Le Bloc-notes du désordre |
samedi, décembre 18, 2004
samedi 18 décembre Je voulais acheter un petit cadeau pour Léonnie, un petit cadeau de Noël, Pascal me l'a décrite récemment comme très mélancolique et j'avais eu cette idée de lui acheter le Köln concert de Keith Jarrett, parce que je m'étais dit que c'était ce que j'écoutais à son âge et que j'aimais alors bien superposer ma mélancolie à celle de ces phrases de piano éthérées. Me voilà donc dans le supermarché de produits culturels de masse oui, excusez-moi c'est comme cela que j'appelle la FNAC à côté de mon travail. Je trouve facilement le disque en question, il porte sa bardée d'autocollants et de vignettes qui en vantent les mérites, pourtant éculés. Je me souviens que ce disque avait un moment porté l'étiquette qui informait que c'était sur ce disque que l'on trouvait la musique de Journal intime de Nanni Moretti la fameuse scène de la ballade en scooter dans les rues de Rome, avec de fait, le Köln concert comme accompagnement, et je trouvais assez grossier que l'on ramène ce disque à cette notion de musique d'ascenceur, d'autant que dans la séquence du scooter c'est littéralement la musique qui porte la scène à bout de bras. Mais après tout, ce n'était pas si grave. Un film de Nanni Moretti, et surtout celui-là, ce n'est pas non plus un voisinage encombrant. Dans le supermarché de produits culturels de masse , le disque de Keith Jarret, le Köln concert, ne porte plus l'étiquette "musique de Journal intime de Nanni Moretti", mais désormais celle de musique de la publicité pour la nouvelle BMW 152304 (le chiffre est naturellement fantaisiste, je n'y connais rien en voitures, je ne connais que les accidents). Ce n'est même plus Vu à la télévision, mais carrément, musique de tel ou tel spot publicitaire. Je crois que bientôt nous serons tenus par la loi de nous faire tatouer les logos des marques qui nous habillent, sur le front le logo de la marque de notre ordinateur, le code-barre de notre carte bancaire dans la paume de la main, que sais-je encore? Sans commentaire. Depuis le temps que je voulais apprendre à numériser mes vieux vynils, cette fois-ci je vais m'y mettre, je vais commencer par le Köln concert. Pour Léonnie. La connaissant elle sera drôlement fière d'avoir un CD gravé par mes soins plutôt qu'un objet publicitaire. Joyeux Noël Léo. vendredi, décembre 17, 2004
Vendredi 17 décembre Quel vent! Je suis dans le garage, Adèle dors en haut, j'épie sa respiration dans le souffle de l'interphone et j'entends en surcroît le vent au fait de la maion par l'interphone, de même j'entends toutes sortes de poussières charriées par le vent battre contre la porte en fer du garage. Il ne fait pas chaud dans le garage mais je suis couvert, j'ai froid aux pieds c'est tout, la dalle en ciment est froide. La lumière grise du dehors est compensée par les divers éclairages au dessus de la longue table, je suis bien, je travaille bien. Les choses avancent. J'entends passer des sirènes au loin, dans les rues voisines, l'avenue de la République, plus haut, qui recouvrent partiellement de leur stridence le bruit du vent. J'arrête la musique j'écoute beaucoup les travaux pour piano préparé de John Cage en ce moment parce qu'elle est trop augmentée par tout ce bruit. Donc ça barde dehors. Et je suis bien dans mon sous-sol, sous terre. A l'abri du vent. Plus tard j'apprendrais que cette tempête a fait une dizaine de morts. Pendant que j'étais bien, dans mon garage, à travailler paisiblement. Est-ce que mon travail contiendra un peu de ce vent?, de ces morts?, sans doute pas. jeudi, décembre 16, 2004
Jeudi 16 novembreTravailler avec Julien. Un vrai plaisir. D'ailleurs, ces derniers temps il m'est de nombreuses fois arrivé de montrer comment seront bientôt les choses dans le désordre, et pourquoi est-ce que je ne montrerai pas comment se font aussi ces choses que nous préparons ensemble avec Julien, parce que nous avons notre petit espace de travail. Chaussez donc vos lunettes de sécurité, vous entrez dans l'atelier. >En fait on peut taper dans la boîte une recherche disons inopinée, mais on peut aussi cliquer >sur la boîte (la flèche) et on peut choisir dans un menu >déroulant parmi les centaines de mots effectivement indexés, qui seront donc >à piocher dans le fichier recherche.js. > >Effectivement