Le Bloc-notes du désordre |
samedi, mars 12, 2005
Samedi 12 marsLe côté préoccupant des choses. Hier soir, je suis allé voir La Sentinelle d'Arnaud Despléchin, où l'on voit le personnage principal en proie à une problématique qu'il ne peut partager avec personne, tant elle est secrète. Il doit faire la recherche seul. Quand cette recherche aura abouti, il sera enfin en mesure de partager son savoir, d'intéresser les autres. Mais tant qu'il n'aura pas résolu son énigme il sera condamné à la solitude de sa recherche, solitude d'autant plus profonde qu'elle finit par étendre ses ramifications au reste de son existence, tout incapable qu'il soit d'une vie commune avec les autres, lesté par son secret, sa recherche et sa solitude. Et comment la solitude pèse sur tous les gestes du quotidien. Lorsque nous sommes dans la recherche, à la solitude nous sommes condamnés. Le sentiment d'une inéxorable solitude parfois, comme enterré dans mon garage, animant les objets qui sont autour de moi, je serais souvent honteux d'être surpris dans ces errements, tant ils apparaîtraient chimériques lorsque l'expérience est en cours et que son issue n'est pas connue, ni certaine, retournant toutes les pierres et les feuilles du chemin, mais ne trouvant pas souvent des champignons, à la fin de la journée, je sors enfin du sous-bois et je suis parfois bredouille. J'ai honte si souvent de rentrer les paniers vides, je pourrais si facilement entendre les moqueries de ceux qui ne sont pas sortis aux champignons, ceux qui sont restés chez eux. Quand bien même, il m'arrive de trouver quelques pépites, je n'en tire pas toujours fierté, tout ce qui brille n'est pas de l'or, et combien de fois ai-je eu le sentiment d'avoir trouvé quelque chose quand je ne faisais que ressasser ce qui était déjà connu. Chercheur aveugle en quelque sorte. D'autres fois encore, je trouve de vraies pépites, de l'or fin, mais voilà ce jour-là je suis inattentif et l'or fin par mégarde retourne à la rivière, perdu à jamais, lorsque mes doigts se referment sur le métal précieux, je ne le reconnais pas toujours. Mais toujours demeure la fièvre. L'espoir de trouver enfin quelque chose et mieux encore d'avoir des témoins de cette trouvaille. Que d'errements! Que d'erreurs! Que d'infructueuses voies! Et surtout que de solitude! Il y a cinquante ans aujourd'hui mourrait d'overdose Charlie Parker, il n'avait pas trente-cinq ans, mais il avait déjà défiguré le jazz, imprimé une si forte marque sur son art que tout ce qui fait le jazz d'aujourd'hui puise ses racines enfouies dans cet électro-choc d'alors. Sans Charlie Parker, pas d'Ornette Coleman, peut-être pas. Cette façon de se lancer à corps perdu dans l'advention permanente, de ne jamais se répéter, une vie courte mais une vie entièrement passée sur le fil du rasoir. Ce qui ne me quitte jamais, cette colère rétrospective contre les producteurs peu scrupuleux de ces légendes du jazz, cette façon gagne-petit de les avoir maintenues sur le seuil dépendant de la misère, Charlie Parker mort donc à l'âge de 34 ans d'une overdose. Bud Powell pareillement mort dans la frange, santé fragile qui ne fut soignée que lors de son séjour en France en 1963-1964, Hampton Hawes, lui aussi mangé par la drogue, Eric Dolphy mort d'une crise de diabète lui aussi jamais vraiment soigné, Coltrane mort d'une maladie du foie mal soignée elle aussi, Albert Ayler dont aucune véritable enquête ne cherchera les raisons de la mort, on concluera au suicide, thèse que tous refusèrent. Quel gâchis! A ces génies, on donnera des vies d'esclaves. Et dire que l'on peut aussi entendre dans ces émissions de jazz de blancs de grandes discussions où l'on prête une vie plus longue à Charlie Parker et d'imaginer la musique qu'il jouerait alors et d'entendre je ne sais quel blanc-bec expliquer que sûrement il composerait de la musique contemporaine. Faut-il être blanc pour soutenir de tels fanstames: Charlie Parker est mort d'overdose à l'âge de trente-quatre ans, il y a cinquante ans, Ce que jouerait aujourd'hui Charlie Parker? Une question de blanc et dans l'histoire du jazz, les Blancs n'ont pas le beau rôle. vendredi, mars 11, 2005
