Le Bloc-notes du désordre |
samedi, septembre 11, 2004
Samedi 11 septembre Qu'est-ce que je retiendrai le plus de cette journée?, cette altercation stupide et presque violente avec un des gardiens du travail et comment une personne aux moyens limités utilisera toujours la totalité du pouvoir qui lui est imparti, aussi limitée que puisse être cette parcelle d'autorité, ou au contraire cette soirée radieuse, rentré à la maison, devant un plantureux plateaux de fruits de mer en compagnie d'Anne, d'Anne-Pauline et d'Emmanuelle? Oui je garderai bien sûr une trace de cette douceur, le souvenir aussi de Nathan assis entre Anne et moi et à qui nous avions confié la tâche de casser la carapace des pinces de crabe à l'aide d'un petit marteau, tâche dont il s'acquitta avec beaucoup d'adresse et de calme, mais oui, je garderai aussi la mémoire du tremblement de mes jambes quand cet abruti de la sécurité, ce singe habillé, a manqué de me frapper parce qu'il ne supportait pas que je décide de me dérober à son contrôle abusif, ce qui n'était pas très malin de ma part. Anne-Pauline est venue de Pont-à-Mousson avec un CD sur lequel Gégé avait gravé quelques unes de ses photographies de cet été, et d'autres aussi de cet hiver à Paris et au bois de Vincennes. vendredi, septembre 10, 2004
![]() vendredi 10 septembre La peinture de Martin Bruneau. Martin Bruneau expose ses toiles récentes à l'hôtel Libéral Bruant, 1, rue de la Perle à Paris (métro Saint-Paul) du 9 au 25 septembre (du mardi au samedi de 14h à 19h). La peinture de Martin Bruneau est une affaire bougrement ambitieuse. Vous êtes peintre à la fin du vingtième siècle, début du XXIème siècle. Comme tant d'autres, vous vous êtes abondamment nourri de la peinture classique comme de ses développements modernes et contemporains et vous apparaît alors que les enjeux des peintres, de tous les peintres, quelle que soit leur époque, ne sont pas fondamentalement différents, qu'ils ont tous en charge la représentation de l'homme dans le monde qui l'entoure, l'homme a agrandi le champ de ses connaissances, et le monde ne lui apparaît plus tout à fait de la même façon: le problème de cette représentation s'enrichissant reste donc entier. Pire, vous même, peintre, vous pressentez bien comment votre peinture se pose, elle-même, la question de cette représentation. Vous êtes alors face à d'écrasantes responsabilités, il va désormais falloir que votre peinture soit à la hauteur de ces questionnements. Martin Bruneau n'est pas peintre qui fuirait facilement de tels défis. Le voilà donc, depuis quelques années déjà, aux prises avec les grands peintres de la peinture classique. De même qu'aux peintres débutants on conseillera volontiers de poser leurs chevalets devant les toiles des plus grands et de copier, ce faisant de mettre leurs pas dans ceux de leurs illustres ainés, et, peut-être, s'ils sont attentifs, auront-ils le privilège, avec force labeur, d'effleurer du doigt un peu du mystère de cette peinture. Martin Bruneau n'est pas exactement un débutant, c'est pourtant avec beaucoup d'humilité qu'il étudie les grands maîtres et ce faisant tente de les faire dialoguer avec quelques notions de peinture plus contemporaines telles que l'abstraction. Où l'on découvre un portrait d'après Van Dyck d'autres peintres encore vont connaître les mêmes traitements, Rembrandt, Goya, Gainsborough, Zurbaran, ou encore Le Titien scindé en deux, deux parties disjointes et renvoyées vers les deux extrémités du tableau pour laisser le centre de la toile à un fond sombre duquel jaillit un thème abstrait cher à la peinture de Martin Bruneau: le quadrillage. Il y a là quelque chose d'assez miraculeux dans ce torpillage respectueux. Regardant la toile de Martin Bruneau, juste intitulée d'après Van Dyck on remarque comment ce portrait comprend en son sein ce dérapage vers l'abstraction, comment le traitement des nombreuses circonvolutions de la riche robe sont autant d'appels à des motifs non figuratifs, là même où se tient le véritable plaisir du peintre, pas seulement la fidélité de sa représentation