samedi, juillet 17, 2004
Samedi 17 juilletJe suis un drôle de zouave. De retour à Fontenay pour le week-end, le temps de travailler et de repartir dans les Cévennes après une courte halte à Autun, je lis dans le courrier, amassé pendant une dizaine de jours d'absence, une lettre de refus d'un éditeur qui s'était pourtant d'abord annoncé favorablement à une Fuite en Egypte mais qui soudain ne supporte plus les points-virgule omniprésents dans le texte et me parle d'artifice. Cela m'agace. Je ne trouve pas le sommeil, je ne cesse de penser à ces milliers de points-virgule qui ponctuent le texte et qui d'après moi sont l'ossature du récit et on me parle de décoration. A minuit et demi, je me relève, allume l'ordinateur et tente de reprendre le texte sans les points-virgule et à deux heures du matin, je suis exténué et en colère. Cela ne fonctionne pas du tout, tout s'écroule. Je tente de me recoucher dans le canapé du salon mais la fatigué n'aide en rien, j'ai peur. Oui j'ai peur de l'égorgeur nocturne je ne suis pas tranquille la nuit ; j'ai cette drôle de peur ; je redoute qu'on vienne m'égorger dans mon sommeil ; je crois que c'est ce qui me cause le plus d'effroi dans la vie ; quand elle était encore là ; je veux dire avant l'accident ; avant qu'elle ne meure ; quand nous dormions ensemble ; j'avais moins peur ; cela me pesait ; mais moins ; je finissais par m'endormir ; malgré tout ; c'était cela ; seul je ne fermais pas l'oeil terrorisé par cet égorgeur nocturne imaginaire ; n'étant plus seul ; cette angoisse tombait ; à croire que je trouvais quelque réconfort que ce puisse être elle qui fût égorgée endormie et non moi ; et je finis par prendre mes affaires et faire ce que toujours je finis par faire en pareil cas: je vais dormir dans ma voiture, allongé cassé en deux sur la banquette arrière. J'ouvre même un peu les carreaux par souci de ne pas étouffer de chaleur j'ai beaucoup moins peur de la rue que de ma propre maison je suis tout de même un drôle de zouave, je m'endors tout de suite dans l'inconfort de cette banquette arrière. A deux pas littéralement de ma maison et de mon lit. Tout le jour je ne cesse de repenser, seulement aidé de quelques heures disparates de sommeil, à ces maudits points-virgules, je suis catastrophé qu'il faille les remplacer et ce faisant tout changer. Le soir chez Emmanuelle, je l'accable, elle et Anne-Pauline et Gégé venus dîner aussi, avec mes points-virgule. Eux me sont fidèles et ne jurent pas la fin des points-virgule. Je bois d'importance, encouragé par la chaleur de mes amis. Vers minuit je me lève, pour partir, j'ai le vertige et je vacille, je me rassois, Emmanuelle m'annonce que je vais dormir sur place, que ce sera plus sage. Je dors profondément et d'après ce que j'ai compris après avoir assomé tout le monde avec mes points virgules j'empêche tout le monde de dormir avec mes ronflements. Ce que ça donne sans les points-virgules (après deux heures de labeur acharné pour modifier ce qui avait déjà coûté de nombreux efforts) : Je vous arrête tout de suite . Je ne l'ai pas tuée. Elle est morte. C'est vrai. Mais je ne l'ai pas tuée. Ce n'est pas moi qui l'ai tuée. D'ailleurs personne ne l'a tuée. Elle s'est tuée toute seule. Non. Ce n'était pas un suicide. Elle ne s'est pas tuée exprès. Elle est morte dans un accident de voiture. C'est elle qui conduisait. Elle n'était pas mauvaise conductrice pourtant. Non, elle aurait aussi bien pu mourir d'un cancer ou d'une maladie rare de l'épiderme, une maladie dont nous aurions pu, elle et moi, constater chaque jour les progrès sur sa peau, elle avec