Le Bloc-notes du désordre |
samedi, juin 12, 2004
Samedi 12 juin 2004Ca avance. Chaque fois qu'Anne descend pour voir où j'en suis, elle mesure comment chaque nouveau carton déballé apporte son lot de nouveaux éléments pour lesquels il faut faire de la place. Hier soir, je me suis accordé une récréation, j'ai rebranché mon vieux PC, amusé que le système d'exploitation babultie un peu pour négocier le dernier changement d'heure avec presque trois mois de retard. Amusant de voir aussi cet outil si usuel ne plus me tomber familièrement dans la main, des touches de fonction ont sauté, le fond d'écran que je n'avais plus vu depuis quelques temps, et une ancienne version de Photoshop, la 6.0, dans laquelle je peine un peu à retrouver mes petits. Le scanner ronronne à nouveau et j'en profite pour numériser en toute hâte quelques pages du catalogue des Manufactures d'Armes et de Cycles de Saint-Etienne qui attendent depuis quelques temps. Tout autour de moi règne un chouette capharnaüm de cartons éventrés et de piles temporaires d'articles qui ne trouvent pas facilement leur place dans des étagères pourtant toutes vacantes. Se dire que de placer tel ou tel livre là plutôt qu'ici peut avoir des conséquences, regarder autour de soi et savoir que ce nouveau point de vue va devenir très familier, que de l'agencement qui se dessine naîtront des habitudes qui influeront à leur tour sur la façon de travailler avenue Daumesnil, dans le labo étroit, j'avais profité d'un placard vacant mais dont les crémaillères étaient encore fixées de part et d'autre pour bricoler une sorte de rayogrammodrome comme je disais, à plusieurs hauteurs, c'est d'ailleurs dans ce champs de lumières filtrées et superposées que j'ai réalisé les rayogrammes, qui repris sous Photoshop, m'ont permis ce collage qui fait le fond d'écran du vieux PC rescucité, ou comment encore dans le confinement du premier atelier de Puiseux, j'avais conçu les premiers méandres du désordre, c'était, presque, une manière de s'y retrouver. Quel arrangement particulier du mobilier ou de ce qui comble les étagères me fera travailler dans telle nouvelle direction et quelle direction d'ailleurs?: je suis très attentif, je crois que j'aimerais bien faire de nouvelles choses. vendredi, juin 11, 2004
![]() Vendredi 11 juin Dans Zen and the art of Motorcycle maintenance Robert Pirsig parle de pièges de la volonté (je n'ai pas de meilleure traduction à vous proposer pour Gumption traps), ce sont ces situations, dans le livre décrites, comme de se trouver, au beau milieu d'un pont, en panne de moto, il faudrait pouvoir deserrer telle vis plate, et le seul tournevis dont nous disposons est un tournevis cruciforme, nous sommes piégés. Notre aptitude à sortir de ce piège varie d'un idividu à l'autre et pour le même individu d'un moment à l'autre de la journée. On peut tout aussi bien perdre toute patience et foutre sa moto en l'air par dessus le pont de rage, ce qui n'est pas très constructif, à moins, bien sûr, que cet état de rage ne vous donne, par écho, les forces insoupçonnées pour écrire un livre à propos de cet état de rage, on peut aussi ne pas perdre son calme et attendre très patiemment l'arrivée d'un autre motard qui nous prêtera main forte, ou alors, et cela arrive malgré tout, on peut trouver le moyen unique de réparer sa moto, en contournant le problème et ce faisant, rentré chez soi inventer de toutes pièces la conception d'une toute nouvelle culasse ou de je ne sais quelle pièce maîtresse de votre moto, à vrai dire je ne sais pas je ne suis jamais monté sur une moto. Ces pièges de volonté, j'ai le sentiment de bien les connaître et de connaître aussi les fluctuations mauvaises de la procrastination, cette faculté, mais est-ce une faculté?, de remettre au lendemain, de sans cesse remettre au lendemain. Cela fait presque un an que je tourne autour de la question: transformer notre garage en un atelier qui nous permettra de travailler, enfin, autrement qu'en bout de table. Jusqu'au bout j'aurais eu à lutter contre le découragement de m'y mettre, j'avais à peine commencé à déplacer quelques cartons et de sortir quelques étagères et leurs crémaillières que je me suis senti lancé, possédé presque par une obsession de domination de ce garage. Dans une semaine tout sera fini. Le soir même, cela avait beaucoup avancé, ne vous fiez pas aux apparences. Il y aura bientôt un nouveau désordre. Pour l'ami qui lira ces lignes dimanche matin, de son garage aussi. jeudi, juin 10, 2004