qui est davantage une affaire de technique d'ailleurs Martin Bruneau ne s'astreint pas à une copie très fouillée des modèles anciens, parce que la fidélité et la ressemblance ne font pas partie de son questionnement mais bien plutôt le jeu libre avec la couleur et les valeurs. Ce portrait d'après Van Dyck se complique, de plus, par l'ajout d'une toile sur la toile, étonnant chevauchement au centre de la toile, on pense alors à Jasper Johns, non seulement pour cet ajout tridimensionnel à une toile, mais aussi pour cette préoccupation que le peintre américain avait laconiquement résumée I am only trying to make pictures (j'essaye seulement de fabriquer des images). J'imagine que Martin Bruneau pourrait en dire tout autant et de se livrer à cette préoccupation constante d'essayer sans cesse de priver une partie de l'image de sa signification au profit d'une curiosité entièrement visuelle. Nous sommes là au centre du questionnement même de la peinture. Dans la matière même. Lorsque Martin Bruneau hachure sa toile ou la macule de fonds qui se chevauchent pour lui donner son épaisseur, il pétrit la matière, le magma même de la peinture, pour nous montrer, en laissant le travail visible, le devenir de cette matière, chaque couche est encore discernable et dans cet enchevêtrement il n'est pas toujours possible de déterminer dans quel ordre se situe les plans. Telle partie quadrillée de la toile apparaît comme au dessus de tous les plans dans le haut de la toile et son prolongement dans le bas de la toile semble au contraire comme disparaissant derrière d'autres niveaux de cette même toile. Un tel traitement donne à voir les différentes étapes de la construction fragile d'une toile, mise en abyme qui s'accentue, de fait, quand ce sont plusieurs époques de l'histoire même de la peinture qui cohabitent sur la même toile. Quelle gageure et quel incroyable tour de force d'y parvenir! jeudi, septembre 09, 2004
Jeudi 9 septembre Cette femme me fait beaucoup rire. Je viens de lui casser son rétroviseur extérieur, je roulais trop près de sa voiture, j'ai accroché le rétroviseur qui est complétement cassé je ne suis pas toujours très attentif en voiture, mais cette fois-ci, je ne peux même pas dire que je prenais des photos, non, j'ai juste été maladroit et mauvais conducteur. A bine y réfléchir, je ne suis pas si sûr qu'elle me fasse rire. En fait elle est complétement désarmée par moi. Je me suis rangé sur la droite à un endroit où nous ne risquons pas de gêner le reste de la circuation, elle est sortie de sa voiture comme une furie, en claquant sa porte dans un geste très dramatique et puis elle est devenue toute blanche quand elle m'a vu sortir de la mienne, quand j'ai déplié hors de ma voiture ma grande carcasse pas très souple oui, cela surprend toujours les gens de voir un type de plus de cent kilos sortir d'une petite voiture, j'aurais bien quelques histoires à ce sujet mais ce n'est pas ce qui m'intéresse aujourd'hui et j'ai cru qu'elle allait s'évanouir quand je lui ai dit que je m'excusais, que j'étais vraiment désolé et que j'avais été maladroit et que je lui proposais de rédiger un constat à l'amiable dans lequel j'avais l'intention de reconnaître mon tort, j'étais d'autant plus désolé que je réalisais bien que je lui faisais perdre du temps. Elle n'en revenait pas. Cette femme avait en face d'elle un homme honnête je n'avais pas profité de la circulation dense pour m'éclipser et responsable de ses actes ce n'est pas gaudriole de ma part, je pense qu'au contraire il n'est pas si difficile de reconnaître qu'on ait pu être conducteur piêtre. Faut-il qu'elle soit à ce point habituée à traiter avec des gens irresponsables et malhonnêtes, qu'elle perde à ce point pied devant une attitude juste courtoise? Plus tard dans l'après-midi, il fait très chaud, et j'emmène Martin en voiture dans des entrepôts de Bercy, cernés par les rails de la gare de Lyon et la voie express qui longe la Seine et le boulevard périphérique qui nous surplombe. Nous allons chercher quatre caisses de bière canadienne pour le vernissage. Les fomalités sont assez longues à remplir et j'attends Martin dans ce vaste hangar, il fait une chaleur torride, je crève de soif à vrai dire, devant moi des montagnes et des montagnes de caisses et de futs de bière, un vrai supplice de Tantale. mercredi, septembre 08, 2004
