Le Bloc-notes du désordre |
samedi, septembre 25, 2004
Samedi 25 septembre Il m'arrive de crier la nuit. C'est assez terrifiant, ce qu'il reste d'écho à ce cri qui me réveille tout de même, me donne une intuition de la terreur que j'inflige à Anne ou aux enfants, par bonheur cette nuit j'étais seul à la maison, aussi je fus le seul effrayé par mon cri. Je crie pour m'échapper des visions terrifiantes qui parfois peuplent mes rêves. Cette nuit j'ai fait ce rêve terrible d'être en voiture, de revenir de chez la psychologue avec Nathan à l'arrière de la voiture, qui ne se tient pas toujours très bien, et justement, je regarde dans mon rétroviseur extérieur pour voir qu'il est descendu de voiture et qu'il courre avec les bras qui font l'avion, des voitures lui passent tout près, manquent toujours de peu de l'écraser, je ne peux rien faire pour l'aider, pour le sauver; la scène se déplace d'un seul coup, nous sommes au rond point de l'Arc de Triomphe, Nathan est au milieu des voitures, il a son air absent et un peu contrarié qui souvent lui barre le visage, il a peur, je peux le voir, je suis sur le point de l'atteindre quand un immense camion l'écrase, je crie de terreur. Je suis en sueur. J'ai le vertige, il est un peu plus de quatre heures, dans une bonne heure le réveil va sonner, je tremble, je suis seul. J'entrevois bien comment les ingrédients de ce rêve m'arrivent tous des jours derniers, l'agitation de Nathan sur le chemin du retour le mercredi quand nous avons manqué le rendez-vous. Les voitures comme danger de tous les instants dès qu'on est avec Nathan dans la rue. Qu'il faut surveiller comme le lait sur le feu parce que de temps en temps il part en courrant et ne réalise plus s'il est sur le trottoir ou sur la chaussée. Toutes ces choses là je les sais, je sais les reconnaître, je sais toute l'importance pour ma famille de maintenir une cloison étanche entre ce drame, celui de mon frère Alain, et les difficultés psychologiques de Nathan, je le sais. J'en suis conscient. Conscient aussi que je dois sans cesse me gendarmer, de ne pas reporter sur Nathan une affection et une tendresse qui n'ont plus d'objet. Alors pourquoi mes rêves viennent me poursuivre dans cette obscurité-là. Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille? Et puis cette frayeur que je connais aussi aux autres parents, celle née de notre imagination des pires accidents qui viendraient emporter nos enfants. Dans Une fuite en Egypte:
vendredi, septembre 24, 2004
Vendredi 24 septembre Pierre et Sabrina sont venus dîner à la maison. Pierre devait m'aider, après le dîner, à installer un réseau bien sécurisé entre les trois ordinateurs de la maison, respectivement baptisés par Madeleine, Zoé pour le mac d'Anne, Robert pour le portable de mon travail et Albert le nouveau PC de la maison. La technique résiste en fait assez peu à Pierre et il ne faut pas longtemps pour que les trois ordinateurs soient de fait tous à même d'accèder à internet simultanément. Aussi, parce que d'autres travaux attendent à Pierre, j'offre à Sabrina de se connecter sur le portable, Robert donc, pour lire ses mails et faire ce qu'elle veut, en fait. Je suis penaud que Sabrina venant de Taïwan, donc du bout du monde, passe une de ses premières soirées entre amis dans un garage banlieue. Oui, parce que j'ai oublié de dire que Sabrina est taïwannaise, elle est arrivée en France la semaine dernière. Elle se connecte donc sur sa boîte mail sur le yahoo chinois ou taïwannais, je ne saurais dire, et, du coin de l'oeil, je la vois envoyer des mails, en recevoir, aller regarder des liens que lui donnent ses correspondants et je découvre ce que je n'avais jamais vu jusqu'à maintenant, l'internet chinois. Et dire que je pensais que les grands portails de notre internet occidental étaient d'un graphisme aggressif et peu respectueux des plus élémentaires règles de concordance des couleurs. Les pages que je vois par dessus les épaules de Sabrina sont une catastrophe visuelle permanente. Un fouillis inextricable de typos à la fois chinoises et occidentales, les tableaux sont arrangés comme mon éditeur de pages html ne me laisserait jamais faire, la couleur hurle, des fenêtres de pop-up ignorent royalement tous les filtres que j'ai mis en