samedi, avril 02, 2005
Samedi 2 avrilL'été dernier Martin m'avait presque fait venir à Autun pour photographier la curieuse union d'une végétation sauvage avec les carcasses de voitures dans une décharge sauvage. J'avais été captivé par cet enchevêtrement de ferraille abimée, d'épaves sens dessus dessous et aussi par l'agrégation de cet univers déliquescent avec la nature environnante qui finissait par croître soit au centre même des vestiges soit en en épousant les contours. Martin m'avait paru soulagé que je ne pose pas davantage de questions sur ce qui pouvait l'attirer dans cet endroit reculé, signalé par aucun écriteau et cerné par deux chemins certes, mais des chemins qui ne mènent nulle part vraiment. De même que restant sur le chemin sans s'enfoncer dans la jungle mécano-végétale on puisse tout à fait passer à côté de ce spectacle que l'on jugerait alors désolant, celui de l'invasion de nos restes de société de consommation polluant une forêt de jeunes arbres sur le flanc d'une colline, non loin du très beau village d'Anost en Bourgogne. Mais ce serait alors ne pas remarquer que ces carcasses naufragées sont celles de modèles qui n'ont plus cours depuis fort longtemps d'ailleurs Martin avait été très fier de me dire que l'une d'elles était la fameuse DS qu'il avait arracchée pièce à pièce presque de ses bois reculés pour composer sa sculpture intitulée Atlas. On trouve ici les restes d'une DS dont Martin convoîte encore quelques pièces pour lesquelles il se fait toujours le reproche de venir ici si faiblement outillé, l'épave aussi d'une traction avant et celle également d'une deux-chevaux, d'une 204 break et d'autres voitures encore que je ne reconnais pas n'étant pas féru de mécanique, mais qui renvoient assez sûrement des images des années soixante-dix. La fois dernière ce cimetière automobile était couvert d'un épais manteau de neige, ce qui avait déjà motivé ma venue à Autun: aller faire des photos du cimetière de voitures à Anost sous la neige. Et comparant ces photographies de tolles rouillées sous la neige, aux photographies du même endroit, l'été, sous l'ombre des feuillages, nous était venue à Martin et moi l'idée d'en faire un thème saisonnier, la même décharge en hiver, au printemps, en été et en automne. du coup nous y retournons aujourd'hui pour faire les photographies du printemps. sur le ton de la plaisanterie je fais remarquer à Martin que le bourgeonnement n'est peut-être pas aussi avancé qu'il m'avait promis qu'il soit au téléphone, sous-entendu qu'il m'a fait venir trop tôt. Alors je pousse un peu la plaisanterie en lui expliquant que j'ai fait tous ces kilomètres pour venir m'échouer dans cette décharge sauvage. Cela nous fait rire tous les deux. Mais surtout je suis heureux que Martin comme moi ait son endroit fétiche, pour lequel il est capable de faire venir les gens de loin pour le leur montrer, et pourtant ce n'est qu'une décharge. De même que je serais tout aussi capable d'envoyer des gens à Dunkerque pour aller voir la jetée du Clippon. Une amie qui allait en voyage d'affaires à Dunkerque avait été un peu déconfite de mon conseil et m'avait questionné a posteriori quant à mon engouement pour cette jetée. Je lui avais demandé: "n'as-tu pas vu cet enchevêtrement de cubes de béton armé, cubes hauts de deux mètres, emboîtés aléatoirement les uns dans les autres, formant un jeu de facettes innombrables reflétant différemment la lumière de la Mer du Nord? Non", avait-elle répondu "je n'ai vu que des blocs de béton sur deux kimomètres et le phare tout au bout". N'as-tu pas vu comment au passage des minéraliers immenses au bout de la jetée on a le sentiment, paniquant presque, que c'est toute la jetée qui bouge? illusion comparable à celle de voir un train voisin partir et de croire que c'est notre train qui part. Non" s'était-elle impatientée, j'ai juste vu le petit phare au bout de la jetée et je n'ai pas eu le courage d'aller jusqu'au bout, je t'en voulais et je suis repartie". Le même endroit vu par deux personnes différentes.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:17 PM
vendredi, avril 01, 2005
Vendredi premier avrilSur une aire d'autoroute Nous dînons de sushis Poisson d'avril. Anne a cependant le chic pour tirer de son sac des vivres improbables pour nos pique-niques sur les aires de repos. Le souvenir d'une tortilla aux girolles mémorable de retour des Cévennes. Ce dîner de sushis sur l'aire de Villeroy déserte, dans la douce lumière crépusculaire, restera un souvenir vif. En partance pour Autun. Pour trois jours.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:16 PM
jeudi, mars 31, 2005
Jeudi 31 marsCe matin j'emmène Nathan à sa thérapie de groupe. Le petit groupe, cela s'appele: quatre enfants, choisis pour être compatibles d'humeur apparemment, sont réunis dans une pièce sous l'observation et le guide d'une psychologue et d'une psychomotricienne. Le rendez-vous est à onze heures, il y a toujours un battement de cinq minytes avant que ne commence la séance. Nous sommes donc réunis les quatre parents et les quatre enfants dans la salle d'attente. On se dit bonjour poliment mais je comprends tout de suite que tout le monde est comme moi, un peu au bout de ses forces émotives. Les regards des parents en disent long, ils sont émus, qui épient chez les autres enfants des signes qui pourraient ressembler à ceux auxquels ils pourraient faire face à la maison. La maman de Tania par exemple est souriante mais elle a les traits tirés et le regard gris de tristesse, le papa de Tanguy est lui un homme visiblement organisé, à la différence de moi, il dispose d'une réserve toujours prête de mouchoirs en papier pour moucher son fils ou lui essuyer la bouche, et au moment où la secrétaire lui demande si telle ou telle date avec la psychomotricenne conviendrait il tire promptement son agenda pour dire positivement que tel jour c'est posible et tel autre pas. Mais un léger tremblement de ses mains dit aussi bien qu'il n'aime pas être ici, la maman de Diane, elle, fuit tous les regards, et moi dans tout cela, je donne l'impression de quoi? Je ne me regarde pas souvent dans une glace à vrai dire, mais je suis sûr que je leur donne aussi une imagé désemparée, les voyant eux et combien ils sont affectés visiblement par les difficultés de leur petit, je pourrais pleurer. D'ailleurs c'est souvent en ce moment que j'ai envie de pleurer. Souvent. Et souvent j'entends Madeleine ou Nathan me demander: "ça na va pas Papa?". Non c'est rien les enfants, cela va passer.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:15 PM
