presque laisser l'heure filer, tout occupé que j'étais à la lecture du journal, pour une fois ce n'était pas Le Parisien, journal que j'exècre, mais le Monde, journal que j'exècre, mais moins. Nathan m'a gentiment donné la main pour traverser, nous sommes montés en trombe, comme à son habitude, Nathan a fait semblant de se tromper de côté arrivé au premier étage (désormais nous savons ce que cela veut dire, du coup je me demande pourquoi il continue de le faire, je dois sûrement confondre le symptôme et sa manifestation). Nathan s'étant tout de suite mis au travail, j'ai juste eu le temps de glisser à la psychologue que le compte-rendu qui m'avait été fait de sa thérapie de groupe avait été très positif ce qu'elle a accueilli avec beaucoup de satisfaction. Puis je suis redescendu dans la rue du chemin vert et j'ai fait le tour, habituel somme toute, qui consiste à descendre jusqu'à l'avenue Parmentier, puis d'aller jusqu'à la place Léon Blum, dont j'aime décidément beaucoup la sculpture, et j'ai été en revanche fort déçu que les placards blancs scandant en lettres grasses et noires NON et que l'on voit accrochés, tous les mêmes, uniformes, à différents balcons de deux immeubles, ne fussent pas, comme je le pensais, la première fois que je les avais vus, une manifestation contre la ratification de la constitution européenne, mais au contraire des NON qui s'exprimaient d'une façon plus locale contre le projet de réaménagement de la place Léon Blum. Je dois sans doute être contaminé par toutes ces photographies vues de l'époque des référendums gaulliens où l'on voyait des affiches qui disait simplement "oui" ou "non" peupler les murs de la ville et les arbres de la campagne. Déçu en quelques sorte, je suis remonté en flânant, pour retrouver un Nathan, qui lui aussi était presque déçu de me voir parce qu'il n'avait pas fini son oeuvre de découpage des pages d'un magazine, activité qui me fait toujours penser à Robert Heinecken. Puis nous sommes rentrés en faisant un détour par le magasin de matériel hifi où j'ai fini par m'offrir la platine vynil dont j'avais envie depuis quelques temps déjà. Nathan a été très calme pendant la démonstration, un morceau de Bill Evans que j'avais choisi dans la discothèque sans âme (elle est un éventail en fait des posibilités techniques des appareils que l'on vend dans ce magasin et non le parcours d'une personne dans son apprentissage de la musique, enfin, on y trouve tout de même de très bonnes galettes, mais qui ne sont pas reliées entre elles) acheva de me convaincre de même que le début ronflant d'un morceau de Count Basie, les cuivres donnant toute leur grâce et leur vigueur. J'ai remercié Nathan de cette sagesse et de calme par deux tours de manège devant la gare de RER de Fontenay, Nathan était heureux, il a l'air tellement heureux de temps en temps en ce moment. Je ferais bien de faire provision de ces sourires. mardi, avril 05, 2005
Mardi 5 avril Rendez-vous au CMP, cette fois-ci avec la psychologue seule. Nathan évolue librement et calmement, mêlant, de temps en temps, à ses jeux Adèle qui rampe et passe alternativment sur le dos ou sur le ventre, laborieuse locomotion que celle-ci. Où j'apprends, compte-rendu de la thérapie de groupe du jeudi, que Nathan engage volontiers les autres enfants dans ses jeux, mais aussi qu'il se laisse aussi inviter dans ceux de ces mêmes enfants, ce qui est le progrès majeur que nous attendions tous, notamment à l'école et plus tard dans la journée, apercevant au loin la silhouette de l'institutrice de Nathan je ferai un détour pour la croiser et lui annoncer la nouvelle de ce progrès, elle conviendra, mais pourquoi avec tant de prudence?, de cette évolution manifeste. Le reste de la séance consiste à la fois à constater que Nathan est calme, très calme, qu'il suit avec application les directives qui lui sont données de ne pas trop sortir de jouets, ce qu'il fait sans difficultés, ordonnant dans divers scenarii la même demi-douzaine de jouets, comme nous sommes désormais éloignés de ces scènes d'encombrement généralisé de toute la pièce avec la totalité des objets et jouets à sa disposition! Nous revenons aussi sur la séance d'il y a trois semaines et comment elle avait été éprouvante pour tous. Pitié, n'en parlons plus. J'ai vraiment le coeur au bord des lèvres en ce moment. Ce coeur se serre. Seul, à la maison, tant de fois je suis assailli par des vagues de tristesse. C'est sans doute cela que l'on appele une dépression nerveuse. Se faire l'effet d'un rivage sans cesse fouetté par de nouvelles vagues, penser au ressac avec soulagement, un soulagement qui ne dure jamais longtemps, les vagues se suivent, parfois même se joignent pour se briser sur moi avec une violence accrue. C'est aussi un peu comme si les chaînes qui entravaient Nathan ces derniers temps et dont nous parvenons à le défaire lentement, c'est comme si ces chaînes m'entouraient désormais. lundi, avril 04, 2005
