Le Bloc-notes du désordre |
samedi, juillet 31, 2004
samedi 31 juillet Entretenir. Quel travail d'entretenir une telle maison! Un été peut passer tout semble remis en état et l'été d'après il y a tant et tant de choses qui doivent être de nouveau réparées ou refaites. Les parents ont acheté cette maison en 1977. Les premiers étés étaient entièrement consacrés à sa remise en état. Il y a eu des périodes de découragement, je me souviens de cet été passé à refaire la cuisine, les 17 kilos d'enduit à l'eau patiemment étendus à la spatule et au pinceau. Et l'été d'après, la porte de la cuisine qui s'ouvre, tout le plâtre est parterre. Apprendre aussi à laisser des fenêtres ouvertes dans la maison pendant tout l'hiver pour que l'air circule et chasse l'humidité. Abattre un figuier la délicieuse odeur de chocolat quand la tronçonneuse mord dans la chair tendre du bois de figuier parce qu'il pousse contre un mur de la maison et devoir dix ans plus tard en faire autant, le figuier a repoussé, ce n'est pas un combat très équitable que celui de l'homme contre la nature, quand l'homme s'épuise la végétation continue son travail de sape. Alors aujourd'hui repeindre le plancher de la cuisine à la laque, une laque rouge basque, une drôle de couleur me direz-vous pour un plancher, je crois que ce plancher a toujours été de cette couleur. Ca aussi il faut l'entretenir, maintenir dans cette maison la constance. Parce que c'est ici que nous trouvons la paix, chaque été. vendredi, juillet 30, 2004
vendredi 30 juilletLe crapaud a peu de chances contre la couleuvre de Montpellier, long serpent noir, pourtant il fit face longtemps, se gonflant tant qu'il pouvait, mais à vrai dire cela n'impressionna guère la couleuvre qui finit par engloutir la tête toute entière du crapaud et le reste du corps aurait sûrement suivi si Gégé n'était intervenu, pourchassant la sale bête jusque dans le fin fond de son trou. Il incendia le trou, puis au contraire le noya, il avait juré la perte de ce serpent. Asphyxié le serpent sortit la tête pour recevoir un immense coup de bâton de Gégé. Le serpent retourna dans son trou, mais ce n'était pas suffisant, Gégé alla chercher dans la remise des outils un morceau de fil de fer qu'il crocheta en un hameçon à l'aide duquel il parvint à extraire l'animal que nous croyions mort. Je fis force photos, Gégé fit la malin et faisait semblant de mordre le serpent. Il finit par se débarasser de ce coprs désormais sans vie en le lançant dans le champ en contrebas. Nous nous préparions alors à aller à la rivière, avant de partir Gégé veut me montrer où il a jetté le serpent, ne le voyant plus il pense qu'un charognard ou un corbeau a déjà emporté ce butin, mais en fait non le serpent tout raide encore il y a cinq minutes est en train de se carapatter le terme est sûrement mal choisi pour un reptile je vois alors Gégé aller chercher sa machette dans le coffre de sa voiture et de descendre couper le serpent en quatre morceaux trois coups de lame il remonte, et j'ironise sur le fait qu'il y a dix minutes Gégé faisait le malin en faisant mine d'avaler la couleuvre, au propre. Gégé devient tout blanc. Et passe ses nerfs sur les rejets du tilleul que je me promettais de couper de toute façon. Gégé est devenu une légende dans le hameau, désormais nous l'appelons le tueur de serpent à neuf doigts oui, Gégé joue de la guitare avec seulement quatre doigts dans la main gauche. Je décris mal les scènes d'action. jeudi, juillet 29, 2004