Mercredi 8 septembreLa nuit bousillée par Nathan qui avait perdu le sommeil, en proie sans doute à des cauchemars ou d'autres de ses peurs incompréhensibles par nous, Anne et moi sommes assomés de fatigue et nous nous énervons contre ce petit bonhomme venu trouver refuge entre nous dans le grand lit et qui s'agite en tous sens, machouille très ardemment sa tétine, donne des coups de pied et pleure bruyamment, au risque de réveiller Adèle et plus loin Madeleine, dès qu'on le réprimande. Et j'ai même quelques paroles dures à son égard, des paroles d'impatience, des paroles de fatigue. Je descends finalement avec lui. Madeleine aussi est réveillée, Martin et moi devons partir de bonne heure et je plains déjà Anne de cette journée qui s'annonce mal en compagnie des enfants qui seront fatigués et grognons dès le début de l'après-midi. Dans le RER avec Martin je discute et lui parle de Nathan, des difficultés que nous rencontrons avec lui et je me rends compte à quel point j'ai manqué de patience avec mon petit bonhomme cette nuit. Et je reçois après coup cette idée: faut-il qu'il ait très peur, qu'il soit en proie avec des angoisses terribles pour être pareillement agité toute une nuit, et, à l'âge de quatre ans, résister pareillement au sommeil, je mesure alors l'intensité et la violence de ce contre quoi il se bat, ce petit garçon. Je ne cesse de penser à ces peurs qui l'entourent, ce contre quoi il n'a pas encore vraiment la capacité de mettre des mots, d'ériger des barrages de raison, justement parce que la raison n'a pas cours dans ces régions sombres. Et dire que je n'ai pas su l'aider. Que je n'en ai eu ni la patience ni la force. Le sentiment de manquer de disponibilité et de force en tout. Toute la journée je me débats contre cela. Je trouve un peu de réconfort dans les tâches physiques qui nous attendent aujourd'hui avec Martin, j'y trouve un peu d'oubli, mais que Martin m'envoie au BHV pour aller nous réapprovisionner en vis, chevilles et tourillons, et de croiser toute la suffisance et l'opulence de ces quartiers du centre dans lesquels l'apparence joue un rôle central et je m'emporterais volontiers contre cette superficialité que je trouve facilement obscène. C'est salvateur malgré tout, je crois que je commence à comprendre quelles sont les raisons de ma misanthropie appuyée des derniers jours, je peine à accepter les difficultés de Nathan et j'en accuse le monde entier. Le soir je rentre tard, Anne sauve la journée en me disant que les enfants ont en fait été très calmes, du coup je reprends des forces et je descends dans le garage finir les dernières marie-louises pour les dessins de Martin. Allez quoi lève un peu la tête. mardi, septembre 07, 2004
![]() Mardi 7 septembre Nous y voilà donc à cette exposition de Martin. Hier lorsqu'il a ouvert les portes arrières de la camionnette dans laquelle il a transporté toutes les toiles de l'exposition, j'ai reçu en plein l'odeur du chêne, cette odeur de la scierie en Bourgogne. Ils sont donc là les cadres qui nous ont coûté tant d'efforts et sentant leur odeur, j'entends de nouveau le bruit de la dégauchisseuse et de la defonceuse. Je ressens aussi le souvenir de la fatigue des soirs à Autun. Et ce soir lorsque nous posons enfin le mètre, la visseuse et le niveau et que nous rentrons à la maison, c'est cette même fatigue heureuse. Vanité, Martin Bruneau lundi, septembre 06, 2004
