Le Bloc-notes du désordre |
vendredi, février 04, 2005
![]() Samedi 4 février Il y avait beaucoup de désordre sur mon bureau ces derniers temps. En grande partie à cause de la très grande profusion d'objets et de documents que j'avais décidé de scanner pour le collage autoportrait en carrés sur lequel je travaille depuis plus d'un mois. Et comme tout ce qui devait être scanné vient finalement de l'être, me reste encore à travailler quelques unes des images dernièrement numérisées, mais comme on disait autrefois en photographie argentique, tout est désormais "dans la boîte", aussi il était grand temps de ranger un peu, y voir plus clair, de faire table rase. Du coup je ne sais quelle frénésie me prend, mais j'en profite pour inspecter aussi certains tiroirs, et de m'assurer que certaines boîtes contiennent effectivement ce que leur étiquette vante et regretter notamment de trouver ici la photocopie d'un article que j'avais mis de côté, mais quelques jours plus tard déjà, j'aurais été bien incapable de dire où il se trouvait. Pour cela je suis mon pire ennemi, il n'y a rien de tel que quand je mets quelque chose "de côté", m'employant généralement pour écarter ce quelque chose dans un endroit dont je me dis que là au moins je saurais me rappeler qu'il y est rangé, et il y a sûrement une logique à cela, mais force m'est de cosntater que cette logique est très éphémère, lorsque je range quelque chose pour ne pas le perdre, c'est foutu d'avance. Je le perds. Et je me connais. Rangeant tel ou tel objet dans un endroit bien déterminé, pour ne pas le perdre, je me dis souvent que je vais précisément oublier et cela ne rate jamais, je finis par oublier du tout au tout ce placement ou ce rangement qui m'apparaissaient logiques. A tel point d'ailleurs que quand je finis par retrouver, c'est toujours accidentel, cet objet égaré, je ne me souviens jamais du raisonnement qui m'avait fait le ranger à cet endroit que je finis par trouver, à raison, improbable. Et me connaissant aussi, lorsque je cherche quelque chose que je ne trouve plus, je m'astreins alors à ne plus le chercher, méthode très empirique, qui n'offre aucune garantie immédiate de succès, mais qui cependant me met toujours in fine sur la voie. D'autre fois, je suis plus courageux et j'entreprends des rangements plus en profondeur et c'est en grande partie à cela que j'ai consacré ma soirée. Lorsque je range, je commence généralement par vider le contenu de tiroirs que je n'ai plus tirés depuis quelques temps et je suis souvent surpris de ce que j'y trouve, et comment les strates de ma vie sont terriblement désordonnées, comment je peux buter sur mon ancienne Green Card de résident aux Etats-Unis, tout près d'une vieille montre en argent qui ne fonctionne plus, en dépit de deux réparations coûteuses, et d'un photomaton relativement récent de moi puisque j'y ai les cheveux courts et qu'il s'agit d'une image numérique. Dans le tiroir du dessus, une impressionnante collection de lettres de refus d'éditeurs, je ne suis pourtant pas revanchard, je ne sais pas pourquoi je les garde, et au fond de ce deuxième tiroir un autre photomaton de moi qui lui date de mon permis de conduire puisque c'est la même photo ou presque que celle qui y figure. Je réunis ces deux photographies, mais je regrette en le faisant que jamais jusqu'à présent je n'avais pris le soin de rassembler tous ces photo-matons, dont j'ai sûrement une belle collection, mais tellement éparse que le projet de la rassembler enfin m'apparaît chimérique au mieux. Et d'ailleurs où ranger ces deux photographies pour le moment isolées de leurs conseurs que je ne vais pas manquer de débusquer de façon aléatoire prochainement à la faveur de la recherche de je ne sais quoi encore? Oui, où? Je trouve une boîte de films 4'X5' vide dans laquelle je mets les deux photo-matons et je range cette petite boîte avec d'autres boîtes 4'X5' qui ont sensiblement la même taille, 4'X5' ou 13X18 et quelques boîtes de 20X25, qui ne contiennent pas du tout ce genre de choses, c'est-à-dire pas des images finies mais bien plutôt des négatifs et des ektas, autant dire qu'elles sont bien faibles, dans un mois, les chances pour que je retrouve