Lundi 4 avril Je n'aime rien tant que d'être invité à pénétrer dans l'atelier de Martin ou, pour les mêmes raisons, dans celui de mon ami Pascal. C'est cette idée du désordre duquel s'extraient, chez l'un, une oeuvre authentique de peinture, chez l'autre, des meubles uniques, à la fois pour leurs formes et leur intelligence des matériaux. Lorsque je regarde les objets hétéroclites qui jonchent les tables, les étagères et le sol de ces deux ateliers, je suis pétrifié, du fait des vastes dimensions des deux ateliers, à l'idée que Martin ou Pascal s'y retrouvent tant ils sont tous les deux également désordonnés, mais non, apparemment l'un comme l'autre sont équipés d'une solide mémoire qui fait qu'ils se souviennent toujours avec précision de là où ils ont laissé choir tel ou tel outil sur l'établi chez Pascal c'est d'autant plus troublant qu'il semble avoir une mémoire du corps qui lui permette souvent de remettre la main sur un outil sans même regarder ce qu'il fait, où il pose la main, tout occupé qu'il est à tenir deux pièces ensemble ou à terre ou n'importe où ailleurs dans ces deux ateliers gigantesques. Ce qui m'intéresse tout autant c'est comment il semble aussi que le travail de l'un ou l'autre soient directement issu de ce fouillis, de cette juxtaposition totalitairement aléatoire, un peu comme si des objets épars étaient jetés au hasard sur une surface et que de ces rapprochements incongrus de prime entièrement involontaires, naissent les formes nouvelles du travail de ces deux amis et que, ce faisant, elles retournent à ce désordre matriciel pour créer de nouveaux amalgames heureux, tout comme chez le verrier, de la matière est extraite du magma en fusion, soufflé dans une forme inespérée. Pareillement chez le souffleur, les ratés retournent à la lave de verre et de silice. Enfin, ce qui rend ces deux désordres attirants à mes yeux, c'est aussi, sans doute, qu'ils soient les voisinages d'objets aux formes plus anciennes que celles qui encombrent mon bureau, qu'en soi des outils de menuisier ou de peintre détiennent en eux propres davantage de contentement visuel que, disons, mes piles de post-it jaunes ou verts, une clé usb de matière platique rose, un labyrinthe à bille ou un jeu de taquin en matière plastique aussi jaunes, une tablette graphique grise, des branchements de toutes sections qui vont et vient entre tous les petits gadgets de mon petit monde numérique de plastic et de papier 21x29,7 contre celui des outils ancestraux, de fer fiché dans des manches en bois, ou de soies de porc serrées avec art dans des pinceaux et des brosses maculés de tâches de peinture. Tout ça, finalement, c'est du désordre, et somme toute, je n'ai pas besoin de le décrire pour que l'on comprenne que je me sente bien dans son agencement aléatoire. Et comment je vois dans ce désordre la magma et la matière desquels de nouvelles formes sont amenées à naître et avec elles la pensée adventice. dimanche, avril 03, 2005
![]() dimanche 3 avril Et finalement est-ce que cela ne peut pas être aussi simple que cela?, une tranche de gigot partagée entre amis, dans une maison forestière perdue dans les collines du Morvan, baignées par la lumière franche d'un printemps sans ombre. Finalement je peux très bien me passer de mes expédients habituels et profiter pleinement des odeurs du bois et de la franche camaraderie de ceux qui sont à cette table. D'ailleurs je préférerais que les journées comme celles-ci soient plus nombreuses, mais si elle l'étaient, plus nombreuses, est-ce qu'elles ne perdraient pas de leur grâce et de leur félicité et qu'alors me feraient envie celles plus mornes et grises, passées dans le garage à travailler pendant les intermittences de sommeil d'Adèle? C'est aussi que ce n'est pas souvent que je ne travaille pas le dimanche, et je suis alors toujours surpris de constater le relâchement de ceux qui ont travaillé toute la semaine. |