Le Bloc-notes du désordre |
samedi, janvier 22, 2005
Samedi 22 janvier Comme tous les vendredis soirs qui précèdent le travail de nuit, je me suis décalé, je me suis couché très tard. J'ai travaillé tard. J'ai importé et nettoyé les enregistrements sonores du concert du Ryôan-Ji, lundi soir à Montreuil. J'aime cette sensation de maison endormie au dessus de ma tête et tard dans la nuit, je bricole, dans mon garage, je poursuis mes habituelles chimères. Un passant nocturne qui entendrait les drôles de sonorités contenues dans mes enregistrements se demanderait bien quel genre d'usine se cache derrière la porte en fer du garage. Aux Arts Décos, j'aimais beaucoup passer dans les couloirs du troisième étage du bâtiment Ulm, devant les portes closes du département vidéo, qui contenaient mal toutes ces bribes de son rembobinées à toute allure, de ces bruitages isolés, j'avais pareillement le sentiment de curiosité quant à cette activité de manufacture. Des années plus tard, c'est moi l'ouvrier qui rembobine, qui réécoute tel ou tel passage en boucle pour m'assurer que la minuscule retouche que j'ai faite ne s'entend pas, même lorsque l'on pousse un peu le volume. Ces manipulations pas très expertes, il faut bien le reconnaître le soir tard dans le garage me rendent un plaisir que je ne connais plus depuis quelques temps, le plaisir du cocon que me donnaient les longues heures passées dans le labo, dans la lumière des sodiums, avoir l'impression de pétrir de la matière, de réussir de véritables tours de magicien, des expériences subreptices de savant fou, démoniaque même. Tout ceci est naturellement inoffensif, mais laissez moi croire ce que je veux. Que je suis un grand magicien. vendredi, janvier 21, 2005
Vendredi 21 janvier Au milieu de la nuit, plusieurs fois, je descends et vais m'assoir sur les toilettes, je n'ai rien à faire, j'attends que cela se passe, d'ailleurs cela se passe presque sans moi. Je suis tellement fatigué que je ne sens plus rien. Et puis je me relève. Avant de remonter me coucher, en faisant le moins de bruit possible pour ne pas gêner Anne, mais je ne crois pas qu'elle dorme très bien avec moi en ce moment, je passe vérifier que les enfants sont bien endormis, Nathan a la tête profondément enfouie dans l'oreiller, il dort généralement sur le ventre, il a le visage contrarié des gros dormeurs, il en écrase. Madeleine, je la retrouve toujours dans des positions très éclatées et désordres, je suis sans cesse obligé de la recouvrir mais je ne me fais pas beaucoup d'illusion, elle se découvrira peu de temps après mon passage. Adèle, elle, dort comme un bébé, les bras écartés comme ceux d'un crucifié, le visage penché d'un côté, pas une ride qui vienne faire de l'ombre sur ce front. Je suis incrédule, j'ai trois enfants. Ils dorment tous les trois. Il y a donc des moments de silence dans cette maison. C'est à peine croyable. Cette tendresse qui m'unit à eux, au milieu de la nuit, rend très supportable de passer de longs moments aux toilettes, la nuit. jeudi, janvier 20, 2005
![]() Jeudi 20 janvier Passer l'aspirateur dans le garage Je n'ai pas fini mais j'y aurais passé la journée. Depuis deux ou trois jours, je ne vais pas bien, je n'arrive pas à travailler, aujourd'hui c'est presque jour de gloire d'être parvenu à m'acquitter de toutes ces tâches ménagères auxquelles j'aurais sûrement renaclé ordinairement. Incapable de travailler, je me dis que cela épargnera peut-être une journée de la semaine prochaine où je promets d'aller mieux. Et donc de travailler. D'avoir enfin la tête à ça. ![]() mercredi, janvier 19, 2005
![]() mercredi 19 janvier Rien. Le soleil radieux c'est tout. Les jeux des enfants au square, Madeleine impatiente de découvrir les nouvelles installations du square. De toute la journée pas la force de me mettre au travail. L'après-midi, j'écoute de la musique en jouant avec Adèle. Je me dis que je suis fatigué mais que je suis heureux tout de même. Ce n'est pas si souvent. Anne rentre avec les deux grands, de retour de chez Léa. Comme toujours la psychologue a trouvé très positif tel ou tel comportement qui à nous, nous donnerait plus sur les nerfs qu'autre chose. On s'accroche. En s'accrochant on se donne une chance au bonheur. mardi, janvier 18, 2005