mercredi, mars 30, 2005
Mercredi 30 marsJe parle souvent des discussions qu'il m'arrive d'avoir avec des correspondants du site, et comment souvent ces échanges sont le lieu de connection entre nos sites, je ne sais pas si je l'ai déjà mentionné mais il est aussi arrivé que j'ai de telles conversations avec des personnes qui n'avaient pas à proprement parler d'activité sur internet, ils n'avaient pas de sites, et curieusement ces échanges là n'ont pas toujours bien fini, ces personnes confondant si souvent la lecture du bloc-notes avec celle des pages d'un magazine populaire (c'est d'ailleurs pour cette raison que je tiens désormais le bloc-notes, certes au jour le jour, mais tenu secret et puis publié une fois toutes les semaines ou toutes les deux semaines, je me suis aperçu que cette distance temporelle tenait en respect les amateurs de ragots qui devaient se sentir insuffisamment approvisionnés), j'avais donc fini par devenir suspicieux des personnes qui souhaitaient me rencontrer et dont je ne pouvais pas me faire une idée a priori de qui ils étaient au travers d'un travail en ligne. Et pour être tout à fait franc, je n'ai jamais rien compris à cet abcès de fixation que peut être pour certains la lecture du bloc-notes. Et puis ces derniers temps, j'ai eu quelques échanges de mails avec une femme qui s'était présentée comme issue d'une famille de sinophiles péréquiens je me demande tout de même un peu ce que je serais devenu moi-même si j'avais grandi dans une telle famille, comme il y a peu sur la liste du Terrier l'un de nous parlait des vieux disques vynils de l'Art Ensemble of Chicago de sa maman, je me demande honnêtement quel genre d'homme je serais aujourd'hui si ma maman à moi m'avait abreuvé tout jeune de l'écoute de cet incroyable orchestre, j'imagine que pour le savoir il va falloir que j'attende que nos enfants grandissent, eux qui subissent si souvent les sonorités désordres et distendues de l'Art Ensemble n'empêche les mails de cette femme, dont j'apprenais qu'elle était violoniste, qui tout d'un coup dans le fil de la rédaction d'un message, s'interrompait parce qu'elle se demandait combien pesait son instrument et d'aller le peser sur la balance de la cuisine, 400 grammes tout mouillé, tout de même! et l'archer 61 grammes, à la réflexion je m'étais dit qu'elle devait faire une cuisine d'une grande précision pour que l'archet pesât 61 grammes et non 60, ces mails donc, me rendaient cette personne très sympathique, d'autant que de fil en aiguille une invitation pour se rencontrer en vrai nous offrait aussi d'écouter La Mer de Debussy par l'Orchestre de Paris au théâtre de Mogador. Perchés sur le deuxième balcon, choisi par notre hôte parce que la sonorité y était la meilleure (elle était, de fait, excellente), une vue plongeante (même vertigineuse pour Anne un peu sujette à ce désir irrépressible du vide et que l'on appele plus communément le vertige) nous avons cherché des cheveux blonds et ras sur la tête d'une violoniste (seule indication dont nous disposions pour attendre notre hôte à la sortie des artistes), trois violonistes étaient de fait elligibles et je suis content que de tout en haut j'ai deviné qui était effectivement ma correspondante depuis quelques semaines. Le sonorité, oui, de ce deuxième balcon était excellente qui nous fit entendre à merveille toutes les nuances notamment des deux trompettes seules dans la première partie du programme, un compositeur français du déut du XXième siècle, dont je ne savais pas grand chose si ce n'est cette indication fournie par le programme qu'il est mort dans un accident de bicyclette (presque aussi loufoque que Musil mort au gymnase, de faire de l'exercice, certaines feraient bien de se garder), notre compositeur (décédé dont à bicyclette) s'appelait Chausson. Et ce n'était apparemment pas un piètre compositeur, mort trop jeune, donc, à bicyclette, quelle idée aussi!, et dont, bien que n'étant pas spécialiste, on peut même dire que je n'entends rien à la musique, on aurait pu attendre des développements plus matures, si une certaine bicyclette n'avait pas fait son oeuvre, en écourtant une oeuvre à mon avis plus prometteuse que celle de Ravel, que l'auteur de ces lignes bien qu'il n'entende pas grand chose à la musique aurait volontiers promis à un accident de cyclisme pourquoi pas? Pauvre Ravel tout de même. Ravel donc, en deuxième partie du programme, Ravel, donc, qui n'est pas mort, lui, dans un accident de bicyclette, nous gratifia donc, d'une valse qui me laissa de marbre, n'étaient-ce peut-être les dernières mesures que je trouvais assez à mon goût (le goût peu sûr d'une personne qui n'entend rien à la musique et qui sacrifierait volontiers l'un de ses plus grands compositeurs à un accident de bicyclette, quel pitre!) et de fait ma correspondante que nous rencontrâmes à la sortie des artistes, nanti que j'étais de cette indication qu'elle fût blonde, le cheveu court et équipée d'un étui à violon (imaginez un peu ma déconfiture avec de pareilles indications à la sortie d'un concert à Copenhague ou Stockholm), ma correspondante admit que cette interprétation de Ravel ne l'avait pas