les images sont à prendre au hasard dans divers endroits que >je peux t'indiquer (tu te doutes bien qu'une fois de plus il sera sans doute >question d'aller piocher dans un jeu de memory ou l'autre, mais aussi >pourquoi pas?, c'est juste histoire de te faire cogiter un peu, une figure >de Tangram qui devient évidemment cliquable pour amener le jeu avec la bonne >figure ( telle qu'elle est décrite dans le fichier figures.cfg, l'enfance de >l'art), de même il faudrait que je puisse dans un fichier cfg par exemple, >ou tout endroit que tu jugeras opportun, te donner des correspondances entre >l'image choisie et ce qu'elle doit commander quand on clique dessus, un >simple lien hypertexte ou un javascript. Et il faudrait qu'une fois les >images choisies (une douzaine par exemple), on puisse les répartir >aléatoirement dans la page (façon pochette de Led Zep III) et là je vois >bien comment tes connaissances récemment acquises en matière de div peuvent >s'avérer très utiles. > >Et avant que tu ne le dises, je vois très bien ce qui est attendu de moi, >d'une part finir de charger le moteur du bloc-notes du désordre, ensuite >charger le moteur du reste du site, et surtout, et surtout, renseigner la >page http://www.desordre.net/julien/ j'y cours de ce pas. > >Et sinon tu crois que la carte postale peut avancer sans ternir tes >vacances. Tout en gardant bien à l'esprit que la devise du désordre c'est >"rien ne presse" > >Amicalement > >Phil > >PS sinon je crois que tu commences à sérieusement déchiffrer le De >Jonckheere, il va sans doute falloir que je m'accroche un peu ces prochains >temps si je ne veux pas que tu t'ennuies avec moi. mercredi, décembre 15, 2004
Mercredi 15 décembreJe suis invité à une conférence ou quelque chose d'approchant je n'ai pas tout compris à propos d'internet littéraire. Je suis drôlement flatté. Je me dis toujours que pour quelqu'un qui lit aussi peu que je puisse le faire c'est tout de même étonnant que je sois contacté pour de telles raisons. Et mon interlocuteur s'étonne qu'il n'ait pas trouvé de biographie dans le site. C'est vrai, après tout tous les sites ont une bio de leur auteur et le désordre, point. Au début c'était volontaire. Lorsque j'avais fait le tour un peu de toutes sortes de sites, notamment de photographes, j'avais trouvé que cela faisait tarte d'avoir la bio de tous ces gens, d'autant que je ne trouvais pas que les existences des uns et des autres fussent si remarquables qu'elles avaient besoin d'être retracées de la sorte, et je m'appliquais volontiers le même raisonnement. Evidemment, je pourrais répondre à cette personne que de lire régulièrement le bloc-notes du désordre devrait lui apporter quelques lumières si d'aventure ce qu'elle appelle ma biographie l'intéresse tant. Mais tout de même je ne suis pas si naïf, des fois je fais semblant d'être naïf, et je sais bien le devenir de cette bio, un copié-collé dans la maquette d'un programme, et ces quelques lignes que nul ne lira vraiment seront imprimées, elle feront l'effet visuel d'un paragraphe et c'est exactement cela qu'on leur demande. Alors voilà ma biographie. Philippe De Jonckheere mardi, décembre 14, 2004
Mardi 14 décembreJe ne sais plus dans quel livre (dont je me souviens pourtant qu'il était navrant) j'avais lu qu'une chmabre d'hôtel, on en prenait possession soit en la photographiant dès qu'on entrait dedans soit en y faisant l'amour. Ca m'avait un peu frappé, au contraire du reste du livre, qui n'était que le recensement de quelques expériences photographies personnelles, pour la plupart inspides, et à des lieux de ce que peut-être la Chambre claire de Roland Barthes, comme de retrouver le portrait idéal de la mère défunte, un portrait d'elle jeune fille, avant même qu'elle nous ait donné naissance et que dans ce visage que l'on a jamais connu est contenu tout le souvenir de cet être essentiel, c'ets quand même autre chose que cette affaire de chambre d'hôtel. Ca oui, c'est d'un autre tonneau. Mais cette idée de prendre possession d'une chambre d'hôtel m'avait frappé au point que je l'ai retenu, au contraire de certains passages de la Chambre claire que j'ai oubliés. De même dans une nouvelle maison, une lubie, comme cela, j'aime faire l'amour dans toutes les pièces de ladite demeure. Même, et surtout, les plus inconfortables, comme