peur, certaine que cette progression la conduirait où on ne peut plus aller plus loin, moi avec un peu de dégoût tout de même, ce dont je me serais toujours caché. Oui, je ne lui aurais jamais dit que certaines de ses plaques, de ses rougeurs, étaient pour moi rebutantes. D'ailleurs elle aurait beaucoup tenu à ce que nous fissions l'amour jusqu'au bout. " Jusqu'au bout ", aurait-elle dit si souvent. À la fin elle aurait même arrêté toute contraception. Et elle m'aurait dit qu'elle voulait que je reste en elle jusqu'au bout. Parce qu'elle aurait bien entrevu qu'il lui restait si peu à vivre. Je me serais demandé ce qu'elle aurait ressenti quand mon sperme l'aurait atteinte. Cette vie future, dans son corps à elle, son corps de presque morte, de moribonde. Non, décidément, il m'en fallait de la résignation pour lui faire l'amour. Je m'efforçais de rester bien concentré, de ne pas penser. Je me serais dépensé sans compter pour bien lui faire l'amour, c'est-à-dire pas seulement pour conduire ma barque à bon port, ce qui en soi lui aurait déjà montré que je l'aimais encore, elle à qui je pouvais faire l'amour jusqu'au bout, non, je faisais de mon mieux pour qu'elle aussi conçoive du plaisir de ces étreintes qui n'avaient rien de simple. Elle n'aurait jamais eu autant envie de faire l'amour qu'avec ce corps rongé par la maladie. Elle aspirait la vie dans ses étreintes comme un noyé happe des goulées d'air dès qu'il parvient à sortir sa bouche hors de l'eau. Elle aurait fait l'amour chaque fois comme si cela avait été notre ultime étreinte. Parfois je me serais dit : " cette fois-ci, c'était la dernière ", et puis, non, quelques jours plus tard elle serait parvenue à réunir encore ses forces pour m'offrir ce corps amaigri et criblé de marques. Elle n'aurait pas dit tout cela. Elle n'aurait jamais verbalisé ce désir soudainement impétueux et exigeant. Elle ne m'aurait pas dit, même en paroles approximatives, d'où lui venait cette appétence urgente. Je n'aurais pas pu lui en vouloir, dire avec les mots, prononcer les phrases qui disent que, oui, l'on sait sa fin prochaine. Je suppose que cela demande un courage hors du commun. Aurais-je tant de cran en de tels moments ? Rien n'était moins sûr. Oui, je n'aurais jamais une telle force morale quand mon tour viendrait. Regarder la grande faucheuse dans les yeux et lui dire que non, elle ne vous fait pas peur, nul ne fait le malin devant la mort. Alors oui, je me serais dit : " si elle, elle a le courage de regarder les choses en face, il ferait beau voir que je n'ai pas le cœur de lui faire l'amour ". Toute décharnée qu'elle fût, malade, jaunie, n'étaient-ce ces plaques rouges, carmin. Certaines purulentes formeraient des croûtes après quelques jours, ces squames pèleraient, et s'ourleraient comme le bord des feuilles de nénuphars. Oui, c'était cela, son dos me donnait à penser à ces étangs entièrement mangés par la croissance rapide des grandes feuilles aquatiques, et au centre de ces marques, des bourgeons plus clairs, des petits monticules, minuscules volcans de pu, la fleur du nénuphar éclose. Le soir j'aurais du l'aider à soigner les plus étendues de ses rougeurs, les enduire de bétadine. Elle se serait allongée sur le lit, à plat ventre, et je l'aurais badigeonnée de cet épais concentré vermillon. Puis, j'aurais du lui faire des compresses. C'eut été à ces occasions, avant que je ne la soigne, qu'elle m'aurait demandé de lui faire l'amour. Je ne lui aurais jamais résisté. Comment aurais-je pu lui refuser ?: dans cette volupté laborieuse elle aurait peut-être trouvé un inespéré réconfort, aussi