facilement cette petite boîte de 4'X5' parmi les autres, tandis que je tomberais sur un nouveau photo-maton que j'aimerais ranger avec les deux autres. Mes tribulations minuscules sûrement vous amusent, pour ma part elles m'effraient, tant il m'apparaît que je perds doucement et sûrement la maîtrise du travail que j'entasse depuis quelques années, disons depuis 1988, depuis que je suis parti à Chicago. En revanche j'aime de temps en temps le côté aléatoire avec lequel certaines images ou certains extraits de texte à l'état de brouillons refont surface, images et textes, alors coupés de leur contexte, dont je peine à me souvenir, connaissent une nouvelle vie autonome. Récemment, tandis que je prenais quelques notes pour un article à propos du travail de Chris Burden, je suis tombé sur les croquis de performances que j'avais faites, étudiant à Chicago, je n'aurais pas pensé à l'époque à quel point la découverte alors récente de Chris Burden m'avait à ce point marqué pour me pousser à m'essayer à ce mode d'expression qui m'était pourtant étranger et comme Chris Burden était alors ma seule référence, mes trois médiocres tentatives de performance étaient littéralement inspirées, comme mal digérées, de ce que j'avais compris du travail de Chris Burden, et d'ailleurs si je n'avais pas retrouvé récemment ces quelques croquis, je crois que j'aurais oublié du tout au tout ces tentatives faiblardes l'une d'elles consistait à me faire enfermer sur une manière de balcon qui surplombait d'environ cinq mètres une cour de gravier, puis de me deshabiller entièrement, en hiver à Chicago, de jeter tous mes habits en contrebas et d'être ainsi contraint de devoir hésiter entre la peur de sauter pieds nus de cinq mètres de haut sur un sol en gravier et le froid mordant de Chicago, sans compter que je pouvais être vu nu depuis de nombreux endroits de l'école, il m'a fallu je crois cinq minutes pour me décider à sauter, me faire assez mal aux pieds et aux genoux en tombant et me rhabiller dans mes vêtements qui par ailleurs étaient humides de la neige sur laquelle ils étaient tombés. D'autres fois ces retrouvailles fortuites m'exaspèrent, elles ont alors davantage attrait aux formalités administratives, et comment j'ai une fois retrouvé tout le dossier de réimmatriculation de ma petite voiture en France après mon séjour de trois ans en Angleterre, après l'avoir longtemps égaré, le soir même où je revenais de la préfecture de Beauvais pour recommencer un nouveau dossier. Typique et carricatural. Mon ami Ray Martin, il y a quelques années, avait eu bien du mal à m'expliquer qu'une des plus grandes difficultés, à son âge, était que chaque fois qu'il entreprenait un nouveau travail, une nouvelle série d'images ou un livre, il avait le sentiment décourageant de traîner avec lui le poids de tout son travail passé et qu'il devait s'en libérer d'une pensée rétrospective qui devenait de plus en plus pesante avec le temps. Je crois que je commence depuis quelques temps à entrevoir cette difficulté. Si je vis aussi vieux que Ray, tout en continuant à travailler, je n'ai pas fini de crouler sous mon propre poids, sous la masse de ce que j'accumule. jeudi, février 03, 2005
![]() Jeudi 3 février Décidément, ces derniers temps, la lecture du journal, en papier ou en ligne, me donne souvent matière à l'incrédulité devant cette avancée inexorable de la bêtise et de l'ignorance. Cette fois-ci il est question du procès d'une artiste, Kiki Lamers, poursuivie pour avoir photographié ses enfants nus et de ces photographies d'avoir fait la matière d'un travail plastique, de peinture apparemment. A vrai dire c'est un ami qui m'envoit cet article à lire et son commentaire me dit son inquiétude qu'il finisse par m'arriver la même chose avec certaines photographies de la Vie dans lesquelles, c'est vrai, Madeleine, Nathan ou Adèle sont nus. Et qu'y pourrais-je si de fait je devais être poursuivi pour tant de perversité? Sans doute pas grand chose, me ruiner en frais d'avocat et subir la justice des hommes. Mais de quels hommes parle-t-on? D'hommes et de femmes bien-pensants, qui ne pensent donc à mal, et qui voudraient me châtier d'aimer aussi mes enfants comme