pouvaient l'être par exemple les toilettes étroites de la maison de Puiseux, et comme le sont, finalement aussi, les toilettes de la maison de Fontenay. A la faveur de ce marathon sexuel très raisonnable marathon tout de même, je n'ai jamais vécu dans un chateau je trouve, que l'on fait enfin sienne sa maison. Ce n'est pas rien de dire que nous avons eu du mal à nous installer dans la maison de Fontenay, entre autres choses parce que nous lui avons demandé d'abriter tout ce que contenait la maison de Puiseux qui était deux fois grande comme celle-ci. Mais voilà, cet été, à force d'agencements et de réagencements successifs, nous avons fini par aménager entièrement le garage, ce qui fait de cette pièce souterraine, au plafond bas, un véritable atelier, dans lequel tout est disposé un peu comme dans un sous-marin, avec constant le souci du gain de place. Encore dernièrement, je suis parvenu à faire un peu de place dans la petite pièce attenante au garage, dans laquelle j'ai construit un lit qui se montre très utile les dimanches matin après mon travail de nuit, pour m'isoler de la folle énergie des enfants. De nouvelles étagères sont venues accueillir quelques rangées de CDs de sauvegarde notamment, c'est assez incroyable ce que je peux accumuler, il faut avouer que je garde précieusement, religieusement, comme de vieux appareils de photo, les anciennes versions de Photoshop, par exemple, non que j'ai l'intention de les réinstaller un jour ou l'autre, mais voilà je les garde, c'est tout, comme le vieux Voigtlander de ma tante. Et aujourd'hui tandis que les enfants étaient à l'école, Anne avait la journée, Adèle dormait, tout en haut, nous étions seuls en bas avec Anne. Nous sommes enfins installés à Fontenay. lundi, décembre 13, 2004
Lundi 13 décembre Rien. Une impression de vague, grandement amplifiée par la nuit au travail insuffisamment recouverte par le sommeil du matin, à onze heures, je devais être debout et courrir. Pendant la séance de Nathan, je suis allé me promener avec Adèle sur le dos, qui était très tranquille, j'ai poussé au delà du square de la rue du Général Guilhem et j'ai été très surpris de me retrouver sur l'avenue Parmentier, je n'avais en fait jamais réalisé comment ces deux quartiers que je croyais pourtant connaître sont à ce point limithrophes. Réalisation qui ressemble un peu à ce genre d'autres considérations de ma part, lorsque je suis dans une maison ou un immeuble, que des cloisons peuvent séparer, en fait, des espaces qui ne se touchent pas vraiment dans l'expérience de cette même architecture, c'est-à-dire que par exemple à la maison, lorsque je monte dans notre chambre, je ne réalise pas que je passe en fait juste au dessus de la tête du lit de Nathan dans sa chambre, ou qu'allongé dans la baignoire je sois à l'extrême nord-est de la maison, réalisations encore plus périlleuses dans la maison des Cévennes, lorsque le maçon perça le mur de la grande pièce au poèle pour déboucher dans l'escalier et que cette ouverture se retrouva un mètre au dessus du sol et quasiment au plafond pour sa partie haute. Et lorsque des mondes qui se touchaient pas jusqu'à présent finissent par se recontrer, la connaissance que l'on avait d'eux jusqu'à présent s'en trouve décuplée. J'ai poussé, du coup jusqu'à l'église Saint-Ambroise. Autrefois était là un cinema extraodinaire, le Saint-Ambroise dont la sortie débouchait juste devant l'entrée de la station de métro Saint Ambroise. J'ai vu des films extraordinaires dans ce cinéma. L'Etat des choses de Wim Wenders par exemple, ou encore ce film fantastique polanais La Clepsydre de Wojciech Has. J'aimais beaucoup ce cinéma qui n'était pas tout près non plus de mon appartement de l'avenue Daumesnil, mais sa programmation était unique. Et puis sortant du cinéma, je descendais dans le métro, c'était direct jusqu'à Nation, encore chargé par les images du film, il m'est toujours arrivé de drôles de trucs dans le métro, comme un type qui s'est une fois assis en face de moi avec un véritable babouin sur les épaules, je vous assure, je n'invente rien. Et vous aurez évidemment beaucoup de mal à me croire quand je vous dirais que je venais de voir la Planète des singes, oui, je sais c'est à peine crédible et pourtant c'est vrai. En sortant de voir La Clepsydre de Wojciech Has, je suis monté