Jeudi 10 juin 2004 En allant chercher Clémence à la gare d'Austerlitz de bon matin, j'avais un peu d'avance et je suis allé humer les titres de la presse écrite au kiosque et c'est là que je me suis aperçu de quelque chose de tout à fait inédit: Roland-Garros était fini, apparemment depuis presque une semaine et j'étais parvenu à passer tout à fait à côté, je n'ai pas su que Roland Garros avait commencé, je ne sais pas qui sont les vainqueurs de l'édition de cette année, non du tournoi de 2004, je ne sais abolument rien, ce n'est pas tout à fait exact, je suis à peu près certain qu'aucun joueur français n'a gagné un titre cette année parce que voilà en ce jeudi matin, aucune une des hebdomadaires n'a la mine réjouie d'un joueur ou d'une joueuse français en couverture, non un tel cas de figure n'est pas envisageable. Sans doute trouverez vous la chose effarante que je puisse pareillement passer à côté de deux semaines d'actualité, c'est pourtant vrai. Et c'est une victoire, je sais déjà tant de choses que je préférerais ne pas savoir, comme tant de faits et gestes attribués au joueur de football anglais David Beckham, qu'il n'aurait pas été raisonnable d'y ajouter tout un palmarès de Roland-Garros avec le nom des demi-finalistes et une partie de leur parcours jusque là, match en cinq sets en huitième contre tel ou tel joueur espagnol réputé accrocheur, palabres avec l'arbitre central au deuxième tour et pitreries inoubliables avec telle ou telle juge de ligne rougissante, tapes amicales dans le dos de tel ou tel ramasseur de balle victime d'une balle erratique, et autres fines analyses psychologiques de tel point important dans tel set crucial dans telle partie historique nous dit-on. Réalisant tout ce que j'avais gagné, en manquant tant de faits exagérés et de circonstances gonflées hors de proportions, j'étais sur le point de me dire que cela devait me servir de leçon: ne plus jamais lire le journal, ne plus jamais regarder la télévision nous n'en sommes pas très loin d'ailleurs et s'épargner tout ce matériau encombrant, oui, j'en étais là de mes réflexions quand au détour d'une manchette en première page, j'apprends que Ronald Reagan est mort, et voilà bien typiquement le genre de nouvelles que je ne voudrais rater pour rien au monde. Je me souviens de l'élection de Ronald Reagan, nous avions deux professeurs d'anglais qui étaient américains, l'un était profondément dépité de cette élection et peinait à nous expliquer pourquoi c'était une malédiction, l'autre professeur, une épouvantable bonne femme, elle, était extatique. Je me souviens de l'attentat manqué sur Ronald Reagan. Pity Je me souviens de ma première arrivée aux Etats-Unis et du très grand portrait de Ronald Reagan qui jouxtait une photographie panoramique très colorée du Grand Canyon: il était écrit Bienvenue en Amérique c'est ce jour-là que j'ai su que les Américains considéraient les Etats-Unis comme l'Amérique tout entière, Nord et Sud. Je me souviens que Ronald Reagan avait situé la Jamaïque dans la Méditérannée. Authetique. Je me souviens d'une émission de télévision à Chicago dans laquelle Ronald Reagan était interviewé à propos de cinéma et qu'il disait que ses films préférés étaient les westerns parce que le bien triomphait toujours du mal. Je me souviens de la photographie de Ronald Reagan en septembre 1991 à la descente d'un avion, saluant une foule d'admirateur, la moitié de son crâne était chauve parce qu'il venait de