Le Bloc-notes du désordre |
samedi, octobre 16, 2004
Dimanche 16 octobreMa naïveté des fois me déconcerte, il n'y a pas si longtemps j'ironisais à propos de Stéphanie avec qui j'avais développé une éphémère relation téléphonique au détour de l'achat d'un ordinateur par correspondance, et j'adjoignais à cette petite histoire de pas grand chose la photographie supposée de Stéphanie, standardiste on dit preneuse d'appels, mais avouez que ce n'est pas très joli comme terme cette même photographie que j'avais sauvegardée du site de vente d'ordinateurs en ligne, manière de faire mon affranchi et de dire que oui, je savais parfaitement que Stéphanie, qui d'ailleurs ne s'appelait peut-être même pas Stéphanie, n'était pas cette brune avenante dans un demi sourire. Cette nuit à la recherche de renseignements pour un meilleur fonctionnement de mon pare-feu, je découvre sur le site de l'éditeur dudit pare-feu la même photographie de Stéphanie, et sachant bien qu'elle ne peut pas à la fois travailler pour l'entreprise à laquelle je m'apprêtais à acheter un ordinateur de bureau et à cette autre société d'édition de logiciels que les deux sociétés sont pour ainsi dire concurentes je suis presque abasourdi par cette découverte comme j'aurais pu l'être de découvrir que Stéphanie ne m'était pas fidèle, qu'elle convolait avec d'autres clients venus eux aussi lui acheter des ordinateurs et qu'à eux aussi elle prodiguait de ces gestes commerciaux. C'est toute la difficulté, j'imagine, de l'illusion et le mensonge permantents. On sait pertinement que tout ce que l'on voit est faux, le sachant on se croit paré, un mensonge appraissant moins faux qu'un autre, on le prendrait volontiers pour une demi-vérité, pour finir par comprendre que l'on vient d'avaler une couleuvre. Encore une.
Samedi 16 octobre Parfois je me fais honte. Comme aujourd'hui, finalement, au stand de la recontre des revues, pendant une heure je fais visiter le site. Ma fausse déambulation c'est-à-dire que je clique là où je suis supposé cliquer, je ne cherche jamais, et pourtant combien de mails je reçois de temps en temps pour me dire que quand même sur le site du "désordre", c'est pas toujours coton de retrouver une page qu'on a vue précédemment, mais passons cette promenade factice est simultanément projettée sur un écran comme ceux des diaporamas de l'enfance, et voilà je suis assez vulgaire pour rire à certaines de mes facéties, en faisant semblant de tomber dans mes propres chausse-trappes. Non vraiment certaines fois, je suis davantage fréquentable en restant dans mon garage et vous ne voyez de moi que le site tel qu'il existe en ligne sans personne pour vous souffler de cliquer ici ou de cliquer là parce que justement derrière ces clics, il y a des petites farces dont je suis très content. N'y a pas de quoi être fier vraiment. jeudi, octobre 14, 2004
![]() Jeudi 14 octobre Pour ma fille Adèle je veux bien chanter, faux, et danser, de façon pas très souple ni très synchrone, je veux bien faire le zouave, faire de la gymnastique sur le lit avec elle, lui apprendre à se retourner, à dégager ce bras qu'elle ne parvient pas toujours à sortir de sous elle, oui, je veux bien faire tout cela, marcher à quatre pattes et aboyer férocement pour ses plus beaux éclats de rire. Je suis seul avec elle et je m'occupe d'elle, et s'occuper d'elle, justement veut dire, faire tout ceci, imiter les cris des animaux de la basse cour et notamment le dindon, je vous assure je fais de très bonnes imitations de dindon, lui chanter à tue-tête des disques des Beatles que je connais par coeur et danser avec elle un slow interminable sur un solo de gratte de Zappa. Toutes choses, je vous rassure, que vous risquez peu de me voir faire par ailleurs, je veux dire, en société. mercredi, octobre 13, 2004