place pour ne pas être assailli de publicité, et Sabrina navigue dans cet univers qui ressemble davantage à une scène de la Guerre des étoiles qu'à autre chose, elle est calme, s'y retrouve apparemment sans mal, pouffe de rire à des images dont je en comprends pas toujours le sens, je ne parle évidemment pas du texte, se délecte à ce lien que lui a envoyé une amie et sur lequel on découvre une astuce pour bien laver le raisin et rendre les grains brillants, cela ressemble à une page de Chef Simon qu'Anne fréquente assidument depuis quelques temps et mes papilles ne s'en plaignent pas, je serais incapable de retrouver cette page, bien sûr, mais apparemment Sabrina m'assure que le dentifrice dans de l'eau chaude c'est encore ce qu'il y a de mieux pour laver son raisin! Je mesure, ponantais que je suis, le gouffre culturel qui nous sépare, Pierre à mes côtés sourrit, il vit désormais avec Sabrina et doit sûrement vivre des scènes tout aussi exotiques tous les jours. Je me fais aussi la réflexion que je ne suis pas prêt de comprendre un peu le monde dans lequel je vis. L'installation va bon train, Pierre me dit qu'il va devoir baisser momentanément la garde de mon pare-feu, pour pouvoir s'assurer du bon paramètrage du réseau entre les trois ordinateurs. Cela lui donne (un peu) de fil à retordre, une dizaine de minutes c'est tout. Une dizaine de minutes sans le préservatif du parre-feu. Cette dizaine de minutes a suffit pour qu'une vingtaine de fichiers de cet ordinateur soit infectés. Ce n'est pas grave m'assure Pierre, ce sont des virus non destructeurs. Monde de merde tout de même. Il faudra tout de même que quelqu'un m'explique où se trouve l'intérêt d'attaquer des particuliers sur leur connection domestique. Pour moi ce n'est pas plus compréhensible que l'internet chinois. Oui cette civilisation de l'agression permanente, je ne la comprends pas. Combien d'utilisateurs se connectent chaque jour, qui n'ont pas beaucoup de dextérité pour manier leur informatique et qui sûrement chaque jour se font infecter? Pourquoi? Comme souvent j'écoute alors Pierre me parler d'un monde obscur, comme parallèle au mien, sousjacent, dans lequel des employés de support en ligne se débarassent de clients maladroits, qui ne parviennent pas à se connecter à internet, par exemple, en leur injoignant de désactiver leur pare-feu, est-ce que cela fonctionne maintenant?, ah oui!, s'écrie l'utilisateur indocte, merci beaucoup, de rien. Oui de rien. Un monde dans lequel des sociétés qui ont pignon sur rue se mènent une guerre souterrainne dans laquelle tous les coups sont permis. Un monde dans lequel la gendarmerie, à l'échelon national, dédie huit ou neuf gendarmes pour surveiller un peu tout ce raffut, à l'échelon national donc, et, logique militaire oblige, cette petite dizaine de gendarmes change de poste tous les deux ans. Les plus doués d'entre eux développent une compétence partielle au bout de ces deux ans, avant d'être mutés et remplacés par des collègues tout neufs, et ayant tout à apprendre. Je ne comprends pas ce monde. Hier soir aussi, ceci. Il y a trois ou quatre mois, j'avais reçu un mail des éditions de Minuit, pour me prier de bien vouloir ne pas diffuser l'intégralité de l'Image de Samuel Beckett, un extrait à la rigueur, mais pas tout le texte. Je ne voyais d'ailleurs pas très bien comment j'allais "extraire" dans ce texte d'un seul souffle, aussi l'avais-je retiré complétement du site et j'avais présenté mes excuses. Quelque jours plus tard les mêmes éditions de Minuit m'appelent pour tout à fait autre chose, j'en profite pour renouveller mes excuses, on m'assure que ce n'est pas très grave, que ce n'est pas non plus un texte majeur et qu'il ne représente pas d'enjeu économique, au contraire d'En attendant Godot, ce que je veux bien comprendre, on m'assure même que c'est une traque sans merci. Alors hier soir, pour mes premiers essais de téléchargement de partenaire à partenaire, je tape "Beckett" pour ma première recherche, histoire de mesurer un peu quelles sont les ressources de ce fameux téléchargement de partenaire à partenaire, oui, histoire de voir: je ne compte plus les versions différentes accessibles de l'intégralité d'En attendant Godot. En toute impunité apparemment. Je dois