Le Bloc-notes du désordre |
samedi, juillet 03, 2004
Samedi 3 juillet La journée bien occupée à construire un faux disque dur en carton-pâte, pour le site de Karen et Ray, enfin terminé. Se prendre un peu les pieds dans le tapis, encore que je commence à être rompu à ce genre d'exercices. Certaines chausse-trappes fonctionnent pourtant encore. vendredi, juillet 02, 2004
Vendredi 2 juillet Ce qui ressort de notre entrevue avec la psychologue de Nathan lundi dernier, c'est que Nathan va mieux, oui, tous, nous voyons des progrès, ce sont des pas de géant, semble-t-il, comme si Nathan gravissait gaillardement la pente. Depuis le début de sa thérapie cependant, un épisode revient fréquemment sur le tapis, c'est celui de l'opération de réduction de hernie inguinale qu'a du subir Nathan quand il avait neuf ans. Et se tiennent tapies dans ce traumatisme toutes sortes de peur. J'ai proposé à la psychologue de consigner par écrit tous ces faits même ceux minuscules dont Anne et moi ne soupçonnons pas l'importance, Anne de son côté promet de regarder dans toutes les photos que nous avons de cette époque et d'essayer de voir s'il y a bien un avant et un après. Anne a effectivement cherché dans les nombreuses boîtes de nos photos de famille. Et on ne peut pas dire. On ne peut pas juger sur des photographies, j'accueille d'ailleurs cela avec soulagement, bien que cela aurait pu nous apporter un peu de lumière, mais j'explique si souvent à qui veut bien m'écouter que non, vraiment la photographie est surtout le domaine des menteurs, je ne suis pas mécontent qu'il m'en soit donnée une nouvelle preuve, comme par défaut. D'ailleurs la psychologue à qui je montre quelques photos aujourd'hui n'en disconvient pas et m'encourage de regarder plutôt du côté de nos souvenirs. Nathan quand il était tout bébé avait des excréments d'une taille imposante et apparemment d'une grande dureté. Les expulser lui coûtait visiblement des efforts pénibles. Le lendemain de sa visite chez la pédiatre, visite des huit mois et je plaisantais à l'époque que ces visites espacées n'étaient pas sans rappeler les révisions mécaniques de nos véhicules pour laquelle nous avions du retard, je remarquais en lui changeant sa couche une boule, telle un abcsès, à l'aine, du côté gauche. J'étais assez mécontent après la pédiatre qui n'avait pas détecté cette dureté en auscultant Nathan la veille. Aussi je repris rendez-vous avec elle le jour-même, je lui expliquais que je n'étais pas content qu'elle ne s'en soit pas aperçue, à vrai dire je la soupçonnais déjà de n'être bonne qu'à mesurer les périmètres crâniens. Elle nous envoya au service pédiatrique de l'hôpital de Beauvais. Une intervention chirugicale fut plannifiée rapidement. Je devais amener Nathan un mardi après-midi à l'hôpital et Anne ou moi devions passer la nuit avec Nathan à l'hôpital pourqu'il soit opéré le lendemain matin. Dans l'après-midi, Nathan du subir deux prises de sang, qui lui firent très peur, les deux infirmières qui pratiquèrent ce prélévement étaient brutales et maladroites et la deuxième de mauvaise humeur quand je lui fis remarquer que sa collègue aurait du prélever deux éprouvettes de sang lors de la première prise ce qui aurait évité cette deuxième prise. Le soir, j'eus beaucoup de mal à endormir Nathan qui était anormalement agité. Le soir vers neuf heures, Anne qui sortait de ses cours à l'antenne universitaire de Beauvais est venue me relever. C'est sa camarade Audrey qui m'a raccompagné à Puiseux. Julien qui gardait Madeleine est parti peu de temps après mon arrivée, Madeleine dormait. J'ai un peu travaillé mais le coeur n'y était pas, je suis allé me coucher, j'ai eu du mal à m'endormir. Je me suis réveillé avec effroi vers trois heures du matin. Je ne parvenais pas à me rendormir aussi je suis descendu et j'ai décidé de regarder une casette récemment enregistrée. Il s'agissait de Conte d'été d'Eric Rohmer dont je n'ai pas pensé grand chose, comme je ne pense jamais grand chose des films de Rohmer, que je regarde avec intérêt, mais dont je ne pense jamais vraiment quelque chose. J'ai passé la matinée à jouer avec Madeleine qui se demandait un peu où était sa mère et Nathan et je lui ai expliqué ce qu'il se passait vraiment selon cette habitude tacite que nous avons toujours eue avec Anne qui est de dire aux enfants exactement ce qu'il se passe, même si cela doit être de mauvaises nouvelles. Ou des choses pas faciles à comprendre par eux. Vers dix heures Anne a