non plus convaincue (j'étais tellement rasséréné dans mes convictions anti-raveliennes et cyclistes, tout d'un coup soutenues de l'avis plus sûr d'une personne qui fût de la partie, que j'en oublais de lui faire remarquer que je trouvais étrange que l'on s'indignât d'une itnerprétation dont on était soi-même interprête, fusse dans une dilution très forte, d'un volume de violoniste pour un volume d'un orchestre symphonique au grand complet), donc Ravel vous l'aurez compris ce n'était pas mon affaire. Anne si. Anne aime bien Ravel, mais voilà ce n'est pas Anne, qui a une oreille nettement plus sûre que la mienne, qui n'entends rien à la musique, ce n'est pas Anne, donc, qui rédige le bloc-notes. Donc Ravel je n'en ai pas pensé grand chose, un peu trop impressionniste à mon goût, c'est d'ailleurs ce que lui reprochait notre hôte, une interprétation tâchiste qui bombait le torse en espérant passer pour impressionniste, comme si le Seurat des toiles les plus mièvres avait tenté de plagier les Nymphéas de Monnet. A croire qu'en musique aussi il ne soit pas rare que l'on confonde l'impressionisme avec un art décoratif pour papier peint dans les tons pastels, en omettant notamment, que derrière les scènes de genre et les paysages de Monet et de ses suiveurs se cachent des enjeux de composition qui tranchent singulièrement, dans leur représentation de l'homme dans son univers, avec l'académisme qui prévalait jusqu'alors. Mais assez à propos de Ravel. La Mer de Debussy est au contraire une composition qui m'a toujours fait grand effet. En fait c'est assez comique, mais je crois que La Mer de Debussy est la première oeuvre de musique classique qui m'ait ému, surprenant biais d'ailleurs que celui qui m'y conduit. Adolescent j'écoutais des choses tout à fait pitoyables, notamment un groupe qui s'appelait Yes et dans les enregistrements publics de ce groupe de rock dit symphonique, on entendait au début du disque un morceau de musique classique que la sono du concert jouait avant la montée sur scène du groupe dans un tonnerre d'applaudissements qui était désormais souligné par cette musique un peu grandiloquente, puis c'était le début d'un de ces morceaux du groupe de rock dit symphonique dans un surcroît de bruit de foule affolée. Et à l'époque, tout indocte que je fus de la musique dite classique, vraiment classique et a fortioti symphonique, vraiment symphonique, j'avais cherché le moyen de savoir quel était le morceau qui était ainsi joué apparemment en préambule de tous les concerts de Yes (qui décidément ne se prenait pas pour de la crotte, maintenant que je sais de qui est ce morceau) et j'avais résolu cette énigme en le faisant écouter à une camarade de classe qui avait fait le conservatoire, sur un ton très supérieur elle m'avait dit qu'il s'agissait de La Mer de Debussy par là j'entends que tous les mercredi après-midi ses parents la poussaient à faire souffrir ses doigts dans des positions peu naturelle le long d'un manche de guitare j'avais couru jusque chez le disquaire le plus proche pour lui demander La Mer de Debussy, il avait du être curieux que ce ne fût pas je ne sais quelle autre fadaise de Yes ou Genesis que je lui demandais, mais de la vraie musique et de fait il me vendit une galette de La Mer de Debussy. Rentré chez moi, je me suis senti un peu floué, dans un premier temps, parce que je ne reconnus pas du tout, mais alors pas du tout, le morceau de musique classique que Yes faisait jouer en préambule de ses concerts maintenant je peux vous le dire parce qu'effectivement je reconnais, désormais, ce morceau, il s'agit en fait de l'Oiseau de feu de Stravinski (ils sont chiés tout de même à Yes de se prévaloir, de la sorte, d'un truc aussi énorme que Stravinski) mais une musique qui ne me disait pas grand chose. J'étais très déçu. Mon père a dut être très surpris en m'entendant jouer du Debussy sur ma chaîne. A l'époque, acheter un disque c'était toute une affaire, et quand bien même ce n'était pas le disque dont je rêvais, je me suis astreint à l'écouter un grand nombre de fois, manière de rentabiliser mon achat discographique. Et, de fait, après plusieurs écoutes, La Mer de Debussy me donna des plaisirs d'écoute insoupçonnées et longtemps je jugeais toute musique classique qui m'était donné d'entendre à l'aulne de la seule Mer de Debussy. Ce qui explique sans doute ma prédilection toute particulière pour la musique du XXème et mon incompréhension opaque de tout le répertoire romantique. Et c'est curieux également, mais lorsque j'entendis pour la première fois, à la radio, dans la voiture dans un embouteillage sur le périphérique, entre les portes de Sèvres et Versailles, l'ouverture de l'Oiseau de feu de Stravinski, je fus très surpris d'en reconnaître l'air sans pouvoir dire de qui était cette pièce et je dus attendre, fébrile, la fin du morceau pour que son titre fut donné par le présentateur de l'émission, annonce que je n'entendis pas entièrement parce qu'elle fut partiellement couverte de parasites en passant dans un tunnel. Et ce soir j'entendais pour la première fois en concert La Mer de Debussy, alors je remercie ici publiquement notre hôte, depuis envolée au Japon en tournée. Mais quelle belle oeuvre que La Mer de Debussy! Et comme j'ai tout de même le sentiment rétrospectif d'avoir beaucoup progressé dans la compréhension de la musique depuis l'époque où j'étais fan de Yes.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:13 PM
mardi, mars 29, 2005