être très vieux mais cet espace sans foi ni loi ne me rassure pas. Je ne le comprends pas. Et pourtant je vous assure, je fais des efforts terribles, je m'astreins à la lecture presque quotidienne de quelques articles de journaux. Chez mon ami Martin quand je vais aux toilettes je grapille quelques articles de Foreign affairs ou de La Recherche scientifique, je lis la quasi-intégralité des numéros de Courrier Internationnal que me prête Emmanuelle et pourtant non je ne comprends pas ce monde. Pierre me parlait ce soir aussi de cette tribu récemment découverte en Amazonie, dont les membres ne parviennent pas, en dépit d'efforts conséquents de la part de pédagogues de notre monde, à comprendre la plus petite opération mathématiques, même 1 + 1 est au dessus de leur force. Je crois que je ferai bien de les rejoindre, en attendant Godot. jeudi, septembre 23, 2004
Jeudi 23 septembre Nous sommes drôlement serrés dans cette petite pièce, à tous vouloir écouter Jacques Dupin, lire quelques uns de ses derniers textes, la voix est monocorde, très grave pas toujours très audible, lente, le débit mesuré, elle laisse aux mots le temps de porter. Dans cette petite salle annexe du musée Zadkine (où j'avais déjà vu les images du Bonheur de Florence Chevallier comme quoi un même endroit peut contenir bien des expériences) une sculpture très prétentieuse occupe le centre de la pièce, indéboulonnable dans son ciment, et cela contribue beaucoup à l'inconfort des personnes venus écouter la voix de cette poésie, mais, c'est curieux, comment cette situation boiteuse sied merveilleusement bien aux textes de Jacques Dupin, inconfort qui devient crucial quand ce dernier, après avoir lu des extraits de ses derniers poèmes donc, entamme la lecture des extraits de ceux de l'ami Phil Rahmy. Parce que du coup ce Portrait de la douleur (comme le veut ton soustitre, Phil) résonne particulièrement. J'emporte avec moi pour les prochains jours les mots de cette description des crises, l'aveuglement et cette phrase sublime, le soleil derrière la persienne, il était déjà là avant l'aube. La douleur aveuglante. Mes pensées ce soir vont vers toi Phil. Comme tes mots, l'ami, ce soir sonnaient fort!, je suis dans la plus grande admiration de ton talent à dire, à écrire, ce qui justement te fait tant souffrir. En mars dernier, je t'avais aidé à gravir le dernier étage pour aller chez Dominique, crois bien que dans cette étreinte mal comode, bien des choses étaient passées entre nous. A moi était revenu de t'aider parce de tous je suis un peu le poids lourd de la bande. A vrai dire, je n'aurais laissé à personne ce privilège. mercredi, septembre 22, 2004
![]() Mercredi 22 septembre Je maudis ma distraction. Je crois que j'ai mal noté les horaires pour les séances de Nathan chez la psychologue, du coup cet après-midi quand je suis arrivé avec Nathan, nous avons trouvé porte close. Nathan était inconsolable, prostré, incrédule. Comme il a été difficile de le consoler!, d'ailleurs y suis-je parvenu? Quelques tours de manège avant de rentrer à la maison ne l'ont déridé que le temps des tours justement. Rentré à la maison, il s'est jetté dans les bras d'Anne, puis plus tard, inquiet, a rendu. Et dire que c'est de ma faute. Le mal que je te fais, pas distraction. Mon pauvre garçon, je suis un misérable. Et pourtant je le sais, j'en suis bien conscient que ce qui se passe chez Léa est crucial. Je me rends compte que tu vas mieux, que tu es mon absent, que tu fais des efforts de concentration, que tu fais de ton mieux. Comme tous les soirs quand je viens vous voir endormis, Madeleine et toi, avant de monter me coucher moi-même, je te murmure que tu es un garçon merveilleux et que je t'aime, puis je vais dans la chambre de Madeleine que je trouve endormie, en désordre sur son lit, et à elle aussi je murmure qu'elle est une petite fille merveilleuse et que je l'aime. Je fais cela tous les soirs depuis que vous êtes tout petits, pour que ça rentre. Ce soir, mieux que de le murmurer, je l'écris. Nathan tu es un petit garçon merveilleux et je t'aime. mardi, septembre 21, 2004