passager fût-il. Nous nous serions roulés dans les draps maculés de ces tâches de désinfectant. Les oreillers tiendraient longtemps en eux l'émanation de l'antiseptique, cette odeur tenace des soins du matin ou de la veille au soir. Ses cheveux, sa peau, tout son corps, sentiraient le désinfectant. Contre la douleur et les démangeaisons chroniques, notre médecin ne serait pas avare de prescriptions de morphine. Elle connaissait d'ailleurs mon goût prononcé pour cette drogue et elle oscillerait sans cesse entre le besoin d'en avoir des quantités suffisantes pour elle-même et sa peur que j'en fasse usage, que je profite de l'aubaine pour lui en dérober quelques cachets, mais, de même que je n'aurais jamais piqué dans l'assiette de nos enfants, je n'aurais voulu un seul instant courir le risque qu'elle manquât de morphine. Un soir, elle m'en aurait donné un peu. Je lui aurais demandé : " tu es sûre ? " Et je crois que cela lui aurait fait plaisir de ne pas en avoir besoin ce soir là, de pouvoir m'en offrir un peu. Je n'aurais pas craché dessus. J'aimais tellement le calme que procure cette drogue, cette ataraxie soudaine et comme elle gomme aussi le passé proche. J'aurais pu oublier combien me coûtait de peine de lui faire l'amour dans son état. Faire l'amour, entre nous, entre elle et moi, du temps où elle n'était pas encore atteinte de cette maladie incurable, de faire l'amour donc, cela n'avait pas toujours été très très bon, comme cela peut être bon de faire l'amour, non, ce n'était pas mauvais non plus, il y eut même des moments de félicité, mais nous n'en étions plus là, nous n'en étions plus à l'enchantement ; nous n'en étions plus au temps de la curiosité simple, de l'envie d'essayer de nouvelles caresses. Vers la fin, à cause de cette maladie de la peau dégénérative, je crois qu'elle ne sentait plus bien mes caresses. Ses sensations étaient abîmées. Et pour ma part, le dégoût était tel que l'orgasme même, ce chahut irrépressible du corps, ne parvenait pas toujours à m'en détourner, c'est dire.
Mais en fait non. Non, ce n'est pas comme cela qu'elle est morte.
Non. Comme je l'ai dit, elle est morte dans un accident de voiture. Il y a six mois de cela. Nous l'avons incinérée. Son corps je n'ai pas voulu le voir. Je veux dire avant qu'on ne la calcine. Parce qu'une fois incinérée, si, ses cendres, je les ai vues. Mais pour moi les cendres, ce n'est plus tout à fait la personne qu'on vient de perdre. Elle avait voulu d'ailleurs qu'elles soient disper-sées dans un potager ou un verger. Nous n'avions pas nous-mêmes de jardin, un jardinet en fait, c'était cette modeste étendue de pe-louse pelée devant notre pavillon qui ne pouvait décidément pas se dire jardin. Je trouvais délicat de le proposer aux seuls amis que je connaissais et qui habitaient à la campagne, et qui de fait culti-vaient leur potager. Et puis finalement si, je leur avais demandé. Ils avaient accepté. Sans enthousiasme on s'en doute. Je crois qu'ils étaient très gênés. Ils n'ont pas osé refuser. Je les comprends un peu. Mais ce n'est pas non plus comme si j'avais eu le choix. C'était une dernière volonté après tout. Ils ne m'en ont plus jamais parlé. D'ailleurs je ne les vois plus. En y réfléchissant je me de-mande si ce n'est pas cet incident qui a jeté un froid entre nous, comme un seau de cendres sur la tête, comme on dit. Non, voir son corps à la morgue on me l'a proposé. Mais je n'ai pas voulu. Bien sûr je n'ai pas voulu non plus que nos enfants la voient. Je veux dire, morte.
Ils sont encore tout petits ; ils comprennent difficilement ce qui est arrivé.
