Le Bloc-notes du désordre |
samedi, août 21, 2004
Samedi 21 août Cela faisait plusieurs soirs que je me promettais de regarder la fin du Salon de musique de Satyajit Ray ce DVD est une trouvaille d'Anne au supermarché, dans un gondole de promotion ce film et quelques autres étaient au prix très modique de deux euros et quarante cents, il y avait aussi Allemagne année zéro de Rosselini, Théorème de Pasolini, le dernier des hommes de Murnau et d'autres encore, tous à ce prix dérisoire de moins de trois euros, ce que cela cache, le raisonnement économique de cette braderie, je préfère ne pas le savoir, des consommateurs étaient attirés par cette gondole et plusieurs repartirent déçus, argant qu'il y avait là que des trucs nuls, non vraiment je ne veux rien connaître des raisons marketing qui se trament derrière tout ça ce film à la musique envoutante, ce récit implacable d'une déchéance pleine de panache. J'aime ce film à la folie, je l'aime aussi pour ce qu'il me rappele mon cothurne indien à Chicago, Mouli His Majesty Chandramouli Marur Govindam, comme je le rallais quand il n'avait pas fait la vaisselle. Lorsque le gudu arpente nostalgique sa terrasse, je reconnais quelque chose de la posture de Mouli. Je reconnais ces hochements de tête qui mettent si facilement l'Occidental dans l'erreur, Mouli ne se départit jamais dans nos conversations de tourner la tête pour dire oui, signe qu'il approuvait ce que je disais tandis que j'aurais juré qu'il n'était pas d'accord, ce qui avait le don de me désarçonner complétement, mais surtout je reconnais cette désinvolture devant le temps qui passe, le temps est aboli presque, la musique est éternelle, elle s'éternise, elle n'est pas métrée comme la notre, ni finie, tout est nostalgie et mélancolie, tant de fois ai-je vu Mouli debout devant une fenêtre profondément abymé dans une contemplation infinie, un bras le long du corps, repris au coude par l'autre main, derrière le dos, la moustache légèrement pincée, la cigarette qui brûlait le bout de ses doigts. Dehors il neigeait, Mouli m'expliquait combien les arbres sans feuilles l'attristaient, je lui répondais en lui assurant qu'au printemps ces arbres porteraient de nouveau des feuilles, la désinvolture devant le temps qui passe changeait de camp. Dans ses yeux à lui, j'étais très étrange, un Occidental, il n'avait jamais rien vu de tel! vendredi, août 20, 2004
![]() Vendredi 20 août Drôle de journée qui commence par le déballage de la viande de quatre agneaux tués la veille, des gigots, des épaules, des morceaux de collier, des côtes découvertes et des côtes basses, des barons, des foies, des coeurs, tout est pêle-mêle sur la table, Martin et Isa s'excuseraient presque de ce spectacle alors que je viens de me lever, c'est vrai que je n'ai pas coutume de prendre mon petit-déjeuner dans un abattoir, je n'en conçois pourtant pas la moindre nausée matinale. Je crois même que Martin et Isa sont rassurés de me voir aller chercher mon appareil-photo, hélas je suis mal réveillé et les réglages de ces images ne sont pas parfaits. La viande sur ces images est bleue. jeudi, août 19, 2004
Jeudi 19 août La répétition des tâches est assommante, l'est-elle vraiment? Tandis que nous mettons les bouchées doubles aujourd'hui avec Martin, un tas de plus de soixante-dix tasseaux attend de passer dans la dégauchisseuse, chaque tasseau enfoncé par Martin d'un côté de l'outil et tiré à la sortie du même outil par moi, la sensation curieuse de tirer ces grands traits veinés du vacarme, je peste un peu contre la répétition de tout ceci, soixante-quatorze tasseaux passés cinq fois, trois cent soixante-dix passages, l'esprit vagabonde, j'observe les gestes précis de Martin mais je ne les regarde plus, c'est au delà d'eux que je pense et rêve, les yeux grand ouverts, c'est dommage il faudrait que je puisse prendre des notes de tout ceci. Il y aurait de bonnes idées dans cette rêverie, mais à vrai dire le soir, la fatigue est telle que je n'ai soit plus la force de consigner toutes ces pensées saugrenues que je me suis tenues soit j'ai oublié de tout au tout les détours et les méandres inattendus de cette rêverie, pourtant demeure le souvenir indistinct d'avoir beaucoup rêvasser aujourd'hui en travaillant. mercredi, août 18, 2004