dans une rame, j'allais pour m'assoir sur un siège vacant quand mon voisin m'en empêcha en s'excusant parce que j'allais m'assoir sur son sac de sport, qui de fait était exactement de la même couleur que le siège, je m'excusais, le type répondit qu'il n'en était rien, prit le sac et le posa sur ses genoux en disant: " ben oui hein cocotte un peu plus, le monsieur allait s'assoir sur toi", et il ouvrit le sac de sport qui était plein à craquer la tête d'un immense serpent en sortit. Je sais vous allez encore dire que Philippe De Jonckheere, en ce moment qu'es-ce qu'il peut raconter comme histoires!, je vous assure que c'est vrai. Et c'était toujours en sortant du cinéma Saint-Ambroise. Ce cinéma a fermé ses portes, maintenant, c'est un concessionnaire Mercédes. Evidemment. Et c'est devant les vitrines de ce vendeur de voitures que j'ai repensé à toutes ces histoires un peu insensées, qui se passent tard dans le métro. Et des films que j'ai vus au Saint-Ambroise comme Les Ailes du désir de Wim Wenders, dans lequel d'ailleurs on voit deux anges assis dans une luxueuse décapotable, discutant plaisiblement des micro-événements qui font le sel de leur existence fade d'anges, la scène se passe dans la vitrine d'un concessionnaire automoblile baignée d'une lumière automnale à couper le souffle. J'ai remonté la rue du chemin vert et puis je suis allé chercher Nathan qui une nouvelle fois avait ravi sa thérapeute par quelques progrès frappants. Parfois je me dis que ce garçon, s'il maintient un tel rythme de progrès, il va finir Prix nobel de science ou Glenn Gould ou talonneur de l'équipe de Frande de rugby, enfin rien de très médiocre. La fin de la journée est moins touchée par la félicité et l'enchantement. Je vais me coucher plus tôt que les enfants tellement je suis fatigué. dimanche, décembre 12, 2004
Dimanche 12 décembreJe suis allé au cinéma. Voir le dernier film d'Arnaud Despléchin, Rois et reines, mais curieusement, et en dépit du fait que c'est là un film magnifique, ce que je retiens surtout de cette projection, ce sont les publicités avant la projection du film. Attention ceci n'est pas du mauvais esprit de ma part, je le redis, je suis très admiratif de ce film d'Arnaud Despléchin, que je ne situe évidemment pas dans le même univers que celui abject de la publicité. Et pourtant, ce que je retiens ce sont les publicités. D'ailleurs à bien y réfléchir, je crois qu'il n'y avait qu'une seule publicité, oui, une seule publicité, longue de quinze minutes. Un vrai film, d'ailleurs, c'était la prétention affichée de cette publicité. Dnc je me résume, je vais au cinéma voir le dernier film d'Arnaud Despléchin, très beau film, et ce que je retiens surtout c'est l'unique spot publicitaire, long de quinze minutes. Il s'agit d'un spot publicitaire pour la marque Chanel, et plus singulièrement pour son parfum Chanel n°5. Long de quinze minutes donc. Un film. Il fut même un temps au cinéma avant le film que l'on allait voir il y avait des courts-métrages. Là c'est le film qui fait office de court-métrage. Mais vous allez voir on y gagne pas du tout. C'est un film, je veux parler du spot publicitaire de longue durée, film de courte durée, en deux parties, le premier un spot assez classique et convenu, n'attendez pas de moi de trouver la moindre vertu esthétique à une publicité, dont le but est de nous vendre du parfum Chanel n°5, et qui dure malgré tout deux minutes, ce qui est tout de même interminable pour un spot publicitaire. La trame du film est aussi ténue que celle de deux managères qui seraient interviewées à la sortie d'un supermarché et qui refuseraient de se départir de leur barril de force industrielle au service de vos sols avec applicateur (je dois sûrement confondre, je ne suis pas toujours très attentif), or donc, une star de cinéma, Nicole Kidman, jouant donc son propre rôle d'ailleurs je me suis toujours demandé ce que les acteurs hollywoodiens étaient capables de jouer à part leur propre rôle, mais je ne vais pas commencer à faire du mauvais esprit fuit apparemment une meute de paparazzi, de ce que l'on voit, de très jeunes hommes sveltes affublés du matériel photo dernier cri à peine sorti de l'emballage, pas du tout des gros bonhommes goguenards, pas propres et bedonnants, fuite qui n'est pas rendue facile, tout de même, par la