cela? C'est-à-dire pour leur naturel, leurs corps graciles et pendant que j'y suis, pour la tendresse de leur câlin et la candeur désarmante de leurs déclarations. Rien de tout ceci n'est encore arrivé et pourtant je sais bien que cela ne tient qu'à un fil, que d'une certaine façon cela tient depuis très longtemps à un fil. J'ai déjà éprouvé le jugement à l'emporte-pièce de la bien-séance, de ceux qui se posent facilement en gardien de la bonne morale. En 1995, au Mai de la Photo, j'avais déjà eu à subir cet opprobe public, sans doute la seule exposition d'un peu d'envergure à laquelle je participais, je reprenais courage, je me disais que cette fois ça y était, j'allais enfin pouvoir montrer un peu mon travail, et puis non, le royaume des peigne-culs s'étendait jusqu'à ce centre culturel de Reims, et ils n'auraient jamais toléré que l'on puisse y montrer des photographies du corps malade, notamment une photographie d'une verge sondée et celles d'une aine percluse d'infections cutanées. Ce qui choquait dans ses photographies, c'était l'image du corps malade, et non nécessairement jeune et bien portant, et surtout érotisé, comme si le corps nu ne pouvait être envisagé en dehors de la sexualité. La censure m'inspire le dégoût profond. Et la plus grande nausée quand elle cherche de commodes boucs-émissaires, il faut entendre avec quel rictus de satisfaction une certaine journaliste de la télévision publique, une présentatrice de journal télévisé, lâche le mot de pédophilie de mon côté je ne lâche pas le nom de cette présentatrice parce que je n'en suis pas très sûr, je ne regarde pas assez souvent la télévision pour cela, en revanche dans une émission Arrêt sur images de Daniel Schneidermann j'avais appris que cette journaliste ou certaines personnes de son équipe de reportage avaient pour les besoins d'un tournage sur le sujet de la pédophilie fait répéter un grand nombre de fois des déclarations sans doute pénibles à des enfants dont on filmait le témoignage, pourquoi les faire répéter ces récits sordides?, pour garantir une prise parfaite comme au cinéma? Ou est-ce une croisade personnelle de cette présentatrice de journal télévisé? Et si c'est le cas qu'est-ce qui la motive pareillement? les pédophiles sont devenus les nouveaux boucs-émissaires et ils sont pourchassés comme l'étaient les prétendument communistes de la chasse aux sorcières. Il n'est pas grave que ces dénonciations désignent injustement des personnes qui n'ont rien à se reprocher, est-ce si grave?, au contraire, cela entretient un climat dans lequel la libre pensée, même si elle n'est pas voisine des crimes qui lui sont reprochés, doit se sentir cernée, sans cesse dans la menace d'être découverte et condamnée, et ce climat délétère concentre par ailleurs l'attention de ceux dont la pensée est elle, déjà prisonnière et endoctrinée. A qui ce détournement profite? Clairement à la classe politique dirigeante et il est étonnant de voir comment de nouvelles affaires de pédophilie éclatent à point nommé simultanément d'événements non moins graves sur lesquels tout un un chacun à tout intérêt de jeter d'opaques écrans de fumée. Ou encore comment justement un certain 14 juillet 2001, le président Chirac un peu acculé tout de même par les déclarations d'un agent de voyage qui recevait de très importants paiments en liquide de l'ancien maire de Paris, coment donc pour détourner l'attention de ce qui était sur toutes les bouches, l'insécurité d'une part mais aussi la lutte contre les pédophiles, furent élevées à la hauteur de grandes causes nationales. Le sujet de l'insécurité a fait long feu qui aura conduit à l'avatar de l'élection ubusesque du même président en 2002, le sujet de la lutte contre la pédophilie, lui, est une carte que les joueurs de l'échiquier politique peuvent abattre à tout moment sans s'en départir, une manière d'excuse (au sens du jeu de tarot) permanente. Et qui dit pédophilie, implique nécessairement réseau, le noeud de ce fantasme de société, et le plus fantasmatique des réseaux est encore internet, cette matière difficilement sondable que le plus grand nombre n'appréhende que par ouie-dires, ce repère de brigands et de prostitution, vivier