Jeudi 29 juillet Faire revenir des oignons dans le l'huile de noix, quand les oignons commencent à roussir, y insérer les pignons de pin. Dresser les truites dans des papillotes d'aluminium, saler, poivrer, incorporer des dès de citron, couvrir avec les oignons et les pignons de pin, faire cuire au four (20 minutes à 300°) ou à la vapeur (10 minutes). Chaque fois que je mange de la truite, me revient cette anecdote mentionnée par Marguerite Duras dans la Douleur à propos du retour des camps de Robert Antelme ou comment ce dernier, rapatrié en urgence, tandis qu'il allait mourrir, se croyant donc presque mort, exprima une manière de dernière volonté, manger de la truite. Est-ce si bon la truite? Celles vendues sur la marché de Villefort, puisées vivantes dans un grand bac d'eau, assomées au gourdin puis vidées en quelques coups de couteau précis, oui ces truites là valent bien une dernière volonté. Nouveaux essais de vidéos courtes. mercredi, juillet 28, 2004
![]() Mercredi 28 juillet Ce que j'admire tout particulièrement chez mon ami Gégé, c'est la précision de ces gestes, cette manière de se servir de quelques outils, comme ils tombent facilement dans ses mains et de courber les choses pour les réparer. Il y a là un pouvoir sur la matière dont je suis envieux. C'est aussi une attention de tous les instants, passer devant un prunier sauvage en allant à la Cèze, retirer son T-shirt et en faire un panier de fortune, demain nous mangerons de la tarte aux prunes, pour le coup je serai heureux de participer en préparant une de ces pâtes brisées dont j'ai le secret je vous le donne bien volontiers, au beurre et à la farine, ajouter un peu d'huile d'olive et du sel, réserver la boule de pâte au réfrigérateur dans un bol pendant au moins une heure. J'entends Gégé qui farfouille dans les outils disparates du père, trouve une spatule un peu rouillée et pas exempte de quelques traces de platre anciennes, ne blâme personne, trouve une feuille de papier de verre et nettoie rapidement la lame. Le voilà parti refaire le trou dans le plafond de notre chambre. Trois jours plus tard, une dernière couche de platre, il n'est même pas utile de poncer, nul ne pourrait voir que là, à cet endroit, le plafond s'est écroulé. La même réparation m'aurait pris des heures. N'aurait pas été aussi bien faite. Et qu'est-ce qu'on m'aurait entendu pester contre ceci et cela! Gégé, on l'entend de temps en temps jurer en Croate, c'est assez grossier pour ceux qui comprennent, mais c'est dit sans hargne. mardi, juillet 27, 2004
mardi 27 juilletLa vie est tout de même curieuse. Non, ce que je veux dire c'est que certains voisinages sont surprenants. Une journée peut commencer dans la détresse et se terminer dans un dénouement très heureux, ou l'inverse, je ne m'arrête plus à cela. En revanche je trouve inquiétant et miraculeux à la fois que des pensées rivales presque puissent être aussi étanches l'une de l'autre. Cet après-midi, au bord de la Cèze, je jouais avec Nathan, je le laissais me recouvrir de cailloux, de ces schistes typiquement plats, j'aimais le calme et aussi cette précision de Nathan dans le placement de chaque pierre, comme en tout jeu de construction, je devenais calme à mon tour allongé sur les galets et les pierres chaudes pesant sur mon ventre et mon visage, je m'astreignais à une respiration la plus tranquille possible pour que l'édifice de Nathan ne soit pas mis en péril par les mouvements de ma poitrine, mon appareil-photo était à portée de main, je ne voyais déjà plus très bien ce que je faisais, puisque j'avais des pierres déjà sur le visage, mais je me suis pris en photo, comme ça en aveugle. Plus tard quand je me suis relevé, j'ai regardé les photographies que j'avais prises de cette façon et j'ai eu l'idée de refaire ces photographies en réglant mieux mon appareil, j'aimais cette idée du visage qui était recouvert par des pierres et je me fis la réflexion que ce serait là une très bonne séquence d'images pour un des cauchemars du personnage de la Vaisselle. Angoissante vision tout de même que celle de ce cauchemar. Et n'est-ce pas hasardeux de faire naître de telles pensées quand je suis en train de jouer avec les enfants? lundi, juillet 26, 2004