appelé de l'hôpital, un peu affolée, m'expliquant que Nathan était endormi mais qu'on l'avait cherchée, elle, un peu partout dans les couloirs de l'hôpital, pour lui demander de quel côté se situait l'hernie. C'est à partir de ce moment là que je me suis vraiment demandé quelle était la compétence du personnel soignant du service pédiatrique de l'Hôpital de Beauvais. J'ai dit à Anne que c'était le côté gauche, elle m'a demandé si j'étais sûr, je lui ai répondu, certain, en lui précisant qu'il s'agissait du côté gauche de Nathan, je voyais parfaitement en pensée cette petite boule dure à l'aine de Nathan. Anne a racroché en me promettant de me rappeler bientôt. En fait Anne a rappelé beaucoup plus tard, il était cinq heures moins dix, je me faisais un sang d'encre, elle m'a tout de suite dit que tout allait bien, que Nathan avait été opéré, qu'il était réveillé et qu'elle allait bientôt rentrer, je lui ai quand même fait remarquer, qu'elle n'aurait peut-être pas survécu à un si long silence radio. Quand elle est rentrée, Nathan avait l'air un peu assomé et très contrarié, j'ai redit à Anne que que je m'étais beaucoup inquiété tout le jour et que vraiment elle aurait du me rappeler, elle m'a avoué qu'elle avait un peu perdu les pédales. L'incident était clos entre nous. Nous nous sommes tous couchés de bonne heure parce que nous étions tous très fatigués. Les jours qui ont suivi Nathan pleurait beaucoup, ce à quoi il nous ne avait pas habitués. Et je me souviens très bien que deux semaines plus tard j'ai eu Hanno au téléphone qui me demandait des nouvelles que je lui ai que Nathan avait un peu changé de nature suite à l'opération, que nous n'étions pas plus inquiets que cela, que nous étions sûrs que ce n'était qu'un état passager. Qu'en savions nous? Trois ans plus tard quand j'ai parlé à Hanno des difficultés que nous rencontrions avec Nathan et pour lesquelles nous avions entammé une thérapie, et que nous nous demandions si cette opération n'avait pas été plus traumatique qu'il n'y paraissait, Hanno m'a rappelé cette conversation téléphonique et m'a dit que je lui avait exprimé la chose en lui disant que je trouvais que Nathan n'était plus le même enfant après l'opération. Ceci est uen sauvegarde écrite de ce qu'il s'est passé. jeudi, juillet 01, 2004
Jeudi premier juillet Vous raconter mes journées en ce moment? Non vraiment, rien de très palpitant, rien qui ne soit entièrement concerné par cette tâche absurde qui consiste à faire avaler le grand atelier de Puiseux (la montagne) au garage de Fontenay (la souris). Je ne prends même plus le temps de faire quelques photographies de cet aimable désordre en devenir. Alors, aujourd'hui je préfère vous donner à voir l'image du rangement, ce n'est plus dans un mouchoir de poche, comme on dit, mais au contraire dans les vastes espaces de la steppe américaine. Dans les années quatre-vingt oui, tandis que Robert Heineken fabriquait les images de la série Recto/Verso les Etats-Unis donnaient l'estocade finale aux Soviétiques dans cette course à l'armement absurde, l'objectif déclaré alors, notamment par l'administration Reagan, était de doter les Etats-Unis d'un arsenal qui leur permerttrait de faire face à deux guerres mondiales de front. Oui, deux guerres mondiales de front. Cette démesure est encore visible, non seulement dans l'actuel budget grandiloquent de l'armée américaine, mais aussi vue d'avion dans un des déserts du sud-Ouest américain, qui sert de cimetière à tous les appareils de l'US air force, l'endroit ayant été choisi pour sa très grande sécheresse, idéale pour éviter que tout ce matériel coûteux ne rouille, parce qu'il faut bien l'admettre, les militaires américains ont, malgré tout, le sens de l'économie et gardent jalousement ces vieux coucous dans ce cimetière le term exact est ossuaire qui pourrait faire office, si les circonstances le commandaient, par exemple trois guerres mondiales, que l'on aurait pas prévues, de front qui plus est, d'immense magasin de pièces détachées. La démence de tout cela. mercredi, juin 30, 2004