J'ai deux enfants. Oui, je ne peux plus dire : " nous avons deux enfants ". Il faut que je perde ce genre d'habitudes, ces tics du langage, ce qui vient immédiatement à la bouche. Et puis ; se rendant compte de ce qu'on vient de dire, ces paroles non réflé-chies laissent un arrière-goût pénible, comme de mettre la table pour quatre, et se raviser et de retirer un couvert. Non, je ne suis pas allé voir son corps avant la mise en bière, à la morgue, j'ai préféré garder le souvenir d'elle comme elle était quand elle était en vie. Elle n'était pas extrêmement belle. C'est étrange de parler de la beauté des corps comme cela, ex-trêmement belle. Je ne crois pas avoir déjà vu une femme extrê-mement belle. Elle n'était pas moche non plus. Moi je la trouvai belle à sa façon. Mais je me doute bien que les autres hommes ne la trouvaient pas belle. Je n'ai pas des goûts très ordinaires en matière de femme. En fait mes goûts ne sont pas très communs pour de nombreux domaines. Oui, c'était cela : s'il y avait eu à mon égard le moindre trait qui fût à retenir, c'eût été la rareté de mes prédilections. Non, vraiment, j'aimais mieux garder le sou-venir de son visage, tel que je l'aimais. Le visage de celle que j'aimais.
D'ailleurs j'aurais préféré garder le souvenir de son visage avant qu'elle ne fût atteinte de ce mal de la peau qui l'aurait em-portée rapidement. Morte, j'aurais voulu oublier du tout au tout ces traits saccagés par la maladie.
Mais elle est morte dans un accident de voiture.
posted by Philippe De Jonckheere at 10:11 PM
vendredi, juillet 16, 2004
Vendredi 16 juilletVoyage. Orage de grèle. Les uns paniquent, les autres s'aglutinent sous les ponts pour protéger leur carosserie. Je vois un motard en difficulté, mais j'arrive trop tard à sa hauteur pour lui porter secours, il a trouvé un abri qui semble faire l'affaire. Je poursuis avec prudence, je roule avec lenteur, 40 ou 50 kilomètres heure: tout d'un coup cette colère du ciel s'estompe et fait pace à un soleil radieux et chaud. Le route luit de cette eau ruisselante désormais frappée par un soleil de plomb, devant moi une autoroute comme un billard qui traverse une campagne riante, dans mes rétroviseurs cependant le ciel est anthracite, un rétroviseur cela donne à voir ce qui vient vers vous, le futur, et aussi ce que nous venons de traverser, le passé, drôle de miroir!
posted by Philippe De Jonckheere at 8:22 PM
jeudi, juillet 15, 2004
Jeudi 15 juilletPremière tentative de vidéo en utilisant cette option mineure de mon appareil-photo numérique. En fait je ne sais pas du tout filmer, je me souviens qu'aux Arts Décos, dès que quelqu'un faisait de la vidéo je ne faisais pas mieux que les autres, je n'en ai plus l'enregistrement, mais j'avais tout de même réalisé une vidéo de deux ou trois minutes où la caméra voyageait à tout allure à ras de terre dans les allées du cimétière du Père-Lachaise, le tout sur une musique de Terje Rypdal, c'était d'un goût très subtil, je vous assure l'image bougeait dans tous les sens, comme si les étudiants enfin libérés de la contrainte purement bidimensionnelle de leurs dessins se saoulaient soudain de mouvements de caméra, tous les étudiants?, non une petite étudiante résistait bien à cette mode et au contraire ne bougeait pas d'un poil sur ses vidéos, c'étaient les seules vidéos dont je me souvienne encore. Depuis, j'en ai pris de la graine, toutes les rares fois où j'ai eu l'occasion de tenir une caméra vidéo dans les mains, je me suis astreins à ne pas bouger, à rester absolument immobile et laisser les choses se faire dans le cadre, ce qui ne fonctionnait pas toujours, même rarement, mais au moins dans mon environnement familial je passais pour un bon cameraman parce que cela ne bougeait pas de trop. Je n'abusais surtout pas de trop de la fonction de zoom. Première tentative donc. Attendri comme je suis de ces gazouillements enfantins, nul doute que je vais vous accabler encore pendant ces vacances des exploits divers de mes enfants, je m'en excuse par avance.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:58 PM
mercredi, juillet 14, 2004
mercredi 14 juillet
Monter à la garde de Dieu pour faire les photographies de l'épisode de la Vaisselle. 