Mardi 29 marsSouvent on me pose la question de savoir où je trouve tout ce temps, à la fois le temps que l'on présume à la construction du site et aussi celui de garder, dans le bloc-notes, des traces du temps qui justement s'écoule. Et si vous me posiez la question certains jours, de ces jours tout entiers occupés à emmener les enfants à gauche et à droite et à vaquer à mille autre corvées, je serais bien dans l'embarras pour vous répondre. Oui, je ne sais pas moi-même où je trouve tout ce temps. Et puis une récente conversation au téléphone avec mon ami L m'a donné à voir une facette de cette occupation du temps que je ne pouvais voir par moi-même parce que j'en étais trop proche. Je fais toujours deux choses à la fois. Je ne fais pas la vaisselle par exemple. Je fais la vaisselle en écoutant de la musique et me concentrant sur ce que je vais faire dans l'après-midi. C'est vrai vous ne rencontrerez pas beaucoup de personnes comme moi qui ADORENT faire la vaisselle. Quand je fais la vaisselle, je suis déjà au travail. D'ailleurs quand je fais la vaisselle, tout en écoutant de la musique, et me concentrant sur ce que je vais faire quand j'aurais fini de dégraisser les plats, je suis aussi en train de surveiller la progression lente d'Adèle sur le tapis du séjour, mélange de reptation, de roulé-boulé et de début de marche à quatre pattes. Puis je fais chauffer de l'eau, pendant que je monte changer la couche d'Adèle, donc l'eau chauffe pendant que je change Adèle, que je couche ensuite pour sa sieste, quand je redescends, l'eau est chaude, je la verse dans une tasse contenant un sachet de thé. Et je descends au garage cette tasse de thé infusante à la main. Je pose la tasse sur mon bureau, j'allume l'ordinateur et pendant le chargement du système d'exploitation, je range un peu le bureau de même que je prends quelques notes des pensées que j'ai eues pendant que je faisais la vaisselle, ce qui fait que quand le système est enfin chargé, le thé est infusé et j'ai la tête pleine de ce que je vais faire. Je ne perds pas une minute. D'ailleurs je le dis souvent, à voix haute, il n'y a pas une pinute à merde. Et toute la journée est pareillement monopolisée, lorsque je vais chercher les enfants à l'école, je réfléchis au point où j'en suis rendu de mon travail de l'après-midi et des solutions à trouver pour avancer. Sur le chemin du retour de l'école, je fais des photos à la fois des enfants mais aussi du chemin de l'école. Rentré à la maison, je leur donne leur goûter pendant que je mets un disque, dont je dis souvent en plaisantant, mais est-ce que je plaisante à moitié?: "les enfants ce disque est à apprendre par coeur pour demain matin" je dis souvent cela pour Coltrane d'ailleurs ils ne se formalisent plus, Madeleine entendant Mingus me dira: ça c'est que du bon hein Papa? Pas de quoi être fier d'endoctriner pareillement ses enfants. D'autant que les enfants ne sont pas dupes de mon manège et de fait Madeleine me reproche souvent de ne pas m'occuper plus exclusivement d'eux, elle dit: "Papa tu fais toujours quelques chose d'autre en même temps". Elle a raison. C'est comme cela que je triche sans cesse avec le temps. Mais je peux bien vous l'avouer de telles journées sont souvent longues et me laissent à la fois fatigué et très énervé.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:36 AM
lundi, mars 28, 2005
lundi 28 mars Rien, si ce n'est le matin, très tôt, dans le jardin baigné d'obscurité, avant de partir au travail, disperser oeufs et figurines en chocolat, dont les emballages de papier alu dorés, avaient des allures de pépites égarées dans un tas de charbon.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:46 PM
dimanche, mars 27, 2005
Dimanche 27 mars, deux heures du matin, heure d'hiver, trois heures heure d'étéNuit d'insomnie. Vers deux heures, cette incapacité à m'endormir s'est augmentée d'une agitation, j'étais en train d'écrire le début d'un roman. Voyant bien comment cela allait durablement m'empêcher de dormir, j'ai fini par descendre et perdu pour perdu, j'ai fini par écrire ce début de roman. Changement d'heure
Je suis mort en pleine nuit. Le rapport d'autopsie a estimé l'heure de mon décès aux environs de deux heures du matin, heure qui a coïncidé avec celle du changement d'heure. Du passage à l'heure d'été. C'est-à-dire qu'à deux heures du matin, il est en fait trois heures. Ce qui explique d'ailleurs que mon heure de décès ait été consignée différemment sur le rapport du médecin légiste et sur le rapport de police, l'un ayant choisi de me faire mourir à l'heure d'hiver tandis que l'autre document me donne mourant tandis que nous étions déjà passés à l'heure d'été. Un détail en fait.
D'après le rapport d'autopsie je suis mort dans mon sommeil d'un arrêt cardiaque. Ce qui est à la fois faux et juste. Ce qui est faux c'est que je sois mort dans mon sommeil cela je peux vous le dire, j'y étais en quelque sorte et je suis en fait mort les yeux grand ouverts, en pleine crise d'insomnie. En revanche c'est bien d'un arrêt cardiaque que je suis mort, d'ailleurs est-il foncièrement envisageable de mourir d'autre chose ? Enfin ce que je veux dire par là c'est que j'accepte volontiers de me ranger derrière l'avis de médecin légiste, je suis effectivement mort d'une déficience cardiaque, autant que je puisse en juger. Je ne suis pas médecin. Mais il m'a bien semblé tout de même que mon rythme cardiaque a connu une altération, je ne saurais dire si c'était une accélération ou un ralentissement, mais j'ai bien senti que le rythme avait varié. J'opterais plutôt pour l'emballement, mais sans certitude. Ce dont je me souviens c'était que j'étais allongé sur le dos éveillé donc, dans toute l'agitation mentale exaspérée de celui qui ne trouve pas le sommeil, et qui même se fait du soucis de ne décidément pas s'endormir, inquiet qu'il soit, paradoxalement, de ne pas se réveiller plus tard, parce qu'ayant été finalement rejoint par le sommeil, mais à une heure fort tardive, il puisse à ce point manquer de sommeil qu'il ne parvienne plus à se réveiller, quand ce serait l'heure. En ce sens, on peut dire que j'avais conduit cette insomnie à son paroxysme puisque effectivement je ne m'étais pas réveillé le matin quand mon réveil a sonné.