de virus. Et là je vois bien comment mon affaire se profile. Une artiste jugée pour avoir photographié ses enfants nus deviendra Un webmaster poursuivi pour avoir mis en ligne des photographies de ses enfants nus. J'aurais droit à une perquisition, dans laquelle j'entrevois déjà très bien comment certaines photographies dans mes boîtes seront saisies sans soin, ou comment encore la lecture de mon dernier roman ne fera que conforter mes enquêteurs dans la dangerosité de ma personnalité c'est quand même pas net un type qui rêve de tuer sa femme dans un accident de voiture de même les enquêteurs repartiront avec mes ordinateurs et je n'ose imaginer ce qu'ils y trouveront, par exemple un répertoire très étendu de photographies pornographiques qui m'aura notamment servi à confectionner cette image pastiche de la dernière publicité de Channel, des textes tenus pour pornographiques parce qu'il y est question de sexe, tant et tant de choses encore, une recherche sur internet les instruira aussi de tout le mal que je pense de l'ancien patron de la police et en quels termes orduriers je note, pour la véracité des faits, que l'immeuble duquel avaient été chassées tant de familles manu militari, cet immeuble donc est toujours muré, pas encore détruit, ou rénové, ni reconstruit, plus d'un an après cette expulsion indigne, où était l'urgence?, je me le demande. Et pour tout vous dire, ce n'est pas juste l'effet de mon imagination, j'ai VRAIMENT peur de ce scénario. Alors, me demanderez-vous, pourquoi, en connaissance de cause, continuer à mettre en ligne ces photographies? Parce que je refuse que l'on m'empêche de photographier mes enfants comme je l'entends, c'est-à-dire avec toute la tendresse qui m'unit à eux. Et que par ailleurs mes photographies ne sont pas faites uniquement pour être entassée dans des boîtes mais pour être vues et regardées. mercredi, février 02, 2005
![]() Mercredi 2 février Quelle belle journée vraiment! Nathan aura été calme toute la journée. Ces journées rares de quiétude sont indispensables, sans elles je crois que je perdrais tout à fait espoir. a la tranquillité de cette journée, se sont parfois ajoutées des phrases de Nathan qui étaient pleines d'à propos et qui disent justement notre place chaque jour plus grande dans son monde qui jusqu'alors était uniquement plein d'un encombrement inextricable dans lequel il ne faisait pas jour pour d'autres. Et ce n'est sûrement pas un hasard si hier soir, les enfants couchés, je jouissais d'une disponibilité d'esprit inhabituelle. Et de pouvoir efficacement mettre à la main à cette série images pour les amis de Bonobo. mardi, février 01, 2005
![]() Mardi premier février Les retours de voyage d'Hanno c'est quand même autre chose que des soirées diapos, entre autres choses parce que plutôt que de projetter les images sur un écran blanc, Hanno nous donne à voir son carnet de croquis. Et dans le cas qui nous occupe, il agrémente son retour de l'Argentine, du Chili et de l'Urruguay de quelques disques, notamment une recontre entre Gerry Mulligan et Astor Piazzola, dans lequel il y a quelques notes de barryton terriblement mélancoliques. Hanno parle aussi de sa recontre fortuite au musée de Buenos Aires d'un tableau de Degas et dit toute son incrédulité à être, au bout du monde, devant ce tableau familier par ses reproductions. Comment peut-on être dans une autre hémisphère et en présence d'un tableau que l'on connait si bien. Et quand je raccompagne Hanno chez lui, au retour, rue de Tolbiac, je suis arrêté au feu rouge, je regarde sur ma droite, pensif, la bibliothèque Marguerite Durant et je repense aux heures que j'ai pu passer dans cette bibliothèque lorsque j'abitais un peu plus loin dans la rue de Tolbiac, et comment j'y ai découvert, d'une part la plupart de mes lectures d'aujourd'hui, notamment celle du Nouveau Roman, puisque c'est dans cette bibliothèque que j'ai emprunté Molloy, mais aussi, d'autre part, c'est dans cette bibliothèque que j'ai formé mon goût si prononcé pour le jazz, empruntant deux disques par semaine et les enregistrant presque tous sur cassettes. D'ailleurs j'ai dans le garage un gros carton comble de toutes ces cassettes dans