Vendredi 11 marsLe Lièvre de Mars est mon ami, je préfère le dire tout de suite. Les bandes dessinées, en général, m'ennuient, cela aussi je préfère le dire tout de suite. Donc à la lumière de cet équilibre parfait, je vais essayer de chroniquer le dernier opus du lièvre de Mars, Henri le lapin à grosses couilles. Oui, ben, cela ne va pas être facile. Est-ce que vous savez qui c'est d'abord Le Lièvre de Mars? Un auteur de bandes dessinées?, n'en croyez rien. Le Lièvre de Mars est aussi compositeur de musique contemporaine, écrivain, essayiste, peintre mais aussi le webmaster du site http://www.le-terrier.net qui est un site devant lequel je me fais tout petit. Alors Henri le lapin à grosses couilles dans tout ça, vous seriez enclin à penser que c'est un livre pour les nains?, un album de bandes dessinées?, un essai ou un conte sur les différences? Ou sur je ne sais quoi d'autre d'ailleurs? Et quand je vous disais que ce n'était pas du mille-feuilles... Un lapereau souffre d'une terrible hypertrophie des testicules, ce dont il souffre aussi dans son âme tant cette différence d'avec les autres lapins du buisson lui interdit de connaître les joies d'un groupe qui le rejette: qui aurait envie d'être l'ami du lapin aux grosses couilles qui débordent? Dans le buisson il y a une autre âme en peine, c'est celle de la petite Heliette Rabinovitch, qui en plus d'avoir un nom à coucher dehors, souffre, elle, d'être cul-de-jatte, ce qui naturellement au royaume des êtres bondissants que sont les lapins ne va pas sans ses différences aussi. Bref vous l'aurez compris, Henri et Heliette Rabinovitch vont se rencontrer et, comme ils sont lapins avant tout, ne tarderont pas à produire des lignées de nouveaux petits lapereaux. La morale de cette histoire ressemble à une fable de Woody Allen à propos de femmes prédestinées à chavaucher leur homme avec force coups d'éperon dans les côtes. J'avoue que je ne lis pas à Madeleine la page de cette morale, je lui dis que c'est pour plus tard, de toute façon, comme elle dit, avec Le Lièvre de Mars elle a l'habitude de ne pas tout comprendre. La morale de cette morale, c'est que si vous avez décidé que ce livre n'était pas pour vos enfants, vous avez tort et alors retournez avec les autres normaux et leur progéniture normale, qui à son tour engendrera des lignées d'êtres normaux, dans trois générations c'est sûr vous serez responsable d'une très belle lignée de psychotiques. En fait il y a très peu de chances pour que ce livre vous plaise, à moins bien sûr que comme son auteur, ou comme l'auteur de ces lignes, vous ayiez déjà eu à souffrir de solitude un samedi soir devant la télévision, de ne pas être invité au bal, et que l'on ne vous prête seulement d'être bon dans un truc dont personne n'a à faire, comme d'être très le plus fort à la course en sac. Alors là oui, ce livre risque de vous faire pleurer les larmes du corps. PS: Le Lièvre de Mars est un piètre dessinateur de bandes dessinées, la preuve il ne sait même pas que l'hypertrophie de lapereau se tâte, c'est pourtant dans les fables-express de Gotlib, dessiné dans le cas présent par Brétécher. jeudi, mars 10, 2005
![]() Jeudi 10 mars Jour de grève dans la fonction publique. Lever avec du retard, mais Anne a déjà habillé et nourri les enfants. Depuis qu'Anne comence son travail plus tard j'ai décidément beaucoup de mal à me lever pour m'occuper des enfants. A 8H40 départ en trombe avec tout ce petit monde. Donc premier accrochage d'Adèle à son siège de cosmonaute. Attacher Madeleine et Nathan aussi. Déposer Madeleine à l'école. Nathan lui n'a pas école, son insitutrice est en grève. Déposer Anne à la station-service au Val de Fontenay où elle a rendez-vous avec un collègue qui se propose de l'emmener au travail en scooter, je ne suis pas bien rassuré de voir Anne partir en deux-roues, mais je ne dis rien. Dans le rétroviseur j'épie qu'Anne dispose effectivement d'un casque pour s'embarquer de la sorte. Courses au supermarché avec Adèle et Nathan. Deux crises de nerfs de Nathan dans le supermarché