Mon réveil sonna à cinq heures du matin. Heure d'été. Nouvelle heure comme on dit. L'heure qu'indiquait mon réveil lorsqu'il sonna était en fait quatre heures, heure d'hiver. Pourquoi si tôt ? Un dimanche matin ? En fait je devais me rendre à mon travail. Pourquoi si tôt ? Un dimanche matin ? Un dimanche de Pâques qui plus est. Je suis informaticien. Et mon travail consiste de fait à travailler le week-end précisément le week-end quand les gens ne sont pas là ? en informatique, on les appelle les gens des utilisateurs ? donc quand les utilisateurs ne sont pas là, pas à leur travail, et qu'on peut " leur couper la machine ". Oui, c'est assez curieux comme ça, mais en informatique ma spécialité, en somme, c'est d'intervenir sur les ordinateurs lorsque ceux-ci sont coupés, arrêtés, en fait, stoppés, comme on dit en informatique. C'est en effet à l'occasion de ces arrêts, de ces arrêts-relances, que mes collègues et moi sommes à même de réaliser des opérations, dites de changement, qui permettent notamment de prendre en compte de nouveaux matériels, de nouveaux logiciels ou des correctifs, matériels ou logiques, ou encore de changer d'heure. Rassurez-vous je ne vais pas m'étendre sur le sujet de mon activité professionnelle mais il se trouve que dans le récit de ma mort une corrélation existe tout de même entre ce décès survenu à deux heures différentes et donc à mon travail, cette activité en fait fébrile qui consiste à passer les systèmes, comme on dit en informatique, à l'heure d'été ou d'hiver, d'été, en ce dernier week-end de mars. D'ailleurs il est plus facile de réaliser ce changement dans ce sens, c'est-à-dire, dans le sens hiver-été, plutôt que, comme lors du dernier week-end du mois d'octobre, de passer de l'heure d'été à l'heure d'hiver. En effet lors du passage à l'heure d'été, on avance la pendule d'une heure, ce qui revient, pour nous les informaticiens, à arrêter les systèmes et puis les redémarrer en avançant l'horloge interne d'une heure. Pour le passage à l'heure d'hiver, il faut, au contraire, arrêter les systèmes, attendre une heure, avant de redémarrer, pour redémarrer avec la nouvelle heure, celle d'hiver, reculée d'une heure par rapport à celle d'été. J'omets de préciser que mes collègues et moi travaillons sur des ordinateurs centraux, sans commune mesure avec les ordinateurs personnels pour lesquels ces considérations d'horloge interne demeurant sans effet, les systèmes d'exploitation de ces ordinateurs personnels opérant d'eux-mêmes ces changements, en informatique on qualifie de tels changements de transparents pour l'utilisateur. Comme mes collègues et moi opérons sur des nombreux systèmes informatiques centraux, il n'est matériellement pas possible pour le faible effectif que nous sommes ? oui, nous sommes en sous-effectif depuis que l'effectif existe, et oui, sans cesse, ce nombre de personnes travaillant dans le service est remis en question, je ne vais pas m'étendre non plus sur ce sujet, mais tout de même retenez que nous ne sommes pas nombreux pour faire ce qui nous incombe, tout particulièrement les week-ends de changement d'heure ? il n'est donc pas réalisable par aussi peu de personnes de faire passer tous ces ordinateurs centraux dont nous avons la charge à la nouvelle heure, justement à l'heure dite, c'est-à-dire dans la nuit de samedi à dimanche, à deux heures du matin, aussi nous étalons ces opérations sur la totalité du week-end avec une plus forte concentration entre deux heures du matin et dix heures le dimanche matin, créneau horaire dans lequel nous donnons la priorité aux systèmes centraux de nos clients dont l'activité ne cesse pas totalement pendant le week-end et la nuit.
Vous l'aurez compris, lorsque je suis mort, à deux heures du matin, heure d'hiver, trois heures du matin, heure d'été, mes collègues de l'équipe de nuit étaient en plein pic d'activité. Quant à mes collègues, ceux de mon équipe, l'équipe de jour, ils grappillaient quelques heures de sommeil pour revenir fais et dispos à six heures, heure d'été, prendre la relève et continuer donc ces opérations de changement d'heure.
Or, étant mort dans la nuit, je n'ai pas pu, cela va sans dire, me rendre à mon travail à six heures. Ce qui a posé des problèmes. Des problèmes certes pas insolubles, je ne suis pas irremplaçable, nul n'est irremplaçable dans une société d'aussi vastes dimensions que la notre, mais cela a quand même généré des tracasseries. Mes collègues ont d'abord cru à un retard. Un problème mécanique en venant au travail, ma voiture qui ne voulait pas démarrer, et comme mes collègues me savent très peu mécanicien, c'était plausible, mais rapidement, ils ont balayé cette hypothèse de côté, arguant que nous avions deux voitures, oui, je dis nous parce que je suis marié, nous avons en surcroît de nos deux voitures, trois enfants, mais j'y viendrai, aux enfants je veux dire, nos voitures, il est en fait peu probable que je vous en parle, les voitures cela ne m'a jamais beaucoup intéressé, dans une voiture j'aurais tendance à privilégier le bon fonctionnement des ceintures de sécurité plutôt que celui du carburateur, par exemple, c'est dire, si je suis un passionné, et que donc si l'une des mes voitures n'avait pas démarré, j'aurais sans doute pris l'autre. Oui, mes collègues sont affligés de cette déformation professionnelle qu'ils analysent les situations en les raisonnant par étapes successives, ils trient, comme on dit en informatique. Ils pensèrent à la panne d'oreiller, oui, c'est comme cela qu'ils disent, pour cela aussi mes collègues, informaticiens sont un peu déformés, parlant de panne pour qualifier un imprévu. Ils écartèrent d'emblée que j'ai pu me tromper d'heure, sachant l'enjeu technique de ce changement d'heure, il était impossible que je me sois trompé, que j'ai en quelque sorte