Mardi 18 janvier J'ai dérapé sur une peau de clémentine sur le large trottoir de l'avenue Daumesnil, je me suis étalé de tout mon long et j'ai tout de suite eu peur pour Adèle dans le sac à dos, mais non elle n'avait rien, quatre ouvriers artisans alentour ont tout de suite interrompu leur travail pour venir m'aider à me relever ça change. Et ils m'ont tous dit qu'Adèle se marrait. J'ai passé une heure et demie dans un magasin de grande surface spécialisé dans le matériel informatique pour aider Elyane à choisir un ordinateur, après tant de temps de tergiversations infinies, essayant avant tout de respecter à la fois les aspirations, le budget et la façon de gérer ce genre de situations qui sont propres à Elyane, nous avions fini par lui trouver chaussure à son pied, mais le modèle n'était plus disponible. Je suis parti chercher Anne à son travail, pour la surprendre le jour de son anniversaire, mais je suis arrivé cinq minutes trop tard, inhabituellement elle avit fini ce jour là un quart d'heure plus tôt. Quand je suis enfin arrivé à la maison après d'épais embouteillages, Anne était déjà arrivée, la surprise était ratée. Au supermarché, la jeune femme devant nous a manqué de s'évanouir, d'inanition peut-être, c'est ce que j'ai pensé tout de suite, parce qu'elle était vraiment maigre, mais je en suis pas médecin. Avec Madeleine nous lui avons proposé de la raccompagner chez elle parc equ'elle n'était plus en état de conduire mais finalement elle a appelé un parent sur son téléphone portable. Un peu plus tard, avant de partir chercher Emmanuelle chez elle, Nathan a été pris d'une très forte crise de vomissements et a amplement souillé la pièce du bas. J'ai passé de longues minutes à éponger le carnage l'estomac au bord des lèvres. Et pourtant je ne dirais pas que c'était une journée ratée. Pas une journée réussie non plus, mais certainement pas une journée ratée. Plutôt une bonne journée. lundi, janvier 17, 2005
![]() lundi 17 janvier Dans la grisaille Au dessus du pont de Nogent embouteillé Deux cygnes blancs passent à tire d'aile, les cous tendus. Et c'est encore ce que je préfère retenir de cette journée sans relâche. dimanche, janvier 16, 2005
![]() Dimanche 16 janvier Il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises images. Ce qui somme tout m'importe le plus c'est l'à-propos d'une image. Et il est également important que cet à-propos ne soit pas littéral. L'image a toujours été considérée comme l'illustration du texte, elle illustre donc, c'est-à-dire que l'on attend systématiquement d'elle qu'elle souligne ou confirme le propos du texte. Ce qui est inutile, un texte s'il est bien écrit se passe très bien de l'image d'illustration. Pourtant même aux meilleurs textes on voudra souvent apposer une image. Il existe sûrement des textes que l'on ne peut pas illustrer. Que l'on pense aux romans de Maurice Blanchot, L'arrêt de mort, Celui qui ne m'accompagnait pas, Au moment voulu ou Thomas l'Obscur sont des textes terriblement abstraits. Le lecteur lit la première page, la première phrase, puis tourne la page et le voilà embarqué dans des terrains incertains de l'abstraction, de ce qui n'est pas figuré, en soi ce qui appartient au poétique. Alors quelle image pour de tels textes? Certainement il faudrait piocher dans l'histoire de la peinture non figurative et choisir parmi les peintres les plus exigeants, Jackson Pollock, Joan Mitchell ou Franz Kline pour ne cite qu'eux. Il est cpeendant douteux de choisir littéralement entre ces peintres pour "illustrer" l'abstraction du texte, l'abstraction en peinture ayant suivi des chemins qui ne se croisent pas toujours ceux de la recherche textuelle: il n'est pas possible de faire un choix raisonné, tant il n'est pas loisible de comparer des