Les fils blancs et anthracite n'allaient pas tarder à se confondre. Entre chiens et loups pour exprimer les choses différemment. Les vestiges de la clarté crépusculaire donnaient en plein. Il était ivre de cette bouteille de genièvre trouvée miraculeusement, ici, dans le Sud, dans cette petite épicerie de Joyeuse. Il devait s'en boire une toutes les décades dans cette région. Il sourit en pensant que la consommation de genièvre dans cette région en un siècle devait correspondre à celle, en l'espace d'une minute, dans tous les bistrots de Lille réunis. Comique en effet. Et pourtant à Lille, il se buvait bien du pastis. Tandis que du genièvre, dans le Sud, une bouteille tous les dix ans. La différence entre les villes de Florence et de Knokke-Zult, c'était qu'à Knokke-Zult, on rencontrait des filles qui s'appelaient Florence, et à Florence, il était plus rare de rencontrer des filles qui s'appelaient Knokke-Zult. Ivresse. Il marchait les yeux grand-ouverts. Comme pour manger les dernières lumières de la journée. Il s'éloignait, il s'en rendait bien compte, mais il n'en avait cure, de cette insouciance faite de liqueur. D'un pas mal assuré, son corps entier allait à l'Est de l'avant, le buste précédent les jambes. Ou était-ce l'Ouest? Se dirigeant, il lui semblait vers les dernières lumières, c'était donc l'Ouest, là où le fil blanc résistait encore quelques instants à la phagocie gloutonne de l'anthracite, c'était donc l'Est. Les ronces lui battaient les tibias, bien au travers du pantalon, mais le vrai bouclier restait le genièvre pas mièvre. La fraîcheur venait aussi qui emboîtait le pas de l'obscurité, ses bras se hérissaient de cette fraîcheur ténue mais tenace, qui s'installait, durablement, pour la nuit. L'humidité vint d'un coup, une semonce. Ses pieds demeuraient la dernière partie dolore de son être. Ses yeux aussi, qui se nourrissaient, béants, des derniers feux éteints.
Il chuta
Se releva
Tituba
Chuta, à nouveau
Se releva
Ajusta son équilibre
Sa balance, son assiette
Repartit.

Ses yeux ne distinguaient plus les lumières dernières, les ultimes jours. En perdant l'Est de vue, il perdit le Nord. Mais il avançait toujours. Il y mettait du corps, du coeur, je veux dire du sien, je veux dire qu'il y mettait du sien. Ses pas, sous lui, ralentissaient, il se dit que devant était devenu flou, incertain. Pour autant qu'il le sache, il pouvait très bien tourner en rond. Et pour décrire un cercle, il n'y avait pas de hâte. Il pouvait encore marcher, certes, mais ce n'était pas très utile, aussi ralentir le laisserait mieux pressentir quand les jambes, lasses, se déroberaient finalement. Il pourrait prendre les devants, comme on dit, prendre ses dispositions. Tourner en rond. Ce qui le ramenait, inévitablement, inexorablement, impitoyablement à la beauté intrinsèque de la définition du cercle. Un cercle est l'ensemble de tous les points équidistants d'un même point, lequel point devient le centre de ce cercle. Partir sans coup férir à la recherche de ce centre. Par définition ça permettrait d'arrêter de tourner en rond. Le centre trouvé. L'imprécision, là n'était pas la question. S'arrêter, enfin et en fin de course. Regarder alentour. Il y avait belle lurette que le blanc et l'anthracite ne faisaient plus qu'un. Il n'y voyait plus; déjà depuis un moment. Quelques points lumineux bien que le ciel ne portât pas d'étoiles non juste ces petits points, lucioles de cônes et de bâtonnets excités par la fatigue, ou l'ivresse, rien n'était à exclure, c'était selon, ce qui ne veut rien dire, vraiment. Ne tenir aucun raisonnement, rien ne tiendrait debout de toute manière, ça raisonnerait comme un tambour, la base faisait défaut, avait déserté, c'était comme le reste, ça fuyait et ça fuyait, dans les deux sens. Dans les deux sens du terme aussi. Se déshabiller, il ne restait plus que ça à faire. Tombèrent chemise, pantalon, caleçon, chaussettes, chaussures, nu. La queue dressée. L'ivresse était comme ça. Qu'en faire de toute manière. Trasciner n'était pas une issue, vraie. La semonce raisonnait qui tapait dans les tempes, la semence reflua. Tomba aussi l'érection. 