![]() Mercredi 13 octobre Etre davantage dans le vrai, s'occuper de faire les choses dont jamais je m'occupe ou en rechigant tellement, parfois de changer une ampoule ou de réparer un faux-contact me paraît au dessus de mes forces, alors imaginez un peu quand je remplace d'un seul coup toutes les ampoules défectueuses de la maison et que je répare tous les faux-contacts, du coup la maison perd un peu de sa tristesse, alors je me fais la réflxion que je suis vraiment un triple crétin de passer autant de temps en bas, dans le garage, à faire en sorte que l'ordinateur fonctionne, quand je devrais, d'abord, remplacer les ampoules, réparer les faux contacts et réparer le tiroir de la cuisine, d'ailleurs le tiroir de la cuisine je me demnde si cela ne va pas attendre parce qu'il faut aller au magasin de bricolage racheter un roulement à billes. L'après-midi, promenade à vélo dans le bois de Vincennes avec Madeleine et le père. Drôle d'impression tout de même d'enfourcher un vélo, je crois que je n'avais pas fait de vélo depuis 8 ou 9 ans, la dernière fois c'était sur l'Ile de Wight. on dit qu'une fois qu'on sait faire du vélo on n'oublie pas, cela me parait assez eronné. Par exemple, je ne me souvenais pas de l'équilibre fragile dans les descentes, des freins qui ralentissent médiocrement, des jambes qui se fatiguent vite et de l'essouflement en haut des côtes. Ce dont je me souviens en revanche c'est le bruit du frottement de la dynamo le soir en rentrant et que dans les montées justement je le débrayais parce que c'était cela d'effort en moins à commettre, et que je n'étais pas toujours très rassuré dans telle ou telle rue sombre de Garches, de nuit, en rentrant tous feux éteints, et je me souviens au contraire de l'éclairage, puissant peut-être pas, mais tellement plus fort dans les descentes tandis que les roues tournaient à pleine vitesse et la dynamo d'aller à plein régime. Le soir prendre note de tout ceci et de sourire à l'affiche du spectacle de Samy Frey juché sur sa byciclette et récitant les Je me souviens de Georges Perec. Aidé par les courbatures dans les cuisses et le bas du dos en compote j'entends mieux encore: Je me souviens de Lester Young au Club Saint-Germain; il portait un complet de soie bleu avec une doublure de soie rouge. mardi, octobre 12, 2004
Mardi 12 octobre Quelle journée éprouvante! Une heure durant nous serons confinés, Nathan, Anne, la pédo-psychiatre, la psychologue et moi dans une pièce d'une douzaine de mètres carrés aménagés sous les combles, Nathan fébrile déballant tous les jouets qui sont à la disposition des enfants ici et nous, Anne et moi, qui devons faire de notre mieux pour dire et redire toutes nos difficultés avec Nathan, de parler à mots couverts parce que nous n'aimons pas dire certaines choses devant lui nous ne sommes pas très bien suivis dans cette initiative par les deux thérapeutes il faut dire et redire donc ce qui justement est tellement douloureux, Nathan fait un chahut de tous les diables sur le tapis qui nous sépare, les deux thérapeutes, Anne et moi, assis sur un canapé, dont je sais que j'aurais tellement de mal à me relever plus tard, Adèle passe de bras en bras entre Anne et moi mais finalement s'endort dans les miens, plusieurs fois je suis obligé de retenir mes mots, d'avaler ma salive pour palier l'émotion grandissante à dire certaines choses et puis finalement les dire en me retenant vraiment de pleurer. Nous sortons de ce premier entretien lessivés, je conduis en toute hâte Anne au métro à Vincennes et je retourne à la maison. Je fais déjeuner les enfants, je mange moi-même un peu de ces restes de bricks au saumon qu'Anne avait cuisinés hier soir, je repars avec Nathan à l'école, je reviens à la maison, je couche Adèle pour sa sieste et je descends dans le garage me battre avec mon ordinateur. Cela fait deux jours que je ne parviens plus à faire grand chose avec. Les différents programmes que j'utilise ont l'air de se mordre la queue entre eux, je tente plusieurs désinstallations et résinstallations mais la base de registres ne me suit plus dans toutes ces tentatives, je suis obligé de restaurer la plateforme. Ce que je fais en rechignant et en maugréant Anne dirait en gueulant. Quelques heures plus tard, je réinstalle tous les programmes dont j'ai besoin, je me connecte, et le croirez vous, j'avais oublié de réinstaller mon parre-feu, dix munites