dont une, dont il se fait désormais une spécialité, demander à pisser alors qu'on est à la caisse. Nouvelle crise de nerfs sur le parking Rentré à la maison, pas de place en face de la maison pour remonter les courses, contrariété passagère. Petit ménage. Faire chauffer un petit pot à Adèle. Découvrir qu'à la radio aussi c'est la grève, ce qui est drôlement bien parce que du coup c'est un luxueux programme musical, cinq pièces pour orchestre de Webern d'affilée, je ne me plains pas, je préfère cela, nettement, au verbiage habituel sur France-culture. Non, décidément comment Pascal fait-il pour écouter cela la journée durant? Adèle "coopère", comme je dis souvent, et se nourrit assez vite, c'est tant mieux parce qu'il faut vite l'habiller de nouveau, pareil pour Nathan et aller chercher Madeleine à l'école. A l'école, croiser le petit Thomas et sa maman, en profiter pour parler à la maman de Thomas que ce dernier se sert de Nathan comme d'un souffre-douleur et lui baisse notamment son pantalon à la première occasion venue, expliquer qu'on ne pense pas que ce soit très grave mais finir par éclater en sanglots en disant: "vous savez Nathan a de grosses difficutés..." commotion, tout le monde est bouleversé, je pars en pleurant. Madeleine file devant elle, honteuse. Nathan rigole en voyant Thomas se faire gronder par sa maman, l'institutrice de Madeleine ne sait plus où se mettre. Revenir de l'école, deshabiller les petits. Faire chauffer les plats. Nourrir les petits, Madeleine a "un appétit d'ogre" selon sa propre expression Faire la vaisselle, encourager Madeleine et Nathan à aller jouer dans le jardin, en attendant l'heure de retourner à l'école, non pas pour toi Nathan. Oui, rassure-toi mon garçon. Finir la vaisselle. Habiller Adèle, s'apercevoir que la couche est pleine. Remonter à toute allure l'opérer sur la table à langer. Penser in extremis à envelopper la couche pour l'apporter au laboratoire d'analyses médicales pour cette analyse de scelles demandée par le docteur la veille. Redescendre en hâte, habiller Adèle, récupérer Madeleine et Nathan, sangler tout le monde dans la voiture. Partir à l'école. Déposer Madeleine, la papa de Raphaël, me voyant m'empêtrer avec les ceintures de sécurité, et faire face à une nouvelle crise de nerfs de Nathan qui croit que je l'emmène à l'école, le papa du petit Raphaël donc, m'offre de prendre Madeleine jusqu'au portail de l'école. Remonter dans la voiture, rattacher Nathan qui du coup ne veut plus que je l'attache, nouvelle crise de nerfs. Croiser à nouveau la maman de Thomas qui me demande notre numéro de téléphone, parce qu'elle aimerait bien reparler de tout cela. Je lui propose de la conduire à la gare. Nous discutons, elle a l'air d'être très gentille cette femme. Elle me promet de m'appeler ce week-end, mais j'ai quand même l'impresssion qu'elle ne va pas le faire, parce qu'elle a apparemment d'autres soucis en tête, elle cherche du travail. J'ai de nouveau beaucoup de mal à contenir des larmes d'émotion. Repartir, descendre dans la rue Dalayrac, trouver de la place pas trop loin du laboratoire d'analyses médicales. Déposer l'"échantillon" et régler d'avance. Remonter dans la voiture. Adèle dort désormais et Nathan pleure toujours. Descendre de voiture, détacher Nathan qui ne veut plus descendre de voiture. Attraper tout doucement Adèle, mais la réveiller tout de même, la douceur de son duvet dans mon cou m'aide cependant à résister à l'énervement de Nathan. Aller coucher Adèle, qui s'endort vite. Resdescendre calmer Nathan, essayer de faire la paix. Faire un peu de ménage. Mettre à contribution Nathan pour aller chercher les courses, mais la voiture n'est toujours pas en face de la maison, Nathan s'énerve parce qu'un des sacs que je lui ai confiés vient de craquer. Ranger les courses. La radio est toujours en grève qui maintenant passe un compositeur romantique dont je n'ai jamais entendu parler (je n'entends rien à la musique de toute manière et si peu à la période romantique) et dont je ne retiens pas le nom de ce compositeur, mais dont ces trois mouvements symphoniques me font