lequel je puise de temps en temps de nouvelles cassettes pour écouter dans la voiture, et n'est-ce pas justement cette cassette de Charles Mingus, Pithecanthropus Erectus, que je joue en ce moment même sur l'autoradio, une de ces nombreuses cassettes? Oui, bien sûr, cette cassette, que j'écoute ce soir, a été enregistrée il y a plus de douze ans d'un disque qui justement venait de cette bibliothèque, à ma droite. Je ne sais pas exactement comment, mais il me semble que d'écouter en voiture une cassette enregistrée d'un disque emprunté douze ans auparavant d'une bibliothèque, dans un quartier dans lequel on ne vit plus depuis fort longtemps, et de passer justement devant cette bibliothèque tout en écoutant la cassette en question, et de se trouver, à Buenos-Aires, aux antipodes donc, nez à nez devant une toile de Degas que l'on connait bien, très bien, je ne sais pas pourquoi ni comment donc, mais ces deux coïncidences me paraissent liées. lundi, janvier 31, 2005
dimanche, janvier 30, 2005
Dimanche 30 janvierOù j'apprends la mort de deux jeunes filles dans le Pas-de-Calais, toutes les deux se sont suicidées et toutes les deux avaient un peu dit leur intention de passer à l'acte, ou tout du moins était-ce interprétable, en lisant entre les lignes, dans leur blogs. Et c'est un peu de cette façon que ce drame est présenté, c'est la mort des deux petites blogueuses. Comme je m'associe à la peine des parents et des proches de Clémence et Noémie!, comme je sais que leur peine sera longue et pas nécessairement finie. Et justement parce que je pense sincèrement à ces personnes peinées, de même qu'à l'irréconciliable douleur de ces deux jeunes filles poussées dans leurs derniers retranchements par des peines qui ne valaient peut-être pas de se jeter du haut de falaises, mais douleur qu'elles ne parvenaient plus ni à comprendre ni à domestiquer, écrasées sans doute par le poids qu'elles devaient trouver injuste poids de l'incertitude, de ce que c'est que de devenir adulte, oui parce que je pense à cette douleur étendue sur toutes ces personnes, je suis scandalisé par la volonté inquisitrice de ce qui devient un scoop. Nouvelle d'autant plus alléchante qu'elle devient un fait de société à cause du mot blog. Alors on se dit que c'était là une affaire publique qu'on va même pouvoir aller regarder les blogs en question qu'ils sont sans doute encore en ligne, fascinés par cela comme on peut l'être par le traitement de grandes catastrophes ou de faits divers façon Paris-Match, il y a là un réel potentiel de voyeurisme. En fait non et c'est tant mieux. Ces fameux blogs d'adolescents ne sont pas si visibles que cela. Je voulais me faire une idée de ce qui s'y écrivait et j'ai tout de même eu bien de la difficulté à en trouver quelques uns, comme si ces sphères se tenaient dans le voisinage étanche seulement d'autres sphères, d'ailleurs leur caractère confidentiel saute aux yeux, fin décembre une jeune fille se vante d'avoir attiré en une année un nombre de pages visitées qui doit être à peu près celui des pages visitées du désordre en une heure n'y voyez aucune vantardise de ma part, pitié, je ne fais que donner un ordre de grandeur. Je ne crois donc pas que contrairement à ce que l'on aimerait penser, ces tenues de journaux soient publiques, elles ne le sont pas davantage que ces journaux dont toutes les entrées commencent par cher journal et que les adolescents tiennent parfois à jour, jamais très longtemps, le temps d'une idylle le plus souvent, je n'émets aucune certitude cependant. Les "poèmes" mortifères de Clémence ou de Noémie n'étaient sans doute pas plus visibles que cela et ne différaient sans doute pas non plus de véritables bouteilles lancées à la mer. N'y voir aucun signal vraiment. Ce qui m'effraie davantage dans ce que j'ai vu dans ces blogs adolescents, c'était l'incroyable maladresse de leur expression et des limites immédiates à cette envie de dire. Tout y est trop quelque chose, et comme il serait sans doute difficile de leur expliquer que quelque chose ne peut pas être trop beau ou trop bon. Mais voilà les seul adjectifs de magnifiques ou délicieux sont apparemment hors d'atteinte. Ou encore comment chaque mot