Le Bloc-notes du désordre |
samedi, mars 26, 2005
![]() Samedi 26 mars Dans le tunnel de l'autoroute A4, les voitures sombres avancent au ralenti, dans le grondement fondu et indistinct des moteurs, elles paraissent glisser sans effort. vendredi, mars 25, 2005
![]() vendredi 25 mars Visite de l'exposition de John Baldessari. Avec Martin. Une dizaine d'oeuvres qui sont autant de déclinaisons d'images autour de même sujet. Des tirages numériques de grand format, dont une partie de l'image a été découpée selon un contour géométrique simple, triangle, rectangle, polygones divers, laissant la place à une incise, d'une épaisseur d'un centimètre entièrement peinte en jaune. Parfois une forme appartenant à l'image est grossièrement représentée d'un contour rouge, lui aussi en relief, qui, lui, est collé sur l'image. Les images sont des scènes prises à divers films de fiction, scènes choisies pour être à la fois spectaculaires et ratées, créant une tension que n'aurait sans doute pas obtenue l'image inaltérée. De même les parties de l'image les plus informatives sur ce qui se déroule dans ces captions scèniques sont oblitérées par les formes géométriques jaunes, ce qui contribue à l'accroissement de la tension. Ces images sont en noir et blanc, certaines parties de l'image, celles représentant des personnages, sont augmentées d'un jus bleu clair. Il n'y a pas de légende. Et ce sont des images nuémriques. Ce qui amène cette conversation avec Martin. Nous serions presque surpris que les images désormais produites par John Baldessari aient connu le traitement numérique, qu'en quelque sorte il se soit servi de Photoshop. Ce qui d'ailleurs nous fait rire, parce qu'en y pensant bien des artistes comme John Baldessari, Robert Heinecken ou Robert Rauschenberg font du Photoshop depuis fort longtemps, depuis bien avant que Photoshop existe. Photoshop est le logiciel de la compagnie Adobe qui est le plus courrament utilisé pour le traitement des images nuémriques. Sa première version a été conçue à la fin des années 80, et elle contnait déjà ce mélange hybride du traitement numérique des altérations purement photographiques comme le contrôle de la densité, du contraste et de la balance des couleurs, mais aussi des opérations élémentaires de masquage (brûler et retenir), de même que des possibilités de superpositions totales ou partielles, comme Jerry Uelsmann ou Bart Parker les auraient pratiquées avec force trucages de laboratoire. Mais l'outil contient aussi de nombreuses autres fonctions d'intrusions de motifs, de trames déformables à l'envi, de sélection de zones, de détourages complexes, de déformations de l'images selon des règles, qui d'une version à l'autre sont plus nombreuses, dès mon apprentissage de cet outil en 1999, j'ai tout de suite compris que les limites n'avaient plus la contingence de l'outil, mais celles cérébrales et imaginatives de son utilisateur. Et c'est justement dans cette partie de l'utilisation de l'outil, disons entièrement indépendante de la compréhension argentique de la photographie, que se tient un drôle de mystère. Qui est à l'orgine de cette pratique de l'image: les développeurs d'Adobe qui ont chauqe fois imaginé de nouvelles fonctions du traitement de l'image ou au contraire se sont-ils inspirés de ce que certains artistes faisaient déjà. De même que j'attribue volontiers la paternité du récit hypertexte à Julio Cortazar pour la construction très novatrice de Marelle, je serais, Martin aussi, très enclin de croire que sans Robert Robert Rauschenberg, Andy Warhol, John Baldessari et Robert Heinecken, les possibilités de l'outil photoshop aujourd'hui ne seraient pas aussi étendues au point d'être quasi-infinies. Et pourtant, il y a quelque chose de choquant pour le peintre qu'est Martin et le photographe que je suis que les dernières images de John Baldessari soient des images nuémriques. jeudi, mars 24, 2005
Jeudi 24 mars Je travaille dans le garage, je découpe les marges de nouveaux tirages, pour qu'ils tiennent entiers sur la vitre du scanner. Tout d'un coup j'entends la pluie battre contre la porte en fer du garage. La lumière s'est assombrie, les petites lampes d'architecte sur la grande table, toute en longueur, donnent cette agréable impression de chaleur et de confort, tandis qu'il pleut dehors. Je suis bien. mercredi, mars 23, 2005