beaucoup d'effet, et je me fais la réflexion surprenante que je suis curieusement récepteur de cette musique qui m'aurait sûrement barbé à une autre moment. Je descends dans le garage dans l'idée de chercher le numéro de téléphone d'un dentiste dans les pages jaunes sur internet, mais non décidément Nathan ne m'en laisse pas le loisir. En écrivant ceci, le soir, me dire que c'est maintenant qu'il faudrait que je le note. N'en rien faire. Remonter et proposer à Nathan un câlin calme sur le divan tout en écoutant la radio sans bavardage donc, cette fois-ci, je reconnais parfaitement le missa solemnis de Beethoven qui m'émeut beaucoup. Remonter doucement dans la chambre d'Adèle, constater qu'elle dort pronfondément, prendre alors la décision d'aller chercher Madeleine avec Nathan en laissant Adèle endormie à la maison, ce que je répugne toujours à faire. A la sortie de l'école, l'insitutrice de Madeleine me dit qu'elle est désolée qu'elle allait me parler de ces incidents qui se produisent dans la cour de récréation, je lui réponds juste que la maman de Thomas m'a offert de prendre rendez-vous avec elle et que nous allions en discuter ensemble, je parviens in extremis à réprimer mes émotions, idem à la sortie de l'école, avec la directrice de l'école. Je prends douloureusement conscience que je ne vais pas bien du tout. Que je suis à bout de force. En arrivant à la maison, Madeleine manque de se faire écraser par une voiture parce qu'elle ne m'obéit pas, j'ai juste le temps de la retenir en la bloquant avec ma jambe, en équilibre, en tenant Nathan par la main, je l'engueule. Puis je me calme. Pour faire diversion, je lui confie la mission, d'aller sur la pointe des pieds voir si Adèle dort. A son pas pesant dans l'escalier en redescendant je devine qu'Adèle ne dort plus. Je donne le goûter aux enfants et à Adèle en particulier. Je remonte avec Madeleine pour lui mettre un dessin animé. Coup de téléphone d'Anne qui me dit qu'elle part de son travail et je lui propose d'aller la chercher au métro à Vincennes. Je rhabille Nathan et Adèle. Je laisse Madeleine, trop contente, seule à son dessin animé. Je retrouve Anne au château de Vincennes. Le reste de la journée s'écoule plus facilement. Anne est là. Je ne suis plus seul face à la montagne. Les enfants couchés. Anne et moi dînons en écoutant un disque que je viens de retrouver de Gonzalo Rubalcaba, pianiste de jazz cubain qui joue notamment sur l'album Montréal Tapes de Charlie Haden que j'aime tant. Je confesse à Anne que je suis à bout de forces, que je peux m'effondrer plusieurs fois par jour. Qu'il faut que je demande de l'aide. Elle me dit qu'elle en a justement parler à Hanno qui était passé justement ce midi au labo. Ils sont d'accord. Tous les deux. Je ferai bien de les écouter. Le soir je descends dans le garage et je me mets au défi de sauver quelque chose de cette journée, ce que je parviens à faire, contre tout attente. Je mets la dernière main au répertoire 'photographie' du désordre. J'écris ce bloc-notes. Il est plus de minuit quand je vais me coucher. Presque heureux de cette journée. Une journée de grève. Journée étrange qui m'aura vu craquer à plusieurs reprises et puis le soir m'émerveiller que cette fameuse refonte du site finira peut-être par voir le jour un jour, un jour prochain. Peut-être un nouveau jour de grève. mercredi, mars 09, 2005
Mercredi 9 marsJ'étais content d'emmener Nathan à sa première séance chez la psychologue depuis son retour victorieux en somme de Nancy. Au café, il s'est montré toujours affectueux auprès de Monsieur Grenadine, d'ailleurs j'essaye d'apprendre à Nathan à appeler Monsieur Grenadine par son vrai nom, Moussa. Nathan était très indécis en début de séance, il n'était pas certain de vouloir me voir partir, mais en douceur nous y sommes parvenus, d'autant que j'ai promis que je ne sonnerai pas à la fin de la séance et que je l'appelerai depuis la cour de l'immeuble, puisqu'il n'aime décidément pas le bruit de la sonnerie du cabinet. Je suis parti faire un tour au magasin de jouets anciens, le monsieur m'a promis qu'il pourrait me