Mercredi 30 juin Oui, toujours occupé dans cet aménagement surprenant de mon sous-marin, le garage dans lequel je travaille déjà un peu le soir, avec les forces qu'il me reste en fin de journée, d'avoir, le jour durant, charié cartons et cartons remplis à craquer de photographies et de livres. Je remarque dans l'amoncellement des boîtes qui mangent toutes entières les étagères encore vides il y a deux semaines, le côté d'une boîte maculé de petites traces de gris au pinceaux. Cette boîte est désormais perchée parmi les plus hautes, inatteignable, sauf du bout des doigts. Les traces de gris très fines sont en fait celles d'essais de pinceaux pendant ces heures laborieuses de repique des tirages noir et blanc, la corvée. Or cette boîte, je m'en souviens maintenant, était, lorsque j'habitais avenue Daumesnil, dans toute l'exiguité de mon appartement parisien, posée au bout de ma table et il était alors très commode d'essayer les nuances de gris contenues dans mon pinceau triple zéro, sur un autre support, avant d'expurger les petites pétouilles de mes tirages. J'ai déjà remarqué cela, chaque fois que j'ai déménagé, ou simplement déplacé mon atelier d'une pièce à l'autre de la maison, comme ce fut le cas à Puiseux: tout ne retombe presque jamais à la même place. Par exemple à Puiseux, les temps de téléchargement étaient interminables, même pour les opérations les plus modestes, j'avais résolu de combler ces attentes, quand je ne pouvais pas faire autrement, en jouant avec mes petits labyrinthes à billes, ils étaient de fait résidents du dessus de mon écran, à portée de main donc. Plus besoin désormais, nous avons le haut débit à la maison, les petits labyrinthes sont donc rangées sur d'autres étagères. A Portsmouth je travaillais beaucoup sur la superposition, aussi j'avais pris l'habitude de caler les images que je reprenais en photo entre trois morceaux de scotch en bout de table. Les morceaux de scotch sont toujours à même le bois de la table, mais la table est désormais retournée. Les traces de tout ceci me font penser aux papiers peints que l'on voit encore après la démolition d'un immeuble, sur les côtés des bâtiments adjacents. Quelles vont être les nouvelles habitudes du garage? Une petite ardoise pense-bête, près de la porte, pour ne pas oublier de mettre la machine à laver en route avant d'aller me coucher le soir? Pas sûr que cela fonctionne. mardi, juin 29, 2004
A la fin des années 80 Robert Heineken produisait la petite vingtaine d'images de son portfolio intitulé Recto/verso, images toutes obtenues selon ce principe déconcertant de simplicité: faire des rayorammes de pages de magazine sur du papier cibchrome, le résultat faisant apparaître en superposition parfaite (un peu augemntée aussi de la matière du papier du magazine) les deux côtés d'une même page, les deux côtés d'une égale intensité. Le principe de fabrication rudimentaire cache une réflexion étonnamment complexe à propos de ces images dites sur papier glacé, sans doute parce que soudain le discours sous-jacent de cette imagerie, et notamment l'image d'une femme terriblement apprêtée et cantonnée dans le rôle de l'objet sexuel, devient apparent, visible et non plus serpentant dans l'ombre, surprenant retour des choses puisque c'est, somme toute, en brouillant deux images que Robert Heineken obtient une certaine clarté de vue. La série Recto/verso était alors l'avénement logique d'un travail commencé à la fin des années 60 début des années 70 que Robert Heineken appelait la Guérilla artistique, ainsi nuitamment il avait réussi à détourner une palette entière de magazines de mode, dans la même nuit il avait sérigraphié au hasard des pages de ces magazines, par dessus les habituelles images de mode, la photographie d'un soldat vietnamien tenant dans chaque main une tête décapitée et sanglante. Puis il avait reconditionné les magazines qui étaient repartis à la vente avec quelques unes de leurs pages parasitées. Pour avoir fait des retirages de certaines des images de Recto/verso, lorsque j'étais l'assitant de Robert Heineken à Chicago, il m'arrive fréquemment, par jeu, de regarder cet espace infime qu'est une page de magazine vue par transparence. Et c'est ce que j'ai fait avec le dernier numéro de courrier Internationnal et son encart à propos des photographies de presse, là aussi étonnement de voir les images ressassées de la publicité ici ciblée selon le sujet de cet encart pour des appareils-photos dernier cri et des images qui deviennent tout ausis rabâchées qui sont celles de la misère du monde. La vue par transparence de trois des pages de cet encart spécial donne ceci. lundi, juin 28, 2004