Mercredi 23 mars Finalement c'est moi qui irai accompagner Nathan chez sa psychologue, en grande partie motivé par le fait que je suis accompagné par Madeleine qui a très envie de passer du temps dans le square en contrebas de la rue du Chemin vert, rue du Général Guilhem. Arrivé chez Monsieur Grenadine, Madeleine me fait une curieuse proposition, parce qu'elle voudrait que ce soit elle toute seule qui accompagne Nathan chez Léa, comme elle dit. Donc nous traversons la rue. Les enfants se donnent la main, je compose le code et je vais appuyer sur le bon bouton pour l'interphone, la porte nous est ouverte et les deux enfants montent. J'entends Madeleine qui explique à la psychologue qu'aujourd'hui c'est elle qui accompagne Nathan. Et j'entends aussi Madeleine qui prend congé en expliquant à Nathan qu'elle va revenir passer le prendre tout à l'heure. Nous descendons la rue du Chemin vert, et Madeleine remarque pour la première fois la vitrine du magasin de jouets, les trésors d'Adrien et je lui propose d'entrer en lui expliquant que désormais je connais un peu le monsieur qui y travaille. Madeleine remarque tout de suite que ce n'est pas exactement le même genre de magasins de jouets que ceux qu'elle fréquente habituellement, alors je lui explique que ce sont de vieux jouets et qu'en fait ce magasin de jouets ressemble à celui de mon enfance dans la rue de l'église à Garches, rue qui est devenue cette place risible de pastiche contemporain de l'architecture haussmanienne, grande place carrelée, sans vie, à l'image même de cette ville-dortoir huppée. Au bout de dix minutes Madeleine s'inquiète que nous ayions déjà pas mal empiéter sur son ton de jeu au square, aussi nous y partons rapidement. Je trouve un banc ombragé duquel je fais une photo ou l'autre des branches bourgeonnantes au dessus de moi et puis je regarde Madeleine passer d'un jeu à l'autre. Nous repartons chercher Nathan, Madeleine insiste pour que ce soit elle toute seule à nouveau qui aille chercher Nathan, mais je lui fais entendre raison. J'explique à a psychologue que ces derniers temps, Madeleine et Nathan se rejoignent davantage dans leurs jeux, ce que nous essayons de favoriser, elle me répond que cela l'a beaucoup amusée de les voir débouler tous les deux tout à l'heure. La séance s'est apapremment bien déroulée, je la règle, nous confirmons que le rendez-vous du lundi de Pâques ne tient pas, jour férié oblige et qu'en revanche le rendez-vous de mercredi tient toujours. Nathan est calme et obéissant, nous décidons d'aller à l'autre parc qui me paraît plus aéré et moins fréquenté. Nous y restons pas loin de deux heures, je ne saurais dire à quoi j'ai bien pu penser assis sur mon banc pendant tout ce temps, mais nul doute que j'ai du penser à une foule de choses, mais dont il ne me reste rien. mardi, mars 22, 2005
Mardi 22 marsMon amie Karen est arrivée à la maison, finalement, depuis Saint-Etienne, où elle a donné quelques cours. Quelle joie de l'avoir à la maison, de la revoir, cela fait un peu plus de quatre ans que nous ne nous sommes vus, incrédulité qui est la sienne de rencontrer les enfants pour la première fois, incrédulité de Madeleine de rencontrer quelqu'un qui est de Chicago, pays de Cocagne pour Madeleine, contrée lointaine et magique dans son esprit d'enfant qui ne peut évidemment pas se représenter l'immensité de notre planète et combien il est en fait invraisembable que nous puissions de la sorte traverser les océans, à vrai dire je continue de douter de la véracité de tels déplacements un peu comme mon arrière grand-mère refusait de donner beaucoup de crédit à cette histoire d'hommes qui marchaient sur la Lune. Cette joie dans la soirée est un peu ternie par les mauvaises nouvelles que Karen m'annonce, comme elle m'aménerait des nouvelles du pays, à cela d'ailleurs je comprends que Chicago est comme une seconde patrie pour moi. Deux amis assez âgés