Lundi 26 juillet. Cette année j'étais parti à Villefort avec Nathan, pour acheter de la peinture et quelques autres fournitures. Nathan était calme, sage, obéissant comme il n'est pas toujours, pas si souvent en fait. Il me tenait la main dans la longue rue de Villefort, j'aime par dessus tout marcher avec Nathan quand sa petite main chaude est dans le mienne. Nous étions remontés dans la voiture, j'avais dûment sanglé Nathan à l'arrière de la voiture et j'avais décidé, une fois n'est pas coutume de prendre la route du haut, c'est-à-dire, celle qui passe par la forêt de grands hêtres du Mas de l'Ayre, et au travers d'eux on voit le plateau ardéchois, plutôt que de passer par la vallée de la Cèze. Je ne guétais pas particulièrement l'heure, j'avais bien le temps de rentrer pour déjeûner. Je ne pensais à rien en particulier, de temps en temps je jettais un coup d'oeil dans le rétroviseur pour constater que Nathan était tout entier absorbé par le spectacle de la route, il était paisible, son front sans plis. J'étais bien, je crois que c'est cela que l'on dit, et puis, ma pensée s'est égarée et elle est naturellement arrivée sur ces rivages agités, que je ne fuis pas, non, je sais la fuite impossible, la pensée de cette mort violente, il y a onze ans maintenant, vers midi. Nathan est brièvement sorti de sa rêverie qui a demandé: "Papa?", la gorge serrée, j'ai répondu: "oui mon petit garçon", et nous avons parlé, cela m'a fait du bien. dimanche, juillet 25, 2004
![]() Dimanche 25 juillet Mon fils Nathan. Mon coeur se serre souvent quand je pense à Nathan, mon petit garçon. Je n'ai pas très envie de dire ici ce dont il souffre, je ne peux cacher qu'il avance avec lenteur dans la vie. Qu'Anne et moi nous faisons un sang d'encre pour lui, que je ne suis pas toujours un très bon père avec Madeleine, que c'est injuste parce que je suis terriblement exigeant d'elle, je dépense sans doute toute la patience donc je suis capable avec Nathan, dont je me fais une fête des moindres progrès. Anne et moi notons tout. Cet été Anne a pris le relais de cette prise de note. J'avais commencé à le faire dès les premières séances chez la psychologue, j'avais le sentiment qu'il fallait garder trace de tout, que dans le présent qui deviendrait passé des clefs seraient profondément enfouies qu'il faudrait pouvoir retrouver par la suite. Anne ces derniers temps a consigné les progrès et les attentes, ce n'est pas, Dieu nous garde, un tableau à double entrée ou double colonne, non ce sont des notes. Nathan devient plus courageux dans l'eau et participe davantage, de jour en jour, à la baignade, quand nous descendons à la rivière, en revanche il mange toujours aussi salement. Ce sont tant de minuscules notations dont nous espérons que mises bout à bout elles prennent un peu d'épaisseur que certaines d'entre elles puissent être éclairantes pour la psychologue qui n'a peut-être pas besoin de tout cela après tout. Certains jours je crois beaucoup à toutes ces notes et d'autres jours encore, je me dis que je perds mon temps, que nous perdons notre temps. Je n'aime pas ces jours qui me voient pareillement découragé, chaque fois je m'exhorte à me redresser et à lutter encore, à me dire qu'il nous appartient à nous les parents de Nathan de lutter jusqu'au bout. Il est souvent difficile de savoir ce qui peut bien passer par la tête de Nathan comme on dit, mais il est un fait certain c'est que souvent quand je suis au bord des larmes en regardant cet être souvent égaré, il vient vers moi et m'offre une parole qui ne manque pas d'à propos, ou vient aussi pour que je le prenne dans mes bras, comment peut-il toujours savoir que c'est précisément à ce moment là que cette tendresse me sauve? |