Mardi 21 septembre Les personnes qui s'occupent de la programmation du cinéma de Fontenay ont souvent des idées lumineuses, cela tombe bien, ils travaillent au cinéma. Aujourd'hui ils passaient La grande illusion de Jean Renoir. J'ai bien du voir ce film une dizaine de fois, je l'avais pris en affection parce que dans Manhattan le personnage joué par Woody Allen reçoit un soir un coup de téléphone d'une amie qui l'appele chaque fois que La grande illusion passe à la télévision. J'avais trouvé ce détail très désopilant, il me semble me rappeler que j'avais quatorze ans, que je voyais Manhattan dans un cinéma du haut des Champs Elysées, que c'était mon premier film de Woody Allen et qu'on m'avait toujours dit que Woody Allen c'était le comique parfait en dépit de quoi, lors de ma première projection d'un film de woody Allen, il y avait visiblement très peu de plaisanteries que je comprenais effectivement, du coup je ne trouvais pas cela spécialement drôle mais je m'accrochais à tout pour ne pas avoir l'air idiot auprès des deux jeunes filles de mon âge qui m'accompagnaient, mais las, c'était quand même bien difficile de trouver quoi que ce soit de drôle dans ce film qui naturellement aujourd'hui me fait beaucoup rire par endroits, Woody allen prêt à en découdre à la bate de base ball contre une réunion de néonazis, la façon invraissemblable dont Diane Keaton prononce "Van Gogh" quelque chose comme "veine gorr" d'autant que j'avais aussi lu dans un des numéros de l'Express de mes parents que l'on riait toujours la première fois que l'on voyait un film de Woody Allen et qu'on pleurait la deuxième fois. Je n'avais pas compris grand chose de cette satire des intellectuels new-yorkais. Mais tout de même m'était resté ce détail de Manhattan, l'amie du personnage interprété par Woody Allen qui lui téléphone chaque fois que La Grande illusion passe à la télévision. Du coup je m'étais fait un devoir de ne jamais manquer La grande illusion quand le film passait à la télévision, je crois même en avoir deux enregistrements distincts sur cassette vidéo. Et je crois bien que j'ai du le voir une dizaine de fois, presque autant de fois que les ailes du désir qui m'avaient à ce point fasciné que j'avais décidé d'aller à Berlin, moi le voyageur peu téméraire, tenter d'en percevoir quelque chose de ce miracle. Je connais certaines des répliques de La grande illusion par coeur, aussi bien celles en français une pierre dans mon jardin en anglais he was a marvellous rider ou en allemand Lotte hat blau Augen, manière de version allemande de T'as beaux yeux tu sais du même Gabin dans Quai des brumes mais quand bien même je serais capable de dessiner de nombreux plans de ce film et de m'en remémorer l'enchainement, je n'avais jamais vu ce film au cinéma. Incroyable plaisir, mais surtout intolérable émotion parfois. Pierre Fresnais, Eric von Stroheim, Jean Gabin et Carrette deviennent de véritables fantômes. Leurs gestes prennent, sur le grand écran, une dimension véritablement habitée, Eric Von Stroheim se faisant aider avec des mouvements d'hatérophile pour enlever sa combinaison de vol, Pierre Fresnais priant Gabin de lui verser de l'eau tiède sur ses gants pour les rincer de l'abondant savon, ou encore Gabin, lui aussi, pieds nus, les jambes de son pantalon retroussées, se faisant faire toillette par un co-détenu, le jeu de jambes de Carette pendant les scènes de music hall. Ces gestes sont sur le grand écran comme si on les reproduisait encore, qui se lave encore (les pieds) dans une bassine émaillée?, ou lave ses gants blancs en les portant très serrés pleins de savon?, quel amuseur de music-hall danserait encore de cette façon en chantant "Marguerite..."? Oui tout cela a disparu, ce monde et ses gestes avec lui. Le film est par ailleurs habité d'un autre fantôme, bien plus inquiétant. Cette sensation durant tout le film, souterraine, le film date d'avant l'Holocauste, et pourtant combien d'images du film qui nous renvoient à celles lugubres qui ont marqué le siècle par leur terreur, les images de baraquements entourés de barbelés, le mot lager pour camp de prisonniers , en 1937 le drame n'est pas encore entièrement consommé cinq années nous séparent encore de la Solution finale mais l'indicible malheur filtre déjà, ce personnage de Rosenthal qui nourrit tous ses camarades parce que, richissime, il se fait envoyer des colis abondants, le même Juif qu'on