montrer la prochaine fois des labyrinthes à billes qui datent du XIXème siècle, qu'il faut pour cela qu'il les ramène de la réserve. Je me dis qu'il a du flairer en moi le client compulsif et un rien obsessionnel, donc je me dis qu'il faudra que je sois vigilant sur les prix de ces très beaux labyrinthes à billes. La discussion avec le monsieur des Trésors d'Adrien est cependant très agréable, parmi ses vieilleries je pointe une affiche de mai 68, il paraît surpris qu'à mon âge j'en ai conscience, je lui explique qu'en première année des Arts-Décos, en décembre 1986, nous avions revécu une miniature de ce que furent peut-être les Beaux-Arts et les Arts-Décos en 1968, avec, notamment, la réquisition des ateliers de sérigraphie et comment on faisait passer des rouleaux entiers de papier journal, "gracieusement" empruntés à des imprimeries du coin, organisant une chaîne entre le déroulement du rouleau dehors, le passage de la rame de papier par la fenêtre, sa conduite jusqu'à la table de sérigraphie, son maintien à plat, le passage de la raclette en deux coups rapides, puis le tranchange du rouleau pour chaque nouvelle affiche qui allait sur les claies de séchage. Et que justement ayant dessiné l'une ou l'autre de ces affiches, je m'étais intéressé à ce qui avait été fait en 68 à l'Atelier populaire. A la mélancolie de son regard je devine tout de suite qu'il regrette cette époque de révolte, d'ailleurs il finit par le dire, il m'explique qu'autrefois la capacité de révolte donnait de l'explosion et qu'aujourdhui on implose, mais on n'explose plus. Et la discussion comme cela aurait pu durer encore un peu quand je réalise que je dois aller rechercher Nathan ficelle. La psychologue me dit que cela a été une séance très calme. Je suis en revanche honteux que les chaussures toutes crottées de Nathan est amplement souillé la moquette du cabinet, nous échangeons à ce sujet quelques considérations qu'effectivement la moquette comme isolant sonore de même que les tentures et tout ce qui peut confiner confortablement l'espace du cabinet de psychanalyse est primordial. Je lui parle d'un cabinet dans lequel je n'avais pas fait long feu, peut-être à cause d'un mobilier et d'une décoration que je trouvais rédhibitoires. Le retour se fait très calmement, j'ai même le temps de récupérer le dos de mon 6X6 en réparation et d'apprendre que la réparation ne m'a coûté "que" 120 et quelques euros, on m'avait promis presque le double. Je suis content en rentrant, à la fois de rendre un Nathan calme à Anne et aussi d'unir le dos au reste du boîtier et d'entendre à nouveau la musique mécanique précise du bon entraînement de tous ces rouages capricieux. 120 euros et quelques tout de même! Mais cet appareil j'y tiens beaucoup. Mardi 8 marsIl y a les objets qui m'entourent quand je travaille et qui ne sont pas tous des outils. Je m'explique. Dans le garage, la longue table qui supporte les ordinateurs mais aussi la planche à découper, la table lumineuse pour regarder les films par transparence, activité qui devient rare mais dont nous aurions tellement de mal à nous départir avec Anne, et puis les étagères combles de boîtes notamment. Mais pas seulement. Il y a ce que les murs restés miraculeusement vierges, échappés à la phagocytose des étagères, portent sur eux, là un des dessins de Céline Guichard illustrant la nouvelle du Rêve de la femme funambule pour le premier numéro de Bonobo revue, ici une peinture d'Emmanuelle Anquetil à bien y réfléchir, nous avons des tableaux d'Emmanuelle à tous les étages de la maison les pages arrachées d'un magazine il y a fort longtemps et sur lesquelles on peut voir quelques images de la série Recto-Verso de Robert Heineken, à vrai dire elles sont une exhortation muette qui me rappelle le panonceau qui était affiché dans l'atelier de Robert et qui lisait Never stop working ne jamais s'arrêter de travailler et comme cela avait résonné dans mon esprit comme un coup de semonce, ne jamais s'arrêter de travailler, comme ne jamais s'arrêter d'y penser, d'ailleurs Robert m'en donnait les preuves fréquentes, dans les montagnes de