traîne de sa robe qui est interminable et finit par trouver refuge dans un taxi en plein embouteillage à Times Square, ce qui du point de vue de la fuite n'est pas l'idéal non plus, qu'impote elle claque la portière sur ses suiveurs par quelque miracle cinématographique, elle ne coince pas la traîne dans la portière, de même au cinéma vous ne verrez jamais un personnage chercher une place pour se garrer dans Paris, si j'étais cinéaste... mais voilà, un homme est entré simultanément dans ce taxi par l'autre portière. Le type est un gros pacha pas rasé qui fume le cigare, sent le hareng pas frais et la boisson, la chemise hors du pantalon, le col défait, les cernes sous les yeux comme Robert Mitchum dans Dead Man de Jim Jarmush, non, en fait pas du tout, là aussi jeune homme svelte, le cheveu long et soyeux, pas bien rasé, mais pas non plus la tête du type qui se trouve fatigué en se regardant dans la miroir de l'ascenceur de son travail en arrivant le matin, plutôt le genre impeccablement mal rasé, des lunettes pour lui donner un air instruit, veste sombre et tshirt clair, une manière de poète, enfin pas non plus Artaud en crise, non plutôt ce que BHL serait en image du philosophe ce type le serait pour l'image du poète, bref un charme à tomber parterre, d'ailleurs Nicole Kidman tombe comme une mouche, toute Nicole Kidman, dans son propre rôle, qu'elle est. La belle (enfin je dis la belle, c'est chacun ses goûts, personnellement les blondes maigrichonnes...) et le poète se retrouvent sur le fait d'un gratte-ciel, d'où ils dominent le monde de leur étreinte dont nous ne pouvons que rêver, pauvres mortels que nous sommes, sorte de câlin des dieux, mais voilà même chez les dieux, l'après coït est triste, Nicole Kidman, dans son propre rôle, doit retourner à ses séances d'adoration de sa personne, monter des marches tapissées de rouge, recevoir les éclaboussures des flashs de meutes de photographes, le poète est lui resté transit en haut de son gratte-ciel et observe ces scènes rituelles, mélancolique, tout empoisonné par la fragrance de Nicole Kidman, dans son propre rôle. Avec un tel synopsis, c'est déjà beau de tenir deux minutes. C'est ce que fait le film pendant ses deux premières minutes, avec force mouvements de caméra, effets de style parfait, léger flou ici ou là, sur les visages des amants, tandis qu'on discerne parfaitement les gouttelletes de pluie sur les fenêtres du taxi, d'ailleurs l'image d'avant pleuvait-il? Et je suppose que ce spectacle aussi navrant soit-il aurait été supportable s'il s'en était tenu là, mais voilà je vous avais dit que cela durait 15 minutes, vous vous demandez ce qu'on peut faire des treize minutes restantes. Une rencontre-débat entre Jacques Derrida et Pierre Bourdieu? non. Les derniers jeux de la quatrième manche de la finale de Wimbledon de 1978 opposant Borg à Mac Enroe?, non. Les treize dernières minutes de F for Fake d'Orson Welles enfin séparées du reste du film, les fameuses treize minutes dans lesquelles tout est mensonge?, non. Un enregistrement sonore d'Antonin Artaud, récitant, la voix déraille, stridente à l'extrême?, non. Un extrait de Home improvements de Robert Frank?, non plus. Vladimir Kramnik expliquant quelques rudiments de la défense berlinoise avec laquelle il détrôna Kasparov lors des derniers championnats du monde?, non. En fait vous refroidissez. Non, après la stérilité du premier film de deux minutes, ses coulisses oui je sais, on dit le Making of, laissez moi dire "coulisses", je préfère, ça fait vieux con, j'ai presque l'âge , le film du film dans le film, mais tout de même, non, ce n'est pas la fin de Et vogue le navire de Fellini quand la caméra passe derrière le décor, non ce sont davantage d'images stériles de Nicole Kidman dans son propre rôle jouant son propre rôle, des ralentis qui épousent la valse de ses boucles blondes ou la douceur de ses joues ou la longueur de ses jambes, je vous l'ai dit, elle est dans son propre rôle, elle est, la caméra la filme, c'est très beau, c'est long c'est lent, mais ce n'est pas non plus du Tarkovski, du coup, tiens c'est curieux, mais cela crée une tension dans la salle. Il y a des gens qui commencent à soupirer de plus en plus fort, j'en fais partie, d'autres qui sifflent, j'envie beaucoup les siffleurs, je ne sais pas siffler, je ne sais