lâcherait volontiers quand les choses vont mal, l'abandonnant sur le bord de la route parce qu'avec sa cheville foulée, il ralentit la marche et auquel on finit par donner, bien qu'"amicalement", du sale juif et n'est-ce pas pire que tout d'appeler ses amis juifs des sales juifs? Le film date de 1937 donc. A sa fin les deux prisonniers évadés s'illusionnent que cette guerre sera la dernière guerre, on sait déjà qu'ils se trompent et que si le soldat Rosenthal survit à cette guerre, trente ans plus tard, il sera lâché, cette fois-ci, à quai, et qu'il sera poussé dans un wagon à bestiaux en destination des abattoirs de l'humanité. A la même époque, de façon pareillement prémonitoire August Sander photographiait les hommes et les femmes avant qu'ils ne passent au hâchoir, avant que les uns ne soient menés à exterminer les autres, et pourtant comment on lit bien sur ces visages la terreur qui les attend, bourreaux et victimes. Ces scènes de la fin de la La grande illusion m'ont toujours troublé, en grand écran, habitées par le grain de la pellicule et les nombreuses lignes noires en travers de l'écran, le son un peu distendu, enregistré trop fort, j'en aurais pleuré. Ne jamais se contenter du DVD. Pendant qu'il est trop tard et qu'on peut encore. lundi, septembre 20, 2004
Lundi 20 septembre Oui, de quoi pourrais-je bien parler ce soir ? Ce soir qui aura tout de même été beaucoup rempli de la discussion avec J et Martin à propos du bloc-notes, de ces pages, de cette page, de nombreuses des pages du bloc-notes du désordre, de ce que cela laisse comme trace, ou encore de ce que cela laissera comme sillon, plus tard et notamment pour les enfants, pour Nathan, dont il est souvent question et de ses difficultés, et puis aussi de toutes celles et ceux dont je parle, pas nécessairement la femme un peu ahurie avec laquelle j'ai eu un accident de voiture bénin, ou encore le planton de service à mon travail avec lequel je me suis vivement disputé ou Stéphanie qui vend des ordinateurs par téléphone, non des gens comme Martin ou J dont il est parfois question, les jours où je vois ces amis. Et ce n'est pas simple. J'en suis conscient. Il m'arrive de taire, ou ne pas dire, sinon les choses comme elles furent, comme elles sont, tout du moins de tout dire. Je cache les choses parfois, ce fut le cas, longtemps, l'hiver dernier, parce que je ne trouvais pas décent que toutes nos difficultés puissent être lues au fur et à mesure, dans le rythme de leur vécu. Je ne dis pas tout, j'avoue aussi du bout des lèvres, j'essaie surtout de ne pas dire du mal des uns et des autres. Il m'arrive de penser telle ou telle petitesse à propos d'un ou d'une amie, de lui trouver un geste ou une pensée un peu courts, mais comment pourrais-je rendre de telles trivialités publiques? J n'aime pas lire des pages de bloc-notes dans lesquelles figurent des personnes qu'elle connaît. Elle préfère de loin me voir me débattre avec les mamans anonymes du square aux chats. Elle se soucie des enfants, et précisément de Nathan, je l'écoute volontiers, disons quelle connaît la question, elle a de la compétence. Je ne sais pas nécessairement répondre à cela. La frontière est poreuse. J'ai toujours travaillé à propos de ce qui m'était directement immédiat, le quotidien, et in extenso, les miens, c'est mon sujet, comme d'autres travaillent sur un champ plus politique, c'est leur sujet, pour ma part en matière de politique à part dire ou écrire que j'exècre notre gouvernement d'extrême droite, ma pensée ne va pas plus loin, elle n'en est pas capable, alors mon sujet ce sont les miens. Je sais que je ne peux pas tout dire, d'ailleurs, dans les notes que je conserve à propos de la thérapie de Nathan, par exemple, il m'arrive d'en recouvrir certaines pudiquement d'un carré noir, pour les rendre illisibles, bien que ces notes existent malgré tout. Vous avez peut-être le sentiment que je poursuis la discussion avec J et Martin ou que par écrit je réponds à certaines questions que me posait J ce soir ?, vous n'auriez pas entièrement tort et de me rétorquer alors que je pourrais tout aussi bien lui envoyer un mail, mais je crois que ce serait précisément ce genre de mails que je reprends justement dans les pages du bloc-notes parce qu'en les