pages de magazines qu'il me donnait à trier, je trouvais parfois, égarées, des instructions d'évacuation urgente de l'appareil qu'il avait chipées lors de son dernier aller-retour à Los Angeles, et comme je lui demandais dans quel tas elles devaient aller, ils me les prenait des mains en me disant qu'il en avait besoin pour autre chose, un projet auquel il venait de penser, et il punaisait cette image rabachée juste à côté d'une publicité pour du whisky, où l'on voyait la main d'un homme soulevant un verre plein de glaçons teintés d'ambre, le poignet de l'homme était partiellement couvert de la manche d'un uniforme bleu sombre, constatant l'association involontaire, mais heureuse, renforcée il est vrai par un mariage de couleurs particulièrement réussi, entre les l'image sombre de la publicité et ses graphismes cliniques des instructions en cas d'urgence, il souriait en toussant et d'un seul regard m'intimait justement de me remettre au travail, il y a aussi les objets détritus hétéroclites que je pends à des clous, soit sur les bois des étagères soit sur les murs, objets dont je ne sais plus rien de l'utilité première mais dont les silhouettes me retiennent et dont je sais qu'un rayogramme, et plus récemment, un simple scan, en transparence, me donneront une forme qui me fera cadeau d'autre chose encore, ces objets, j'en ai des cartons pleins, que je garde de déménagement en déménagement, et dont je me départirais avec beaucoup de peine. Et puis il y a les trucs qui ne servent vraiment à rien. Deux tricératops emboutis l'un dans l'autre comme si l'un montait l'autre, c'est d'ailleurs l'impression la plus précise à leur sujet, je ne peux pas dire que ce soit très utile, ni très récréatif, vous avez vu deux tricératops s'accoupler, vous les avez tous vus vraiment, mais surtout il y a ces petits labyrinthes à billes, dont je fais la collection. Et ces objets dont on pourrait vraiment se demander ce qu'ils font là, ces objets apparemment inutiles sont peut-être ceux des objets que je manipule autant que les outils. Ces derniers jours, dans mon effort de refonte du site, je suis obligé de multiplier les recherches argumentaires sur l'ensemble du site, de faire des modifications de ces arguments et puis ensuite des synchronisations de l'ensemble du site, ce qui en fonction des dimensions du site, entrainent des temps d'attente, pendant lesquels la puissance de ma machine et le débit de ma connection sont épaissement monopolisés ainsi la suppression de la page http://www.desordre.net/desordre.html comme que plaque tournante du site au profit de cette autre page, plus mobile, aura nécessité la modification de plus d'un millier de fichiers! c'est à cette occasion que je me saisis de l'un de ces objets qui meublent le temps sans heurt et que j'exerce donc, mon habitilité à des fins qui ne peuvent servir qu'à elles-mêmes, le fait de pouvoir conduire les cinq billes du labyrinthe ici représenté vers le rond concentrique du centre, en partant de la périphérie, le tout en moins d'une minute, ne peut servir qu'à cela, c'est-à-dire, une aptitude très limitée, un peu comme Gary Kasparov a souvent expliqué, à qui voulait l'entendre, que de savoir jouer aux échecs ne pouvait servir qu'à une seule chose vraiment, jouer aux échecs. Dans les petits jeux de billes d'acier, il y a donc le labyrinthe que j'avais eu bonheur de retrouver sur une photographie de Georges Perec, plaisir accru de me dire que la photographie de Perec en question était datée vraisemblablement de la même époque que celle qui me vit jouer à ce jeu enfant avec mon frère Alain et mon père et les concours chronométrés sur la LIP paternelle, celui-là est mon préféré, parce que j'y arrive à chaque coup, plus ou moins en dessous d'une minute, il me rappelle des souvenirs et une minute cela correspond souvent à une temps d'attente la recherche d'un argument sur tout le site. Il y a le labyrinthe à manettes, trouvé il y a peu de temps, dans un magasin de vieux jouets, les trésors d'Adrien dans la rue du Chemin vert pendant une séance de Nathan chez sa psychologue. Celui-là c'est pour les