Tomba.
Il est parterre, et il est tombé.
Je ne voyais décidément pas ce qu'il y avait de comique à cela.

Tout à l'heure, se relever, à l'occasion, s'il en avait le temps. Pas de précipitation inutile. Ne pas s'exalter. Comme disait l'Autre, je feins de ne plus savoir qui, mais je le sais parfaitement, j'en fais mon secret, voilà tout. To the happy few, comme dirait l'autre Autre. Il pouvait entendre le vent s'engouffrer dans la bruyère, avant même qu'il ne le frappe, en plein visage. Il releva le front, pour mieux s'y prêter. Toute résistance était futile, il était cerné. On pouvait, comme ça, tergiverser à loisir, je ne restais pas persuadé que ce fût là pour le meilleur, mais il faut reconnaître que cela soulage, il en convainc. Mais à propos de quoi ? L'esprit, comme la bouteille, étaient vides. La bouteille, elle, elle lui était tombée des mains, il avait fini de la lire, quelque part, un peu plus loin, en amont, en dehors de la périphérie du cercle. Il lui semblait. Il n'en était pas très sûr. Il pouvait rebrousser chemin pour s'en assurer. S'en convaincre. Mais à quoi bon? Une bouteille de jeunes mièvres, de genièvre, échouée dans la garrigue, un parfum d'ordure inattendu, c'était là tout le charme. De la trouvaille. On dit libre comme l'air, mais on le dit, comme ça, tellement à la légère. La formule devient éventée. Il savait de quoi il retournait, lui qui en était entouré d'air, n'était-ce, et c'était là une exception de taille, ce sol de la garrigue, sur lequel il avait posé, en toute connaissance de cause, son séant. Se relever et avoir l'air digne. Si on voulait, comme ça, employer les grands mots. Séant au lieu de cul. Le chemin parcouru donnait des ailes, mais la garrigue était là qui vous les rognait, la garrigue des mots, comme de bien entendu. La clôture était plus ou moins vaste, la nudité n'aidait en rien, elle était un subterfuge, comme un autre, elle avait au moins le bon goût d'être agréable, sans jouer sur les formules. Elle était arrêtée, un choix arbitraire, peut-être, mais résolu; comme il faut choisir entre le point et le point-virgule; "nuance", Pointa-t-il de l'index. On était trop souvent tenté de s'accorder, un peu facilement, de béantes approximations, en dépit du bon sens. Il ne fallait tout de même pas l'oublier.

Passer souplement d'une idée à l'autre et bien marquer les paragraphes. Les gens s'imaginent. À tort, bien souvent. Dans l'ouverture anglaise, par exemple, il convenait de n'opérer des transitions qu'à bon escient. Ne pas espérer, toujours par exemple, d'opter pour la Nimzovitch sans consentir certains sacrifices, notamment faire son deuil en bonne et due forme de l'aile-roi. Ne pas systématiquement passer du coq à l'âne, et vouloir trop embrasser. Ceci étant dit, il fallait maintenant penser à la remontée. La voiture était ailleurs en contrebas. Toute chose avait une fin. Et il n'envisageait pas de s'attarder. On était sans cesse ramené à des réalités qu'il n'est pas nécessaire de nommer.

La route était sinueuse; euphémisme!, s'écria-t-il.
Puis aimez-vous Bartok?
Dans un murmure, comme moi je l'aime.
Un virage à gauche, pris de manière gauche, puis à droite, mais toujours pris de manière gauche, tout ceci dans une alternance parfaite, ou bien c'était un virage à droite, un autre virage à droite, puis à gauche et de nouveau un virage à droite. C'était cyclique. Toute la difficulté résidait dans le passage d'un cycle à l'autre, en soi, un véritable virage à négocier. Mais ne nous emballons pas. Ne pas s'exalter.
Le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des côtés adjacents, ce qui était d'aucune utilité en ce moment, mais mieux valait ne pas l'oublier, cela pouvait s'avérer utile d'un moment à l'autre.
Virage à droite. 