plus tard je mesure mon erreur, je me déconnecte, j'installe anti-virus et parre-feu, l'anti-virus gémit dès son installation, il y a dans la base de registres une saloperie qui l'empêche de s'installer correctement, par chance, elle me donne le nom de cette saloperie et une rapide recherche sur internet me montre que j'ai hérité d'une cheval de Troie qui est d'ailleurs en train de grignoter gentiment la base de registres. Je prends en note de tous les noms de répertoires dans lesquels je suis susceptibles de trouver la bestiole et de fait je l'y trouve presque partout, avec un peu d'huile de coude, je parviens à virer cette saloperie, mais je ne suis pas exempt d'une nouvelle restauration; toute cette journée à pester contre le matériel, il s'en est fallu de peu que je décide de tout envoyer promener, tant je me suis aperçu avec dégoût combien j'étais devenu dépendant de cet outil de travail, et je supporte difficilement cette sensation de dépendance, c'est d'ailleurs ce qui m'avait motivé d'arrêter de fumer il y a dix ans, deux ou trois fois je m'étais trouvé à traverser tout Paris un dimanche soir en quête d'un tabac ouvert et finalement de devoir faire la queue avec tous mes frères d'infortune, tout cela parce que je ne supportais pas de ne pas pouvoir fumer avant le lendemain matin. Et ces derniers jours fulminant pour ne pas dire fumant et pestant contre tout ceci, j'étais dans cette humeur instable qui me dit que je suis très éloigné de mon centre; Le soir Anne rentre du travail et je trouve un peu de réconfort quand elle me dit qu'elle aussi a été perturbée toute la journée par l'entretien de ce matin au CMP. N'empêche, je voudrais bien me gendarmer davantage et ne plus vivre dans la dépendance du bon fonctionnement de mon ordinateur. Je me trouverais plus digne si je parvenais à être plus détaché de cette chose-là. lundi, octobre 11, 2004
Lundi 11 octobre A vrai dire je n'avais pas la conscience tranquille en arrivant chez la psychologue, parce que je savais qu'à la fin de la séance il faudrait que je lui parle de cette démarche qu'Anne et moi avons entreprise auprès du Centre Médico-Psychiatrique de la ville. Nous sommes arrivés avec juste assez d'avance pour prendre le temps d'un café et d'une grenadine, le monsieur moustachu n'est plus là depuis quelques temps et je me demande si l'hospitalité est la même. Il n'empêche, le café est toujours aussi bon, toujours aussi fort. Nous traversons la rue et allons faire un tour dans le jardin de la cour intérieur, les couleurs de l'automne mangent les feuilles des plantes vivaces de cette cour. Ce sont des couleurs pastels qui tirent vers le rose désaturé, c'est dégoûtant comme des loukoums. Nous montons finalement, la psychologue nous ouvre, mais nous fait attendre, son patient précédent n'a apparemment pas tout à fait terminé. Nathan se montre patient et commence son travail. Je me dis que le ou la patiente est probablement en train d'expluser des choses cruciales et qui ne sont pas faciles à sortir, qu'il se joue derrière cette porte eut-être une grande partie de son être. C'est un jeune homme visiblement détendu, les traits souriants, qui sort du cabinet de la psychanalyste, j'en viendrais presque à me demander s'il ne vient pas de terminer son analyse. Je fais part de quelques observations qui datent du week end concernant Nathan et je prends congé avec Adèle dans les bras, nous descendons au café, je recommande un café, j'essaye d'ouvrir un peu le livre que j'ai pris avec moi, mais non l'attention que me commande Adèle m'en empêche, de toute façon, je crois que je ne sais plus lire, je n'arrive plus à lire. Cette année si j'ai lu une dizaine de romans, je crois que cela doit être le bout du monde. Je remonte chercher Nathan, qui est très calme, la séance me dit sa psychologue a été très fructueuse, je décide de ne pas y aller par quatre chemins, je lui dis, voilà, cela fait plusieurs fois que je voulais vous dire quelque chose et chaque fois j'oublie en somme je décide de prendre aussi à mon compte la culpabilité d'Anne qui n'a pas eu davantage le courage