temps d'attente plus longs, et il m'emporte vraiment dans les méandres des souvenirs de l'enfance, à manier donc avec précaution. J'en possède également une version raccourcie, à main, c'est-à-dire sans les manettes, là on cale le jeu sur le bord du ventre et on l'incline avec d'infinies précautions. Il y a aussi les jeux de billes avec de petits pré-trous dans lesquels il faut faire coïncider toutes les billes, je viens d'en trouver un très beau aux Trésors d'Adrien, avec une illustration extraite des sept boules de cristal, chaque pré-trou, correspondant à une des notes de musique de l'air des bijoux de Gounod tel qu'il est régulièrement braillé par la Castafiore, et lors de mon dernier passage aux Trésors d'Adrien, le monsieur m'a trouvé une très belle boule avec un chemin à faire suivre en trois dimensions à une bille le long d'une rampe juste assez étroite pour permettre à cette bille de circuler, il m'a mis au défi d'y parvenir et il sera estomaqué la semaine prochaine quand je vais lui rendre le jouet avec sa bille prisonnière, effectivement rentrée dans son trou, et puis il y a aussi le jeu de memory dont j'aime souvent tirer une carte au hasard, je suis toujours surpris de voir que rarement, très rarement, la carte que je retourne est effectivement celle à laquelle je pensais à ce moment, et puis il y a le jeu de Tangram et son livre de figures en triste état, j'ai bien aussi sous la main un jeu de taquin ou l'autre, mais même si j'ai beaucoup joué au taquin à l'arrière d'une certaine voiture bleu de cobalt aux sièges marrons clair, je ne possède du jeu de taquin que deux ou trois spécimens, tous les trois à l'effigie de compagnies d'essence ou d'assurances, et je regrette toujours que l'image de ces jeux ne soit pas plus intéressante, comme le furent souvent les images de puzzle que j'ai pu reconstituer dans l'enfance aussi, je me souviens d'une scène d'auberge flamande par Bruegel et aussi du tableau des glaneuses de Millet qui avait ma préférence, notamment pour les tons des ombres des glaneuses.* Et si l'on me surprenait tandis que je fais cheminer de ces petites billes de fer dans des parcours contrariés pour les nécessité du jeu, si me surprenant donc, on me demandait ce que je fais, je répondrais sans doute que je suis en train de travailler, pas sûr que l'on me prendrait très au sérieux. Et pourtant, quand je manipule ces petits jouets de billes de fer, j'ai le sentiment d'être très sérieux, au contraire, très concentré. Pour ce qui est des jeux de taquin cependant, avec l'aide de Julien, nous en aurons un jour de très beaux jeux dans le désordre lundi, mars 07, 2005
Lundi 7 marsIl y a un an environ, j'ai reçu un mail d'un professeur de littérature française à l'Université de Vancouver qui me disait son plaisir de jouer avec mes jeux de memory et tout particulièrement ceux des objets de la Manufacture d'Armes et de Cycles de Saint-Etienne, celui des boutons et aussi celui des mots de Queneau. Par ailleurs dans le même français châtié et un peu désuet, mon interlocuteur, le professeur Hartmut, me demandait s'il pouvait utiliser ces images des cartes de memory pour un projet dont il ne voulait pas me dire davantage mais qui concernait la littérature française, selon son expression. Je lui envoyais un zip dans lequel étaient contenues les trois séries d'images, les objets de la Manufacture d'Armes et de Cycles de Saint-Etienne, les mots des cent mille millards de poèmes et les boutons, boutons qui m'avaient été offerts par une visiteuse assidue du désordre. Je fus surpris de la déception de mon interlocuteur qui m'expliqua en retour de ce mail qu'il n'avait pas reçu assez de variations de ces images. Il y avait tout de même 50 images différentes pour chacune des séries. Le professeur Hartmut m'expliqua qu'il devait pouvoir disposer de 140 images de chaque. Mais qu'il ne pouvait pas m'en dire davantage. Je trouvai la chose mystérieuse, mais j'eus vite fait d'augmenter sa collection d'objets de la Manufacture d'Armes et de Cycles de Saint-Etienne de 90 nouveaux éléments en fouillant dans mes disques de sauvegardes, de