que soupirer, il y a même un spectateur de cinéma averti qui lance coupez, ce qui fait rire toute la salle, j'envie ceux qui ont de bonnes réparties, c'est pas souvent que j'ai de la répartie moi-même. En fait ce matraquage d'images qui n'ont pas de sens, d'images à leur propre gloire, est insupportable, c'est ce que dit ce public de cinéphiles outrés. Et dans le lot il y a peut-être même des amateurs de maigrichonnes blondes, je veux dire des admirateurs de Nicole Kidman, mais là tout de même trop c'est trop. La morale de cette histoire, je crois, c'est que nous devrions obliger les publicitaires à faire des publicités longues. Dix minutes minimum. Et nous pourrions alors nous réjouir du spectacle de leur déconfiture, les voir se désintégrer en vol, exploser, voler en éclats, s'auto-détruire en quelque sorte à force d'être stériles. La morale de cette morale, c'est que les publicitaires le savent déjà qui nous matraquent habituellement avec des films de trente secondes dont la répitition construit jour après jour, pierre après pierre, notre abrutissment, lentement et sans vacarme comme la neige tombe sur la neige. Rois et reines d'Arnaud Despléchin. Oui, je me sens un peu foireux tout de même d'avoir écrit des pages et des pages à propos d'un film publicitaire et pas un mot à propos du très beau film qui lui fait suite. Il y a dans Rois et reines des astuces de montage et de narration qui me rappelent un peu les derniers livres de Christian Gailly, une manière de dire le récit comme il nous vient en tête avec des retours en arrière oui, oui, je sais on dit plus communément Flash-back pour donner une précision ou un éclairage sur le récit en cours, d'autres fois le récit s'emballe et donne à voir ou à entrevoir sa fin, des morceaux qui ne sont peut-être pas non plus indispensables à la compréhension du récit mais qu'on ne peut pas s'empêcher de raconter, pour le plaisir de raconter je crois que l'on appele cela des digressions et puis des faux raccords qui sont impeccables chaque fois pour leur effet hallucinatoire, qui chaque fois nous prennent au piège et dans le cas présent nous donne à voir comment la perception du réel par un des personnages, Ismaël, est terriblement encombrée, ce qui, en d'autres termes, nous explique pourquoi son parcours est pareillement sinueux. Ce sont des morceaux de film parfaitement ciselés. Et lorsque l'on se donne la chance de ne pas faire progresser le récit de façon linéaire, on augmente considérablement ses capacités à dire un peu la complexité de ce qui nous anime, et qu'en dépit des apparences, personne n'avance en ligne droite, pas même le personnage de Nora dont on croirait un peu facilement que sa constance dans la traversée des épreuves la met hors de danger pour toujours, abritée qu'elle est par ailleurs par la fortune d'un mari fade et qui ne lui demande pas beaucoup, très peu en fait. C'est sans compter qu'elle aussi est capable d'hallucinations, de pensées illogiques, comme d'entendre la voix de son père outre-tombe déclamer sa condamnation, on l'avait crue, elle si parfaite au chevet de son père mourrant, au dessus de tout soupçon, la bonne fille par excellence, son père la promet à une vie rongée par les remords, jusqu'à porter les stygmates de cette condamnation post mortem. La déraison du personnage d'Ismaël contient davantage de ressorts comiques comme la narration en analyse d'un rêve de procession païenne devant la Reine d'Angleterre et d'avouer à la psychanalyste que la Reine d'Angleterre, c'est vous, et que les scènes de prosternation sont en fait l'expression du désir de vouloir regarder sous les jupes de l'analyste, par ailleurs opulente et on croirait facilement, à tort, que celui-là ne se sortira jamais de ses propres dédales. Moins convaincant est l'épilogue qui appartient davantage à la transmission, comment donner à percevoir à l'enfant les dimensions du labyrinthe dans lequel son existence naissante s'engage. On comprend la nécessité de cette scène, une manière de message qui s'appuie sur l'enchevêtrement que nous venons de traverser, à contre sens, la signification de ce message annule un peu la construction qui le précède. Mais je suis sûrement un peu sévère. surtout en regard de ce que j'ai pu m'apesantir sur le film publicitaire avec Nicole Kidman jouant son propre rôle. |