que moi d'aborder le sujet et je suis sûr que cet oubli est significatif, je lui dis avec un sourire qu'elle me rend, mais voilà nous avons entammé au début de l'été des démarches auprès du CMP de Fontenay. Ce n'est pas un désaveu au contraire, je voulais juste vous dire que nous avons finalement compris que vous étiez la thérapeute de Nathan mais pas celle de la famille et que nous avions aussi besoin d'un soutien que nous allons essayer de chercher auprès du CMP. Elle m'invite à m'asseoir, mais je crois qu'assis, je lui redis la même chose, mais j'insiste en lui disant qu'elle a toute notre confiance, que nous lui sommes reconnaissants du travail qui a déjà été fait avec Nathan, que nous la considérons toujours comme la thérapeute principale si cette expression veut dire quelque chose elle me répond qu'elle comprend notre démarche et elle s'ouvre un peu sur les derniers progrès de Nathan, elle me dit qu'elle mesure encore tout le chemin qu'elle a à parcourrir avec lui, qu'elle espère en faire une grande partie elle, mais qu'elle sait qu'un jour elle sera peut-être obligée de passer la main. Je suis ravi et soulagé de cette entente. dimanche, octobre 10, 2004
Dimanche 10 octobreRien, presque rien, le spectacle la journée durant de la pluie qui tombe au travail, spectacle infiniment silencieux, les épais carreaux de mon bureau nous isolant des bruits du dehors, même les pétards du 14 juillet on ne les entend pas toujours, alors pensez, la pluie. Hier soir en rentrant du travail, fort tard, avant de me coucher, je regarde brièvement le journal télévisé du soir. Plus tôt dans la journée j'avais appris la mort de Jacques Derrida. Et je suis interloqué vraiment par la plus grande inaptitude de la télévision à dire qui était Jacques Derrida. On sent comme il serait tellement plus facile pour la télévision de se réfugier derrière ses formules habituelles, ce qui finirait, nul doute, par donner quelque chose comme: "nous apprenons la mort de Jacques Derrida, champion du monde toutes catégories de philosophie" cette propension contemporaine, on tend des micros à des athlètes presque analphabètes, on finirait preque par exiger des poètes qu'ils croulent sous des haltères ou qu'ils se ridiculent pareillement dans une discipline sportive. Alors la télévision a recours à force images d'archives, où l'on voit un Jacques Derrida plus jeune sur des plateaux de télévision dont le mobilier complétement démodé dit assez bien toute l'incongruité de l'architecture des plateaux de télévision, ceux d'aujourd'hui rejoindront bientôt, c'est certain, ces musées des erreurs de goût édifiantes, pourquoi faut-il qu'un plateau de télévision ressemble à s'y méprendre à un bordel de Las Vegas?, parce qu'une décoration aussi putassière constitue le rêve esthétique des écervelés à qui sont destinées de telles émissions? partageant l'antenne avec des journalistes qui lui coupent volontiers la parole pour ramener le débat aux trivialités coutumières, on voit une Laure Adler, jeune, troussée d'une mini-jupe qui partage en ridicule sa bouche fardée à outrance, tenter de railler le philosophe à propos de ses vues méfiantes vis à vis des médias dans cet extrait bref d'archive pour rendre hommage au récent disparu, on voit davantage, plus longtemps, ce sourrire, toutes dents dehors, de Laure Adler, que le visage, un peu contrarié tout de même de Jacques Derrida, à qui rend-t-on hommage ici? Oui, tout ceci est absurde, cela me rappelle d'autres images d'archives que j'avais déjà aperçues sur le téléviseur où l'on voyait un jeune Georges Perec sur le plateau de télévision d'une émission du genre d'Aujourd'hui Madame Je me souviens de la fin des émissions d'Aujourd'hui Madame qu'il fallait subir dans l'attente des programmes destinés aux enfants les jeudis puis les mercredis après-midis tenter d'expliquer à une présentatrice édifiée le principe de fonctionnement et d'écriture des Lieux, on voyait les ongles vernis de bordeaux de la présentatrice sur les grandes enveloppes qui contenaient les descriptions des Lieux. La télévision ce monument à l'ignorance. |