oublié de changer d'heure à la maison. Ce en quoi ils avaient tort. J'étais tout à fait capable d'une telle bévue. D'ailleurs autant j'étais assez discipliné et ordonné, organisé, dans mon travail, qui comportait, de fait, sa part de ponctualité et de précision en toutes choses, autant, ce que mes collègues ignoraient, j'étais tout de même un joyeux fantaisiste dans ce que l'on appelle la vie privée. Et, par exemple, le changement d'heure des différentes pendules de la maison, four, four à micro-ondes, régulateur de la chaudière, pendule de la cuisine, montre-bracelet, pendule de la salle de bain, surtout celle-là dont les boutons de réglage étaient cassés, obligeant, pour régler cette pendule, à une délicate manipulation à la pointe d'un cutter pour entraîner les aiguilles vers une rotation contrainte d'une heure dont la précision n'est pas facile à obtenir, magnétoscope, réveil côté madame et enfin mon réveil, les trois ordinateurs personnels de la maison passant d'eux-mêmes à l'heure d'été ou d'hiver, selon, d'été, cette fois-ci, plus donc les deux horloges des tableaux de bord de nos deux voitures, le changement de tous ces cadrans pouvait s'étendre sur plusieurs semaines, d'ailleurs s'agissant de la petite voiture, comme nous l'appelions, une Peugeot 106 diesel, fidèle, rien à redire, n'était-ce, justement, l'impossibilité, désormais, de modifier son horaire, le mécanisme n'agissant plus, mais à vrai dire cette pendule-là demeurait, l'année durant, sur l'horaire d'été, aussi elle serait de nouveau à l'heure presque exacte, moyennant cinq minutes d'avance, décidément cette pendule, notamment en hiver, exigeait de nous de fréquentes opérations de calcul mental. Donc, il eut été possible que j'arrivasse avec une heure de retard à mon travail pour avoir omis de tenir compte du changement d'heure, mais c'était là une hypothèse que mes collègues écartèrent en prenant leur café au distributeur, un 12 pour Jean-Luc, un 22 pour Sandra, un 12 pour Jean-Claude, un autre 12 pour Jean-François, un 23 pour Gérald, un 43 pour Xavier et un 41 pour moi, d'ailleurs les trente centimes d'euro pour mon 41, un chocolat à l'eau, je ne saurais vous dire sans me tromper à quoi correspondaient les autres numéros, je ne me trompais en revanche pas, c'était bien un 12 pour Jean-Luc, un 22 pour Sandra, un 12 pour Jean-Claude, un autre 12 pour Jean-François, un 23 pour Gérald, un 43 pour Xavier, Jean-Claude, le collègue dont c'était le tour tacite de payer le café avait posé les trente centimes d'euros pour mon 41 sur la demi paroi qui séparait la pièce des distributeurs de café en deux, demi paroi couverte de formica et sur laquelle nous faisions souvent bar comme nous l'aurions fait au zinc. Jean-Claude, mon collègue avait laissé sortis ces trente centimes d'euros, pour me faire venir, avait-il dit, il ne pouvait évidemment pas se douter. Et, de fait, dix minutes plus tard, il les rempocha, mes collègues regagnant leurs postes de travail. Ayant écarté le problème mécanique et l'erreur d'horaire, mes collègues conclurent à une panne d'oreiller et choisirent même de ne me téléphoner que vers sept heures pour éviter de réveiller toute la famille. C'était bien là, à la fois, la gentillesse de mes collègue et leur optimisme coutumiers qui ne leur avait pas fait penser aussi à la possibilité d'un accident sur la route, mortel ou pas, ou encore d'une agression en sortant de chez moi et en allant vers ma voiture, ce matin-là, la 106 diesel, , ou encore à une crise cardiaque pendant la nuit. Non, mes collègues n'envisagèrent pas du tout cela, aussi quand mon collègue Jean-Claude, qui était celui de mes collègues qui me connaissait le mieux, n'avions-nous pas, à la fin de l'année dernière, fêter nos dix ans de travail au sein de la même équipe ?, quand Jean-Claude, donc, se prit par la main, selon son expression, pour appeler à la maison, il faut catastrophé d'apprendre d'Anne, oui, ma femme s'appelle Anne, nous avons aussi trois enfants, mais qui dormaient encore, qu'elle m'avait trouvé mort, allongé, cela va sans dire, dans notre lit, à côté d'elle.
Anne était en pleurs, avec le sang-froid qui le caractérise, Jean-Claude a tout de suite proposé à Anne de venir l'aider, mais Anne lui a assuré que ce n'était pas la peine, que les pompiers étaient là, qui s'occupaient de tout, et qu'elle avait téléphoné à une amie voisine, et déjà à des proches, qui n'allaient pas tarder à arriver.
Lorsque Anne et Jean-Claude ont raccroché, ils sont tous les deux retournés, de part et d'autre, donc, à ce qu'ils avaient à faire, devoirs qui se ressemblaient : Jean-Claude allait annoncer à mes autres collègues qu'effectivement je ne m'étais pas réveillé, mais que je ne me réveillerai plus, tandis qu'Anne attendait anxieusement le réveil des enfants pour leur annoncer que je n'étais plus. Il y a eu une grande émotion de part et d'autre. D'abord parce que mon collègue Jean-Claude s'est effondré en annonçant à mes autres collègues que j'étais mort, et qu'à leur tour ils ont été très émus, Jean-Claude s'est ressaisi avec difficulté et a rapidement choisi d'appeler notre cadre d'astreinte, un homme affable qui avec son grand discernement a tout de suite compris que la situation était à la fois dramatique et puis potentiellement périlleuse, aussi a-t-il assuré à Jean-Claude qu'il arrivait au plus vite au bureau et il a également eu la présence d'esprit de demander à Jean-Claude de dire aux collègues de ne rien faire pour le moment, de geler les opérations en cours, ne plus entreprendre de nouveaux arrêts - relances des systèmes centraux dont nous avions la charge parce qu'il redoutait que l'émotion fût si vive que des erreurs soient commises et que mes collègues, habituellement très capables ne soient pas en mesure de faire preuve de leur maîtrise coutumière.