écrivant ou en répondant aux mails de mes correspondants ou eux répondant aux miens, il me semble que des choses sont écrites et qui peuvent être éclairantes, aidantes. Mais aidantes à quoi ? Si le but entier du bloc-notes était d'éclairer à propos de qui je suis, et de le faire aussi pour moi-même, de le tenir en ligne à la vue de tous, ce serait comme de vous prendre à témoins, non, ce n'est pas cela non plus. Je ne prends personne à témoin. Je compose le bloc-notes pour qu'il soit lu et le sujet du bloc-notes c'est mon journal. A simplifier de la sorte, on finit sans doute par en perdre un peu. Par perdre du sens. Je pourrais avouer que je ne suis sûr de rien, que je ne fais qu'expérimenter en quelque sorte, et je passerais pour irresponsable, non, je suis derrière tous les articles du bloc-notes, je ne renie rien, je les réécrirais encore s'il le fallait. Il m'arrive de prendre des risques, mais alors je suis capable d'en assumer vraiment les conséquences, comme de tenter de me faufiler entre deux voitures, de rater mon coup, d'accrocher une des deux voitures, et de reconnaître facilement mon tort sur le constat et d'en payer le dû, coup de l'opération dans le cas du rétroviseur motorisé de la dame, deux cents euros, je vous assure que j'aurais adorer les dépenser autrement. Je mesure aussi la fragilité de tout cela. Je me dis de temps en temps que je vais arrêter, d'autres fois que je devrais tout faire en secret et d'attendre des années plus tard, l'approbation adulte de tous ceux qui figurent, enfants, dans les lignes d'aujourd'hui, un peu comme tous ces documents secrets relatifs au Débarquement du 6 juin 1944 et qui sont terrés dans une crypte de Normandie qu'il ne sera possible d'ouvrir qu'en 2044, parce qu'en cette année distante il y aura assez de temps pour séparer la douleur de l'histoire. De tout cela, très honnêtement, je ne sais rien, je ne suis sûr de rien. J'essaye, c'est tout. Et oui, Martin et J, ce soir vous figurez dans le bloc-notes, comment pourrais-je faire autrement?, votre capacité à le comprendre, à ne pas vous en offusquer rend votre amitié précieuse. dimanche, septembre 19, 2004
![]() Samedi 18 septembre Quelle frayeur!, cette nuit au travail, je reçois un mail d'Alain De Jonckheere. Mon frère qui est mort il y a une dizaine d'année s'appelait Alain. Mais en fait non, au titre du mail, bonjour cousin, je comprends tout de suite, avant de lire le mail, qu'il doit s'agir de mon cousin Alain, un des fils de mon Oncle Michel, et qui vient sans doute de découvrir mon site et de m'envoyer un petit mot. Mais tout de même cela fait tout drôle, parce que l'espace d'une seconde, peut-être, plus peut-être moins, le mécréant que je suis, celui à qui vraiment vous n'arriverez pas à faire croire à la moindre probabilité de vie après la mort, et bien c'était comme un espoir, l'étincelle que j'aimerais tellement voir depuis onze ans, mais dont je sais bien que non. Et c'est bien aussi ce que l'on met derrière internet parfois, bien que je m'en défende absolument, avec la même ardeur que je contredis toutes les preuves de l'existence de Dieu, cette possibilité de prolonger le monde, la réalité, de nos envies, de nos rêves, de nos fantasmes. Et force est d'admettre que je suis terriblement déçu bien sûr. Et si je suis déçu c'est que j'ai fini par y croire. Même pas très longtemps. Non, tout de même vous ne ferez pas croire en Dieu ou en une vie après la mort. A croire que j'aimerais quand même bien me tromper aussi sur ce sujet. Quand mon frère est mort ma mère, parce qu'elle n'avait pas tous ses moyens, a fait une terrible gaffe, elle a appelé, entre autres personnes qu'il fallait prévenir, la femme de mon cousin Alain elle voulait appeler chez mon cousin et elle est tombée sur sa femme et elle lui a dit qu'Alain De Jonckheere était mort vous pouvez me faire confiance je l'entends encore, les voix de cette journée, je les entends encore tout très distinctement. Je me demande encore aujourd'hui comment ma cousine a entendu cette chose terrible, et comment elle a du se trouver aux prises avec des pensées confuses, non ce n'est mon Alain à moi, c'est mon cousin, je suis soulagée, mais tout de même c'est une nouvelle épouvantable et elle me soulage en même temps. |