maintenant ont connu des jours meilleurs. Ce qui m'affecte. Emotion qui se corse par le fait que ces deux amis sont deux photographes dont je vénère le travail. J'ai déjà dit ici ma dette longue envers Barbara Crane. Mais je crois avoir moins souvent dit ce que je devais également à Robert Heinecken dont je fus l'assitant pendant un peu moins d'un an. Je ne connais pas tout de la vie de Robert Heineken. Je sais qu'il a commencé sa carrière très éloigné du monde de la photographie et de l'art, puisqu'il était pilote de chasse dans la Marine américaine. Ce que j'avais eu du mal à croire lorsqu'il m'en parla, tant son physique ne me faisait pas vraiment penser à ces images d'hommes sanglés casqués chevauchant de puissants réacteurs en influant sur leur trajectoire voltigeuse d'une main gantée cde cuir fermement arimée au manche. Robert est plutôt petit, un peu vouté, les cheveux longs rassemblés dans une queue de cheval, une queue de poney (poney tail) disent les Américains, barbu, et la main rarement départie d'une cigarette blonde. Robert à ma surprise, m'expliqua qu'effectivement il était trop petit, en dessous de la taille limite, mais qu'il avait réussi pendant toute sa carrière de pilote de chasse à tromper son monde en découpant des feuilles et des feuilles de magazines qu'il empilait dans le fond de ces brodequins de pilote, ce qui lui faisait gagner le pouce manquant et se hausser juste à cette taille limite. Cette anecdote est symptômatique du bonhomme à plus d'un titre. Elle dit l'opiniâtreté d'une homme incapable de s'arrêter à ce qui se trouve en travers de son chemin, son ingénuosité à contourner un obstacle avec des moyens très économes, à mystifier son monde avec des ficelles pourtant apparentes mais aussi à détourner utilement un objet de sa fonction, et combien est-il emblématique qu'il se fût agi de pages de magazines et d'illustrés, ce qui est l'objet, par excellence, de la recherche de toute une vie de photographe. En effet, la toute première série de photographies que Robert Heinecken produisit fut un portfolio intitulé Are you Rea, série de rayogrammes de pages de magazines de toutes provenances sur du papier photosensible noir et blanc. Les images ainsi produites donnaient à voir les deux côtés d'une page de magazine, comme si elle fut tenue à la lumière et examinée par transparence, image chimérique compliquée dans sa lecture par le fait qu'elle soit négative et brouillée par endroit par manque d'adhésion entre la page du magazine et le papier photogaphique, par ailleurs le grain et la trame des deux côtés de la page du magazine se mêlant pour créer des effets de moirages. Le monde vernaculaire des images ressassées de magazines se trouve, par la plus élémentaire des transformations, enchanté, peut-être pas, mais défiguré, cela certainement, confinant ces images génériques à l'étrangeté du familier, unheimlich. Une vingtaine d'années plus tard, Robert Heinecken revisita le principe de ces images happées au réel sous un angle improbable, cette fois-ci en cibachrome, dans une série intitulée Recto/verso, ce qui donna des images désormais positives mais toujours habitées par la même étrangeté. Avec les images positives, Robert Heinecken se concentra davantage sur la juxtaposition du sens et en couleurs, ce qui permettait notamment de rapprocher ces nouvelles images de leur apparence initiale. Par la suite Robert Heinecken enrichit le propos de ces images hybrides en froissant les pages et les moulant en des constructions tri-dimensionnelles fragiles. Dans l'intervalle qui sépare les portfolios de Are you Rea et Recto/verso, Robert Heinecken n'a pas cessé de travailler à partir de l'image imprimée, en la détournant sans cesse de ses objectifs premiers, la moquant, donnant à voir sa supercherie apprêtée, et plus généralement, en lui faisant dire plus ou moins le contraire de ce qu'elle était destinée à signifier, montrer son pouvoir dangereusement fascinant et totalitaire il est à noter ici qu'une décennie pleine sépare les premiers travaux parodiques de Robert Heinecken (1967) mettant au jour la dictature de l'image et l'essai