Lundi 18 juin 2004Giuseppe Penone, exposition à Beaubourg Il y a quelque chose de terriblement laborieux dans le travail de Giuseppe Penone, ce qui n'empêche pas ce travail, au contraire, de toucher à la grâce. Non, ce que le travail de Penone contient plus que tout c'est la trace de son propre passage, combien de fois la gouge a du passer dans les veines du bois, en évitant soigneusement les noeuds pour produire ces grandes sculptures dans lesquelles il est donné de voir l'arbre dans la poutre, et par extension la poutre qui est dans l'arbre? Combien de roses et de ronces épépinées pour produire ces grandes toiles aux inombrables épines, combien d'hélices d'érable ont été cueillies pour former ce tas dans lequel subsiste, fragile, la trace d'un corps écroulé? Innombrable. Le travail de Giuseppe Penone demande également à notre regard une comparable opiniâtreté, parce que deux rocs aux formes quasi-identiques posés l'un à côté de l'autre seraient vite regardés sans comprendre: quelle est en effet la vraisemblance que deux rocs aux formes si quelconques puissent pareillement se ressembler, jusqu'à l'identique, n'étaient-ce justement quelques variations de couleur. Réponse sans doute: un des deux blocs a été sculpté. Sculptant l'un de ces deux rocs quelconque le sculpteur a reproduit en quelque sorte le travail d'érosion très long un temps géologique &3151 qui a conduit aux formes du premier roc. Le visiteur entre aussi dans une grande pièce sombre assailli par une odeur très forte de laurier sec, les murs de la pièce en sont couverts, au fond de la pièce une sculpture dorée qui représente deux poumons humains est en fait composée de feuilles de lauriers dorés enchevêtrement qui ressemble tout à fait au tissu même de nos poumons. Et c'est en respirant, à plein poumons que nous ressentons cette pièce. Les poutres, le travail sur les poutres et les arbres. Une poutre est méticuleusement évidée en épargnant scrupuleusement les noeuds dans le bois. En creusant la poutre de cette façon Giuseppe Penone donne à voir l'arbre qui a contenu cette poutre. Agréable plaisir que celui de notre regard qui fait des allers-retours en pensée entre l'arbre qui a contenu une poutre qui contient désormais un arbre, et cet arbre est en fait l'arbre plus jeune qui en croissant est devenu cet arbre massif dans lequel on a taillé une poutre. PDJ dimanche, juin 27, 2004
Dimanche 27 juin Pendant qu'Anne se reposait en bas, j'ai passé quelques moments hors du temps. Allongé sur le dos j'avais calé Adèle sur le bas de mon ventre et mes jambes repliées lui faisaient office de transat. Adèle et moi étions allongés sur le lit de Nathan tandis que Nathan travaillait à une de ses installations coutumières, des alignements successifs de ses jouets, voitures, animaux et autres minaitures confondues. Sa voix et ses commentaires, dans le jeu, était douce, les cheveux d'Adèle sur mes cuisses aussi et je lisais Le livre des regrets de Jacques Drillon, étonnant de voir d'ailleurs, comment l'amertume contenue dans ces lignes magnifiques m'atteignait comme en dépit de la douceur qui m'entourait les lisant. Je regrette, alors que B était entrée en agonie, et que je passais les nuits allongé à ses pieds, de lui avoir si chichement mesuré la morphine, et aussi d'avoir fermé les oreilles à des plaintes qui m'empêchaient de trouver le sommeil, comme un cil tombé au bord de la paupière. Je regrette, quand aux oreilles d'avoir entendu ce que j'entendais alors et que je voudrais pouvoir chasser de ma mémoire, tout particulièrement cette phrase, dont l'étrangeté me bouleverse encore, parce qu'elle contient un terme qu'on emploie guère pour soi-même: "Je me sens agitée", disait-elle, comme si son âme, déjà, avait regardé son corps; comme si son état l'avait terrifiée, et comme si ctte angoisse avait été plus mortelle encore que la maladie qui la tuait. Je regrette aussi d'en être là: regretter d'avoir entendu! Et d'avoir pensé (que ces cheveux, auparavant blonds, étaient devenus jaunes) d'avoir senti (que je lui étais plus nécessaire que jamais, depuis que je lui administrais la morphine); d'avoir su (ce que j'étais seul à savoir avec certitude: qu'elle allait immanquablement mourir); d'avoir haï (ceux qui, parmi nos proches à tous les deux, tiraient force de sa maladie et de sa mort toute proche). in Le livre des regrets de Jacques Drillon Et comme c'est étrange de lire ces lignes, Adèle confortablement bercée par le roulis et le tangage que je lui offre en frottant faiblement mes jambes l'une contre l'autre, Nathan jouant paisiblement tout près, tout aussi étrange que d'avoir écrit Une fuite en Egypte et notamment son début, tuant, par l'imagination, celle qui portait en elle Adèle, justement. |