Mercredi 18 août Dans le désordre de cette scierie, trouver des planches les plus rectilignes possible, les poser contre la remorque et les brosser sommairement des deux côtés, les débarasser des petits cailloux susceptibles d'abimer les outils. Puis, il faut dégauchir un champ, cela prend plusieurs passages parce que vraiment ces planches ne sont pas très planes. Calées contre le champ dégauchi débiter les planches en trois tasseaux d'un peu plus de six centimètres de largeur. Puis de nouveau passer les tasseaux à la dégauchisseuse, de nombreux passages sont nécessaires, il faut retomber sur une épaisseur de 2,1 centimètres, les planches font presque trois centimètres d'épaisseur. Trier un peu les tasseaux ainsi obtenus, ce n'est pas un très bon bois, du chêne du Morvan m'assure Martin, très noueux apparemmment. Défoncer ensuite une feuillure de 2,7 centimètres de profondeur sur une épaisseur d'un centimètre, ni Martin ni moi n'aimons la toupie dans laquelle nous imaginons sans mal de laisser une main qui serait broyée. lundi, août 16, 2004
![]() Lundi 16 août Tout entier le poids des réflexions d'hier laisse une marque visible dans la journée d'hier. Je regarde d'un autre oeil l'HLM de la rue Roublot à Fontenay, en chemin vers le square aux chats avec les enfants. Je ne fais qu'une seule image aujourd'hui, une photo de cette façade d'immeuble, et aucune photo des enfants au square, je ne suis pas très attentif à leurs jeux non plus. dimanche, août 15, 2004
dimanche 15 aoûtJ'ai passé un moment aujourd'hui assis dans une cage d'escalier à mon travail. Non je n'étais pas déprimé ou triste ou songeur comme je peux l'être souvent. Un peu des trois à la fois. Non, rien de tout ceci, j'étais juste assis dans la cage d'escalier, c'était encore le matin, tôt le matin. Je m'étais remonté un café d'en bas, la tasse me brûlait un peu les doigts, le café était bon, je l'ai bu chaud, puis j'ai posé la tasse sur les marches à mes côtés. Dans cette cage d'escalier, au cinquième étage et demi, la lumière vient d'une grande baie vitrée qui donne sur les immeubles d'habitations de Noisy-le-Grand au delà du centre commercial, dans le voisinage immédiat de l'immeuble de Ricardo Bofill. Nous sommes le quinze août, c'est le matin et rien ne bouge. Ces immeubles, des HLMs pour la grande majorité ne sont pas très reluisants. On en voit un peu les façades de l'endroit où je travaille, l'endroit est désert, de temps en temps on voit des enfants, noirs le plus souvent, jouer au foot. Ou faire claquer des pétards pour le 14 juillet ou quand les idoles nationales de football gagnent quelque trophée, mais tout cela c'est plutôt rare. C'est très rare aussi que je regarde ces bâtiments que je peinerais à décrire si ce n'est qu'ils sont moches, et sans doute mal conçus parce que conçus à l'économie. Ce matin ils ont plutôt bonne figure parce qu'ils sont éclairés par les rayons rasants du matin, du coup leur faux relief dessine de belles ombres portées sur les murs adjacents, ce qui a arrêté mon regard quand je suis remonté d'en bas avec mon café brûlant. Je n'ai littéralement rien à faire aujourd'hui à mon travail, ce pourquoi d'ailleurs je suis payé grassement, eut égard au jour férié. Buvant mon café pendant qu'il est encore chaud, et regardant les reflets de cette cité déserte, je me dis que je ne connais personne qui vive dans cette cité, dans ce conglomérat d'architectures assez mal foutues et prétentieuses s'agissant des immeubles de bureau, non je ne connais personne qui vive, j'y travaille c'est tout, et le soir ou le matin, après une nuit au travail, revenant de mon travail, rentrant chez moi, je suis souvent rassuré de retrouver mon quartier tranquille et ma petite maison élégante qui abrite ma famille. Il y a deux ou trois ans je ne sais plus, j'étais fort grippé au travail, j'avais regardé dans les pages jaunes sur internet pour trouver un médecin qui m'aurait reçu en consultation un rapide, j'en avais trouvé une qui m'avait donné son adresse sans plus d'indication et c'était effectivement dans cette barre d'immeubles à la façade faussement irrégulière que j'avais eu beaucoup de mal à trouver l'adresse, les gens qui habitaient là étant d'un mauvais secours pour m'indiquer mon chemin, ce dont je ne leur en voulais pas, cet urbanisme n'a pas d'échelle humaine, Terry Gilliam avait été particulièrement inspiré de choisir cette cité pour tourner les scènes extérieures de Brazil et notamment celle de l'arrivée héroïque du plombier. J'étais arrivé en retard au rez-de-chaussée d'un immeuble dont le délabrement m'aurait presque fait fuir. Et c'est ce dont je me souviens en regardant le spectacle des premières lumières du jour sur ces façades deshéritées. Je travaille ici, mais je n'y vis pas. Je pense à cette citation de Rabelais que François Bon a mise en exergue de son dernier livre Daewoo: " la moitié du monde ne sçay comment l’aultre vit ". |