pourtant adventice de Susan Sontag, De la photographie (1977), première intuition d'une société soumise à la fascination de l'image photographique et également celui, plus intimiste, mais cependant préoccupé par cet étrange pouvoir de la photographie, de La Chambre claire de Roland Barthes (1980). Par exemple il détourna un stock entier de magazines avant qu'ils ne rejoignent les kiosques ou les boîtes aux lettres de leurs abonnés et imprima en sérigraphie sur une des doubles pages prises au hasard de chacun de ces magazines, l'image terrifiante d'un soldat nord-vietnamien brandissant deux têtes décapitées telles des trophées, puis il reconditionna les magazines et les rendit subrepticement à leur distributeur qui de fait les fit parvenir aux kiosques et aux abonnés, manière de rappeler aux lecteurs de ces magazines, de mode et de loisir, que la guerre du Viet-Nam battait son plein pendant leurs loisirs. A partir de pages de catalogues de vente par correspondance, il fit nombre de reproductions à l'aide d'un polaroid SX70, puis il rédigea à ces images faussement candides des légendes tout aussi trompeuses, en associant au mensonge de l'image celui du texte, il créa des séries étonnamment authentiques en dépit de leur mensonge patent. Avec une incroyable économie de moyens, Robert Heinecken, n'a cessé de tromper son monde, puis en rendant ses artifices visibles de montrer combien les images photographiques sont mensongères, et à la solde de ceux qui les produisent. La ruse des feuilles de magazines découpées pour matelasser ces brodequins de pilote aura donc fonctionné longtemps. lundi, mars 21, 2005
![]() Lundi 21 mars C'est idiot mais je me demande si l'optimisme débordant de mon ami Alain n'a pas fini par déteindre un peu sur moi pendant mon séjour à Angoulême, ce midi à peine réveillé et lavé de la fatigue de la nuit au travail, je descends dans le garage une tasse de thé à la main et je me mets tout de suite au travail: cette semaine j'ai décidé d'entreprendre la réfection de la bibliothèque du désordre (Attention pour le moment c'est en travaux, peinture fraîche quoi). Et puis la semaine dernière, la visite de Julien m'a fait beaucoup de bien, les idées de Julien étant si souvent des sésames pour les miennes. C'est amusant parce que c'est aussi une période de découragement qui m'avait fait recontrer Julien, période sur laquelle je m'étendais dans le bloc-notes dont il était déjà à l'époque un lecteur assidu. Alors Julien avait répondu qu'il était un peintre très qualifié et, de fait, je pus voir qu'aucun de mes coups tordus n'avait l'air de lui faire peur, au contraire, que le jeu de memory, c'était même un peu facile pour lui, que le tangram certes lui donna un peu plus de fil à retordre, mais que d'une façon générale, il n'y avait rien qui puisse venir de mon esprit, s'appliquant au site, qui fut inatteignable par la programmation de Julien. Comme tout ceci est précieux et comme j'ai de la chance de tomber sur des amis qui ont un réel talent pour me venir en aide à point nommé. Et dire qu'on m'entend souvent me plaindre. dimanche, mars 20, 2005
![]() Dimanche 20 mars La nuit fut longue au travail, sans doute que les heures de sommeil en moins à Angoulême, alourdies par l'excellente cognac de Céline ont également pesé sur mes yeux en fin de nuit, l'impression de ne plus pouvoir avancer. Plus tard, dans l'après-midi, se réveiller dans la petite chambre, dans le garage, la lumière est belle, jaune, filtrée par le drapeau américain en couleurs négatives, qui fait office de rideau. J'entends les enfants qui jouent dans la garage, de temps en temps Anne les exhorte au calme en leur rappelant que "Papa dort", je ne dors plus mais je goûte qu'Anne veille jalousement sur mon sommeil. Je suis bien, je suis reposé. Dehors il fait beau et à la plus grande joie de Madeleine, j'emmène les enfants au square. Et le soir je retourne au travail, l'esprit plein de leur rire et du soleil de cet après-midi, se rappeler tout de même que de temps en temps, la vie, et avec elle une certaine idée du bonheur et de la tranquillité, peuvent être aussi simple que cela. |