De son côté Anne était confortée par les pompiers, d'une part, elle les avait appelés au secours, mais je ne crois pas qu'elle croyait beaucoup à leurs chances de me ramener à la vie tant elle m'avait trouvé inerte, un peu refroidi, pas tant que cela s'était-elle fait la réflexion, en revanche déjà tout raide et surtout le regard terriblement fixe, en éteignant mon réveil qui avait sonné à quatre heures, heure d'hiver, cinq heures, heure d'été, s'impatientant contre moi qui n'entendait pas le réveil et, se tournant vers moi, s'appuyant finalement sur moi pour me passer outre et atteindre le bouton-poussoir du réveil, elle avait éprouvé avec effroi l'absence de chaleur et la raideur de mon corps. Allumant en toute hâte, reversant de ce fait des étagères de son côté, de mon côté, la lumière ne fonctionnait plus depuis la veille, l'ampoule était une nouvelle fois à changer, était-ce d'ailleurs l'ampoule ou ce court-circuit opiniâtre qui résistait à mes si fréquents déposes et remontages de la douille, le fait est c'était que d'une certaine façon j'étais débarrassé de ce souci, renversant donc la télécommande du téléviseur, les deux piles de type AA étaient sorties de leur logement et roulaient dans l'obscurité de la chambre sur le parquet émettant le bruit le frottement d'une bille d'acier, elle avait allumé dans un juron qui se transforma en ce cri de peur panique, elle avait réveiller la petite en braillant comme ça, elle étouffa donc son cri en le modulant, croisant mon regard, fixe donc. D'ailleurs sa mauvaise humeur à mon égard n'était pas encore entièrement tarie, parce croyant que je faisais l'imbécile, oui, j'ai honte de le dire mais il arrivait de temps en temps d'accueillir Anne qui rentrait de son travail en feignant une crise d'apoplexie qui m'avait terrassé sur le canapé de notre séjour ou même une fois j'avais poussé le vice jusqu'à m'étendre rapidement à même le carrelage de la salle de bain, en chien de fusil, le regard fixe là aussi, véritable panoplie des cadavres, ainsi Anne m'hurla dessus en me bourrant les côtes, ce qui me laissa de marbre, " Arrête tes conneries ! " éructa-t-elle donc, transite de peur. Je n'entendis rien de tout cela et je continuai de faire le mort. Le chemin que dut se frayer la pensée d'Anne pour admettre ce qui ne pouvait l'être, j'étais mort, rappelons-le, il est des nouvelles plus gaies, ce chemin était infiniment tortueux. En cela ce cheminement contrarié me rappelle qu'il y a très longtemps, appelant une ami chez lui, j'étais tombé sur son père, cet ami habitait chez son père, c'est fou tout de même ce que l'on est obligé de spécifier dès lors que l'on raconte des histoires, les précisions que l'on est obligé de fournir, son père donc, m'avait annoncé que non, je ne pouvais par parler à Patrick, oui, cet ami s'appelait Patrick, et que non, Patrick était mort, me dit son père les lèvre serrées. Et ne pouvant pas le croire, ne pouvant pas le comprendre, j'avais répondu que cela n'était pas vrai, que cela n'était pas possible, le père de Patrick avait répondu que si, Philippe, oui, je m'appelle Philippe, Patrick était mort et c'est cette deuxième fois que j'ai fini par comprendre que Patrick était mort et j'ai eu la voix coupée par les pleurs, j'étais incapable de parler, j'ai fini par cracher dans un hoquet de larmes que je rappellerai, le père de Patrick m'a répondu calmement , oui, Philippe, je m'appelle Philippe De Jonckheere, oui, Philippe, rappelle. Et d'autres fois encore, j'ai eu l'occasion de constater que lorsqu'une mort est annoncée, la première parole de celui qui reçoit la nouvelle était invariablement une expression du refus, du refus de l'évidence.
J'étais mort donc, mais cela Anne le constatait, enfin, elle n'en était pas bien sûre, elle non plus n'était pas médecin, elle tenta, elle ne sut pas quoi tenter, elle me secoua, mais je vous assure j'étais mort, je ne sentis rien. Anne sans me quitter des yeux, et donc, sans regarder ce qu'elle faisait, chercha de sa main droite, le téléphone, et, cette fois, fit choir, le boîtier de commande à distance du magnétoscope, lequel lecteur-enregistreur de bandes magnétiques était, lui, déjà réglé à l'heure d'été, parce qu'en fait nous avions passé tout l'hiver, et peut-être même l'hiver précédent, l'hiver 2003 - 2004, oui nous étions le 27 mars 2005, je suis mort le 27 mars 2005 à 2 heures, heure d'hiver, 3 trois heures, heure d'été, le magnétoscope réglé sur l'heure d'été incapable que nous fussions de nous souvenir des manipulations savantes qu'il convenait d'opérer pour modifier l'heure du magnétoscope, ayant, de fait, perdu la mode d'emploi de l'appareil lors de notre dernier déménagement, aussi comme pour la petite voiture, étions-nous contraint, dans notre utilisation du magnétoscope, notamment pour les enregistrements différés, en hiver donc, de faire un peu de calcul mental pour ne pas risquer d'enregistrer une heure de programmes pour lesquels nous n'avions pas nécessairement intérêt et qui précédait justement le programme qui motivait notre enregistrement, risque augmenté par celui, en déclenchant trop en avance l'enregistrement de manquer la fin du programme qui nous intéressait, si d'aventure le support magnétique dont nous avions nourri le lecteur-enregistreur ne fût pas assez ample pour accommoder à la fois une heure de programme précédent et la totalité du programme qui nous intéressait, de cette façon avions nous manqué la fin de The cook the thief, his wife and her lover de Peter Greenaway, et pour l'avoir vu au cinéma avait-je été obligé d'en raconter les cinq dernières minutes à Anne, notamment la scène, est-ce vraiment délicat de vous raconter la fin de ce film ?, peut-être ne l'avez-vous pas déjà vu, je voulais tout de même parler de cette scène qui veuille que le voleur soit forcé de goûter au cadavre de l'amant de sa femme admirablement rôti par le cuisinier complice, la télécommande du magnétoscope était plus solide que celle du téléviseur, le clapet de son logement pour les piles, des piles de type AA elles aussi, tint bon et les piles demeurèrent prisonnières du boîtier, de sa main droite, mais maladroite, Anne se saisit, paniquée, du téléphone, elle réfléchit une