objets aussi éloignés les uns des autres. Alors pas d'image? Et pourquoi pas? Dans le cas présent cette absence est somme toute plus disante que toute image. Pensez aux livres des Editions de minuit, le titre du livre, le nom de l'auteur, le nom de l'éditeur, le tout encadré d'un liseret discret et soudain c'est le texte qui prime. Qu'est-ce qui fait qu'une image est disante? Sans doute est-il possible de répondre davantage à cette question plutôt qu'à celle des bonnes ou des mauvaises images. Là aussi la question de l'à-propos revient et demande de différencier l'image disante de celle qui n'est qu'illustration. Depuis qu'elle existe la photographie est beaucoup assujetie à son pouvoir de représentation. Et il est donc attendu d'elle qu'elle représente les légendes dont on l'affuble. Imaginez des légendes sans images. Et imaginez les images qui habituellement sont légendées soudain privées de leur légende. Dans un premier temps, l'image que vous vous faites de ce que la légende dit est conditionné par toutes les autres images que vous avez déjà vues, d'une part à propos du même sujet et d'autre part, toutes les images du même genre, une photographie de manifestation de rue est une photographie de manifestation, qu'elle soit ou non prise par William Klein ne change rien à l'affaire, cela reste une image d'un groupe de personnes rassemblées sous une bannière, d'ailleurs le photographe prendra systématiquement soin d'inclure dans son cadrage des éléments identifiables de cette bannière, manière de légende dans l'image. Maintenant prenez une image de presse sans en lire la légende et voyez comme le sens de cette image vous manque, peut-être pas entièrement, mais suffisamment pour que vous ne lui accordiez pas le crédit qui serait le sien si cette image était légendée. Et comprenez alors, comment, en comparaison la légende seule est plus disante. Enfin intervertissez légendes et images, la légende de l'image A pour lire l'image B, et constatez par vous-même que l'image ne survit presque jamais au texte de la légende, de même en film ou en vidéo, les images sont presque interchangeables en regard de la bande-son, le cinéma de Jean-Luc Godard des années 80 est rempli de cette notion. Des cas inverses, de la primauté de l'image sur le texte, existent. Prenons l'exemple des Larmes d'Eros de Georges Bataille. Ce texte, s'il est pris seul, agit en fait comme simple table des matières rétrospective de toute l'oeuvre de Bataille et serait un texte sans beaucoup de relief, certainement pas dans la mesure de l'Erotisme du même Bataille, s'il n'existait cette version accompagnée d'images. Il y a cependant moyen de faire dialoguer le texte et l'image. Et cela dans la mesure où l'on ne leur fait pas dire la même chose. Prenons le mot canicule, c'est celui qui me vient à l'esprit, mais cela fonctionne pareillement avec toute autre idée. Comment accompagner le mot canicule d'une image. Celle de la chaleur écrasante sur le bitume d'une autoroute du Sud de la France à midi? Une telle image dirait canicule une deuxième fois et serait donc un pléonasme. Et pourquoi ne pas accompagner le mot de canicule avec l'image d'un iceberg qui dérive. Certainement, vous ne dites pas avec cette image qu'il fait une chaleur étouffante, cela est contenu dans le mot de canicule, en revanche l'image de l'iceberg à la dérive fait entrer en jeu toutes sortes d'idées qui sont périphériques à la canicule, notamment celle de climat et avec cette notion celle de climat global, l'image de l'iceberg à la dévive accompagnant le mot canicule enrichit le texte, le seul mot de canicule. Une image choisie avec cette idée d'enrichir sans souligner devient-elle nécessairement une bonne image? Ou plus exactement qu'est-ce qui fait qu'une image vale davantage qu'une autre. S'agissant des images photographiques, Roland Barthes dans la Chambre claire nous livre un outil terriblement précis.
A vrai dire quel est l'intérêt d'une image sans punctum? Photographie de l'expédition Harriman en Alaska, 1899 |