même ma visiteuse m'avait couvert de boutons, pour cela aussi je n'eus aucun mal à réunir 90 nouveaux boutons et pour les mots, en deux heures de temps j'avais fabriqué 90 nouvelles vignettes. Je fis un nouveau zip et l'envoyai au professeur Hartmut, dont je n'entendis plus parler. Un mois plus tard, je n'avais toujours pas de réponse, j'écrivis un nouveau mail mais toujours pas de réponse. Je trouvais la chose un peu singulière, après tout, ma naïveté coutumière m'avait encore joué des tours, un professeur de littérature du fin fond du Manitoba ne répondait plus et m'avait donc extorqué quelques heures de travail non rémunérées derrière mon scanner. Je fis même une recherche sur le professeur "Harmut + french litteratur" rien, sur le site de l'université de Vancouver je ne trouvai pas trace non plus de mon australopithèque, je m'étais fait berner. Et puis la semaine dernière, j'ai reçu un autre mail, d'un autre professeur de littérature française, le professeur Sanders, celui -là de l'Université de Carlisle dans l'Etat de New York et qui contenait pour seule indication, exceptée donc la signature de ce professeur Sanders au bas de son mail, estampillée du logo de l'université de Carlisle, une URL sur laquelle je cliquai, un peu inquiet tout de même. dimanche, mars 06, 2005
Dimanche 6 mars Le train devait arriver à 14 heures. La veille j'avais évoquer la possibilité avec Anne que nous y allions tous ensemble, que cela ferait sans doute plaisir à Nathan que nous soyons tous les quatre sur le quai de la gare pour l'accueillir. Vers 12H30 Anne avait envoyé Madeleine me réveiller avec une tasse de thé et un chausson aux pommes, ce que j'engloutis en un rien de temps, et, descendant, trouvant dans la cuisine un reste de blanc de poulet à la crème avec quelques rates encore tièdes et un beurre au cerfeuil, je décidais aussi de déjeûner. Je me chaussai, nous emballions Adèle contre le froid et nous voilà partis chercher Nathan à la gare de l'Est. Un flot interminable de personnes descendent du train et c'est seulement lorsque cette vague humaine se fait moins épaisse qu'Anne finit pas débusquer Anne-Pauline et Nathan. Nathan est un peu incrédule de nous voir là et se précipite finalement sur Adèle assise dans la poussette qu'il couvre de ses premières intentions. Puis nous l'embrassons, il a l'air à la fois calme et réjoui, je réalise qu'il nous a vraiment manqué. Que cela fait une semaine que nous avons un peu de tranquillité à la maison, que cet appaisement fait du bien, mais aussi que notre maison n'est pas tout à fait la même sans cette agitation de Nathan, sans sa tendresse des câlins serrés, de l'odeur que je viens chercher dans ses cheveux le soir quand il dort et que je passe l'embrasser et que je lui murmure des mots d'encouragements pour le lendemain. Nathan et Madeleine se font fête en chahutant copieusement dans les halls de la gare ouverts aux courants d'air. Nous n'aurons que le temps d'un insipide café avec Anne-Pauline qui courageusement repart en train dans l'autre sens, mais je lui dis quand même que ce qu'elle a fait est héroïque et les bienfaits sur Nathan sont manifestes, nous lui avions confié un Nathan tellement contrarié, elle nous le rend appaisé, et visiblement content de ses propres progrès, n'est-il pas allé à la piscine trois heures durant la veille?, Nathan, petit garçon effarouché au bord de l'eau. Hier soir il a vaillamment écouté une heure et demie d'un concert de Pascal Comelade. Je profite, rentré à la maison, d'aller dormir une petite heure dans le garage, et d'ailleurs Nathan vient me rejoindre dans le petit lit, je m'endors à ses côtés, je lui caresse la tête et je lui dis et je lui répète comme je suis content de le retrouver, comme il m'a manqué. Le jour a un peu baissé par la petite fenêtre, je me réveille, la petite voix de Nathan dit Papa et je réalise in extremis qu'il vient de poser une tasse de thé chaude sur ma poitrine, j'ai tout juste le temps de la prendre qu'il déguerpit en m'invitant à le suivre. Comme je suis heureux de retrouver mon petit garçon. Et oui je remonte vite avec lui. |