1 e4 c6
2 Nc3 d5
3 Nf3 Bg4
4 h3
Though the two knights variation was quite popular in the 40's, 50's and early 60's, it has become a rather rare visitor to top quality events. This is easy to understand as the line simply doesn't give White that much!
4 ... Bxf3
5 Qxf3 e6
6 d4 Nf6
et les hostilités pouvaient cette fois reprendre, cette fois au centre

Virage à droite,
on était dans l'alternance droite, droite à nouveau, gauche, gauche.
Es schlottern unter ihm die Knie
Ohnmachtig bricht er jah zusammen.
Er wahnt: es sause strafend schon
Auf seinen sunderhals hermeider
Der Mond, das blanke Turkensschwert.
Virage à gauche, le prochain virage sera à
gauche.

Quelques carrées utiles
11 au carré = 121
12 " " " " = 144
15 " " " " = 225
36 " " " " = 1296
47 " " " " = 2209, ce dernier carré n'était d'aucune utilité, dans aucun calcul dont il puisse se rappeler, mais indissociablement des autres, il s'était toujours souvenu que le carré de quarante sept était égal à deux mille deux cent neuf. Par ailleurs savoir que la racine quatrième de mille deux cent quatre vingt seize était égale à six, aussi improbable que cela puisse paraître, était d'une relative utilité dans la vie courante : cela permettait, entre autres choses, de savoir que la probabilité de tirer cinq chiffres identiques avec cinq dés, des dés à six faces, s'entend, et cela en un seul jet, était de un sur mille deux cent quatre vingt seize, une connaissance indispensable pour tout joueur de yam qui se respecte. Egalement, mais est-il besoin de le préciser un sur mille deux cent quatre vingt seize était de fait la probabilité de réussite de deux doubles de suite d'un chiffre donné, avec deux dés, toujours des dés à six faces, s'entend.
Virage à gauche.

Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez contre nous les coeurs endurcis,
Car si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci.
Vous nous voyez-ci attachés cinq, six
Quand de la chair que trop avons nourrie
Elle est piéça dévorée et pourrie
et nous, les os, devenons cendres et poudre
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.
Virage à droite.
C'était l'alternance droite, gauche et, droite, gauche qui reprenait ses droits. En tenir compte.

Cent cinquante deux mille trois cent quatre.
virage à gauche. En douceur. Restons prudents, ça prend tournure.

La leçon d'anatomie du docteur Nicolas Tulp par Rembrandt.
Noter l'habile contraste des tons chauds, presque vifs et foncés du bras dépecé, et des teintes grises, ternes et livides du cadavre, ainsi que la hardiesse de la composition triangulaire.
Virage à droite.

Le matelot gratte le fond de la quille avec le fer de l'herminette.
Virage à droite.


Egalement.
 
A droite. 
Faire attention
S'arrêter
Dormir.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:31 PM
mardi, juillet 13, 2004
Mardi 13 juilletLes cousins arrivent d'Albi, Adèle n'a pas fini sa sieste, tous sont dans la cuisine impatients de rencontrer la nouvelle cousine, de voir à quoi elle ressemble, quand enfin nous la descendons, Adèle est accueillie dans un concert de sourires ravis et passe de bras en bras, on dirait du rugby argentin.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:27 PM
lundi, juillet 12, 2004
Lundi 12 juilletSoudain dans la nuit, j'entends les pleurs d'Anne. Puis elle descend se faire un café, elle est à la fenêtre et elle fume une cigarette. La fenêtre est ouverte sur le vent du dehors qui bouscule, avec violence, le tilleul et le buis. Anne se fait du soucis pour Nathan. Aujourd'hui c'est elle qui pleure, un autre jour ce sera moi.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:25 PM
dimanche, juillet 11, 2004
Dimanche 11 juilletSe promener parmi les jeunes chênes et les fougères, la tête d'Adèle rejetée en arrière d'aise, endormie, pèse une tonne, mon bras est gourd, l'autre main prend des photos. Depuis que les enfants sont nés, j'ai appris à m'occuper d'eux d'une main et de tenter de continuer de faire ce que j'étais en train de faire de l'autre.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:15 PM
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