![]() Lundi 6 septembre Je suis incrédule de ce que j'ai vu à la banque aujourd'hui, une gitane qui dépose sur son compte en banque la somme de deux cents euros en toute petite monnaie. Toutes les pièces ont été dûment comptées et roulées puis plastifiées, tous ces petits rouleaux qui doivent peser assez lourd tout de même, deux cents euros de feraille, pensez, tiennent toute dans une boîte de plastique étanche, qui autrefois a du contenir de la glace ou je ne sais quel autre produit congelé. L'opération se fait au grand jour. Lorsque je donne un sandwich ou plus rarement une pièce à un personne apparemment démunie, il ne me vient jamais à l'esprit que cette personne puisse avoir un compte en banque quelque part, et certainement pas dans la banque sur le trottoir d'en face du supermarché où justement cette personne mendie. Depuis bientôt un an, je note dans un carnet, tous les messages que je remarque sur les morceaux de carton que tiennent les personnes qui font la manche. J'ai commencé à le faire l'année dernière, je sortais du RER aux Halles et un homme assis sur une de ces chaises dépliantes de peintre du dimanche était là, la tête penchée faisant face au flot considérable des voyageurs qui couraient vers la sortie, cet homme tenait entre ses genoux une petit écuelle dans laquelle j'ai pu voir quelques pièces de menue monnaie et surtout l'homme tenait appuyé sur son ventre un carton qui disait sans ressources, c'était souligné deux fois. Il y avait un contraste saisissant entre le passage rapide des voyageurs tendant vers la sortie et l'immobilité de cet homme portant ce message. Je crois qu'en d'autres temps j'aurais fait une photographie de cet homme. Je suis plus enclin aujourd'hui à parler avec ces personnes leur offrir le plaisir d'une conversation, parfois même d'un café ou d'un sandwich. Les histoires que me racontent parfois ces hommes et ces femmes me choquent si souvent. Il est question d'un emploi perdu dans des circonstances dont ils ne se souviennent plus très bien. Et d'une chute rapide. L'homme qui se trouve assis à la station des Halles un peu avant les portes pivotantes de la sortie qui donne sur le forum des Halles est souvent assis là. En fait depuis un an je crois que je le vois chaque fois que je me rends aux Halles. Son message n'a pas varié d'une virgule, il est toujours sans ressource je ne saurais dire si c'est exactement le même morceau de carton dont il fait un pannonceau et si c'est le cas alors repasse-t-il les lettres de temps en temps, et qu'est-ce que cela peut bien faire d'être pareillement sans ressource?, de l'écrire sur un pannonceau pour mendier et de devoir de temps en temps repasser sur les lettres pour qu'elles soient toujours bien lisibles?, oui qu'est-ce que cela peut bien faire d'écrire et de rééecrire ces lettres sans ressouces l'homme a toujours le même port de tête légèrement incliné sur la droite. Il ressemble un peu à un ami que je ne vois pas souvent, d'ailleurs je me demande si cette vague ressemblance ne joue pas un rôle dans ma surprise chaque fois que je vois cet homme, comme si je croyais reconnâitre cet ami et d'être finalement soulagé de voir que non ce n'est pas lui aui est tombé si bas, oui sans aucun doute cela contribue à ma surprise. Parce que chaque fois que sortant des tourniquets qui me rendent mon billet dont je ne sais pas toujours très bien quoi faire, et de me poser la question à chaque fois, suis-je obligé de le garder?, ou dois-je seulement m'en débarrasser quand je serais vraiment sorti de cette construction labyrinthique et souterraine?, chaque fois je bute sur cet homme et son appnonceau qui m'informe qu'il est sans ressources et cela me coupe le souffle littéralement. J'ai le sentiment de me laisser emporter par la vague des autres voyageurs et chaque fois je regrette de ne pas entammer une conversation avec cet homme, mais je suis littéralement balloté par les autres voyageurs tous tendus vers cette sortie. Le soir en rentrant, en ayant vu cet homme pour la première fois, j'avais noté dans un petit carnet: "sans ressources", Les Halles, 17 octobre 2003 et ce faisant je m'étais dit que j'allais désormais noter toutes ces indications de la faillite que je verrais dans la rue. Cela fait bientôt un an. Il va être temps de les retranscrire toutes et d'en faire le petit livre que je me promettais de faire avec ces phrases du désespoir. dimanche, septembre 05, 2004
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