seconde, pas plus, et voulut téléphoner aux pompiers, mais avec panique, elle remarqua qu'elle n'était plus sûre du numéro abrégé qu'il fallait faire pour appeler les pompiers. Elle descendit en tout hâte et regarda dans le bottin, logé sous une pile de catalogues de vente par correspondance. Composa le 18. Oui, pour les pompiers c'est le 18, j'aurais pu lui dire, je le savais, si je n'avais pas été décédé. Dorénavant pour ce genre de choses il faudrait qu'elle se débrouille toute seule, sans mon aide. Elle tomba sur un homme qui comprit vite la situation et l'exhorta au calme. Il invita Anne à na pas quitter. Anne l'entendit passer un autre appel sur un autre poste ou sur une radio, elle n'aurait sur dire, elle entendit l'homme demander un véhicule sanitaire au numéro X de la rue X à X. Puis il reprit, hâtif lui aussi, le combiné, j'aurais pu leur dire, à Anne et à ce pompier que ce n'était plus la peine de se dépêcher, mais, bon, je suis resté silencieux, je crois que c'est encore la conduite qui sied le mieux à un mort, dans l'écouteur la précipitation de l'homme à reprendre le combiné s'est traduite par une sonorité intéressante, qu'une de nos amis musicien aurait sûrement aimer reprendre dans une de ses pièces acousmatiques. Allo, vous êtes toujours là Madame ? Oui, Anne était toujours là, par là j'entends qu'elle avait toujours le téléphone en main et à la fois collée à son oreille, mais elle n'aurait pas su dire exactement où est-ce qu'elle était, tant elle hésitait et ne savait quoi faire, devait-elle remonter à mon chevet ?, ce dont elle avait un peu peur tout de même, c'était mon regard fixe, oui, c'était cela, ce regard, sans regard, elle avait peur de remonter me voir, c'est ce qu'elle dit à l'homme au téléphone. Avec maîtrise il lui assura que le véhicule sanitaire, l'ambulance Madame, corrigea-t-il, ne va pas tarder à arriver. Et il demanda à Anne de me décrire. Anne n'ayant pas compris la question ébaucha une manière de signalement, il est grand, il est assez gros, non, Madame, je voulais dire, comment est-il ?.. je veux dire, avez-vous pris son pouls ? Anne réalisa qu'elle n'avait peut-être pas tout fait de ce qui était en son pouvoir de faire. Anne est une femme courageuse, elle dit à l'homme au téléphone qu'elle allait voir. Tandis qu'Anne montait les escaliers quatre à quatre, le téléphone sans fil, j'avais été contre l'achat de ce téléphone sans fil, d'une part parce que le téléphone avec fil que nous avions avant cela fonctionnait encore parfaitement, mais aussi parce que je n'aimais pas beaucoup l'idée de faire deux choses à la fois, comme par exemple d'être engagé dans une discussion téléphonique et de changer la couche de la petite, oui, la petite qui aura bientôt un an s'appelle Adèle, les des grands, comme nous les appelons, en dépit de leur petite taille et de leur jeune âge, six et bientôt cinq ans, les deux grands donc, s'appellent Madeleine, six ans donc, et Nathan, bientôt cinq ans donc, cinq ans dans un mois, au contraire Anne militait pour l'entrée dans notre foyer d'une double poste téléphonique sans fil, d'une part parce qu'étant donné les quatre niveaux de notre pavillon, il ne fût pas luxueux, d'après elle que nous disposions de deux téléphones, entendez deux combinés, et qu'au contraire donc, elle trouvait pratique de pouvoir répondre au téléphone quand ce fût elle qui changeait la couche de la petite, Adèle, ou qu'elle fût occupée à tout à fait autre chose, comme de faire la cuisine ou de tailler les rosiers, j'étais obligé de reconnaître qu'au vu de la situation actuelle un téléphone sans fil est tout de même très commode, montant dons les escaliers, le téléphone sans fil à la fois à la main et à l'oreille, l'homme au téléphone, à l'autre bout du fil du téléphone sans fil, eut la présence d'esprit de lui recommander de prendre le pouls à la gorge, Madame, on sent mieux le pouls à la gorge qu'au poignet, il se repris de justesse en n'ajoutant pas surtout quand le pouls est faible, mais c'était là ce qu'il voulait dire. Mais Anne me prit le pouls, comme on fait normalement, au poignet, et elle lâcha mon bras tout de suite, en déclarant, à l'homme au téléphone que j'étais tout raide et un peu froid. Je crois que l'homme au téléphone avait déjà compris que j'étais mort mais, non par lâcheté, mais parce qu'il ne voulait pas qu'Anne dont il présumait, à raison, qu'elle fût seule la nuit, dans notre maison, en présence d'un mort, présumé, là aussi, à raison, j'étais effectivement mort, je puis vous l'assurer, l'homme au téléphone, donc, redoutait qu'Anne cédât à la panique, il lui dit attendez Madame, tout n'est pas perdu, attendez Madame, le véhicule sanitaire, l'ambulance, Madame, ne va pas tarder à arriver, ils vont s'occuper de votre mari. Anne corrigea que nous n étions pas mariés, que j'étais, seulement, dit-elle, son compagnon, le père de ses enfants, et elle ajouta que j'avais le regard fixe et vitreux, oui, Anne qualifia mon regard de vitreux, l'homme au téléphone était à court d'arguments, attendez, Madame, l'ambulance va arriver d'un moment à l'autre, et, de fait, il put entendre par le téléphone et Anne par la fenêtre entrebâillée pour la nuit la sirène des pompiers. Elle courut descendre ouvrir la porte-fenêtre de notre maison dont le verre armé épais et translucide morcelant l'image du dehors, était soudain éclaboussé par les lumière bleutée tournoyante des gyrophares, Anne était pieds nus sur la pas de la porte, en culotte et T-shirt la culotte portait une marque de sang, elle avait ses règles. Le premier pompier courut vers elle. Et demanda où se trouvait la personne accidentée, selon son expression. Elle l'emmena à notre lit, je n'avais pas bougé, ben non, le pompier tenait une radio, un talkie-walkie à la main, qui crépitait des messages dont il n'était pas facile de comprendre le sens tant ils étaient exprimés dans un jargon hybride et truffé d'abréviations et d'acronymes. A une annonce tout aussi cryptée que les autres, à mi-parcours dans l'escalier, le pompier porta son émetteur-récepteur à la bouche et annonça qu'il était en place.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:29 PM
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