de trois syllabe ou plus pose de problèmes d'orthographe insolubles alors on préfère faire ouvertement des fautes en écrivant magnifik, du coup on se dédouane du "s" du pluriel lorsqu'il y a lieu. Et pourtant ils en auraient des choses à dire, pas toutes courtes dans la pensée d'ailleurs, ils flottent à égale distance du monde des nounours souvent érigés en emblèmes et du monde d'images nettemment plus crues, de celles qui décorent les pochettes de disques de groupes de hard-rock, mortifications et automutilations et puis peluches dans un coin de la chambre en arrière-plan un peu comme nous avions vu avec mon ami Gégé, à la recherche de renseignement à propros d'un modèle de guitare électrique, un site dans lequel on trouvait de nombreuses photos de guitares aux couleurs criardes, le rock, et dans l'ombre, leur propriétaire chaussé de charentaises pas très rock'n'roll. Pas facile d'être rock'n'roll chez Papa et Maman et leur papier peint à fleurs dans le salon. Il arrive même que certains de ces jeunes gens m'écrivent. Oui cela arrive. Des fois d'ailleurs, je ne comprends pas du tout ce qu'ils m'écrivent, indocte que je suis des abréviations savantes qui sont les leurs pour ne pas avoir à tout écrire, mais bon nous correspondons malgré tout. Ils me donnent souvent du Monsieur, c'est à se tordre, et puis je fais un rapide calcul et je m'aperçois qu'en âge, je suis très nettement plus près de leurs parents dans leur salon tapissé que du leur et des posters de groupes de rock violent, et du coup cela les étonne un peu que je prenne le temps de leur écrire, de répondre à leur mail, de leur demander de préciser tel pan ou tel autre de leur pensée. Je peux bien vous le dire, il y en a même qui me demandent des conseils sur la façon de tenir leur blog ou leur site et je prends le temps de les renseigner au mieux je suis un exécrable pédagogue mais toujours ce qui m'effraie c'est la tension à tout rompre qui les habite, ils sont fragiles comme le cristal et je l'oublie parfois. Il y a Lou notamment qui depuis l'été dernier tenait à jour un site qui ressemble à La Vie, je pense que s'il n'avait pas été si jeune, je lui aurais volontiers dit de trouver ses propres idées, et je lui aurais même dit d'aller de se faire voir, je ne suis pas très poli vis à vis des voleurs d'idées et des plagiaires, du coup le dialogue qui était le notre encore il n'y a pas longtemps consistait pour moi à lui donner des noms de photographes que je l'encourageais à aller explorer, oubliant d'ailleurs du tout au tout qu'il y avait un truc qui s'appelait internet qui lui permettait notamment dans la demi-heure d'une de mes citations en exemple d'Araki, de Larry Clark ou de Nan Goldin, de trouver très rapidement des références imagées, exemples qu'il me renvoyait en fichiers attachés et de me demander tout de même si je n'avais pas un peu forcé la dose en matière d'alcools forts. Et puis j'ai fini par me sentir "responsable de ce que j'apprivoisais" comme le Renard apprend au Petit Prince de Saint-Exupéry. Du coup je voudrais dire ceci à mes plus jeunes visiteurs. Qu'il vaudrait mieux parfois qu'ils aillent affronter dans la parole leur parent, et le papier peint du salon, plutôt que de tout écrire dans des blogs dont seuls eux connaissent l'url, et certainement pas leurs parents. Et qu'ils sachent qu'ils n'ont pas à rougir de cette difficulté. Il n'y a pas si longtemps, je lisais un article sur l'isolement des équipes scientifiques en Artique, et comment internet servait aux uns et aux autres à rompre avec cette solitude impressionnante, et comment le psychologue ou le médecin de service regrettaient que cette compagnie factice et virtuelle, faisait perdre aux plus fragiles l'habitude de frapper à la porte de leur voisin de chambre pour parler un peu. Et que dans ces équipes de scientifiques, d'adultes savants, des cas de passages à l'acte étaient à déplorer. Alors imaginez un peu avec des jeunes qui manquent tout de même un peu de repères. Comme on dit au rugby, pour éviter les confusions, deux joueurs défendant le même adversaire ou deux joueurs courrant après le même ballon et déplumant une aile, Parlez! Le même drâme vu de Nogent le Rotrou |