subir une intervention chirurgicale du cerveau, la montrant amusé à Karen Savage, elle eut cette remarque que quoi que le chirurgien ait fait dans ce cerveau cela ne pouvait être qu'un progrès. Je me souviens du procès de l'Iran Gate ou procès Pointdexter dans lequel Ronald Reagan était appelé à témoigner et qu'il répondait systématiquement : "je ne me souviens plus" et que cela mettait Robert Heineken en rage dans son atelier qui écoutait les retranmissions des auditions: j'ai appris la plupart des jurons que je connais en anglais ce jour-là. Alors, good ridance, bon débarras. Prochain objectif: ne rien savoir de la coupe d'Europe de football et du nombre de médaillés français aux Jeux olympiques de cet été. mercredi, juin 09, 2004
Mercredi 9 juin Un homme, pour des raisons dont nous ne connaîtrons jamais les raisons, décide en cette fin de matinée d'en suivre un autre, est-ce qu'il prend cet homme au hasard?, ce n'est pas sûr, mais pour cela aussi nous manquons de précisions. L'homme qui est choisi parmi d'autres sans doute est un jeune homme, plutôt bien bâti, un bel homme, d'origine kabyle semble-t-il comme le disent son teint mat et ses yeux très clairs, mais pour cela aussi décidément le récit manque de précision. En revanche ce que nous savons c'est que ce jeune homme travaille au petit supermarché de la galerie marchande, mais nous n'allons pas vous dire non plus où tout ceci se passe. Lorsque le jeune homme est pris en chasse, disons suivi, par le premier, le jeune homme donc, voyage dans le métro et se rend à son travail. Pendant toute la durée de ce cours trajet, le jeune homme prétend que son suiveur n'a cessé de le provoquer, de lui promettre sodomie et de l'accabler de quolibets salaces concernant la profession de la mère du jeune homme. Quelle sorte d'homme se livrerait à un tel manège?, choisir une victime au hasard, la suivre et la harceller tout du long?, un fou sans doute. A vrai dire l'homme suiveur, qui est également jeune, souffre d'un regard à la fois lointain et vitreux, et l'on pourrait facilement croire aussi aux tremblements de ses mains que ce jeune homme est fortement médicamenté qu'il est sous psychotropes. Le jeune homme descend du métro pour se rendre à son travail et l'autre jeune homme continue de le suivre et d'invectiver le jeune homme au teint mat et aux yeux clairs. Et puis, finalement, quand le jeune homme arrive à son travail, il n'y tient plus, il passe derrière le rayon fromagerie du supermarché où il travaille et se saisit d'un de ces très grands couteaux à deux manches pour tailler dans les vieilles tomes et les mimolettes anciennes, il se rue ainsi armé vers le jeune homme qui le suivait et le harcellait. Il l'attrape par le col et le menace de cette lame très longue et affutée qu'il tient de l'autre main. Les deux hommes s'hurlent, l'un de peur, l'autre de fureur. Un peu plus loin un autre homme déjeune avec sa fille et une amie dans une petite cantine vietnamienne dont je vous recommanderais bien la soupe au curry, mais voilà mentionnant cette modeste cantine, j'aurais tôt fait de vous indiquer où se trouve cette galerie marchande, ce que je préfère taire. Les cris redoublent mais l'homme qui déjeune ne peut pas voir la scène, il se dit qu'il vaut peut-être mieux en avoir le coeur net, cet homme sait reconnaître les situations où tous regardent mais nul n'intervient. De fait il trouve les deux hommes à le lutte et d'autres passants qui se tiennent à une distance optimale pour leur permettre de jouir du spectacle mais ne pas recevoir un coup perdu. L'homme s'approche lentement et ne quitte plus le couteau de yeux, il demande aux deux hommes de se calmer, ce qui lui vaut une floppée d'insultes, concernant notamment la profession de sa mère, mais il n'en prend pas ombrage. Il continue d'exhorter les deux hommes au calme, les vouvoie ostensiblement, en dépit de leur jeune âge, et insiste auprès du jeune homme désormais armé du long couteau, qu'il serait bon de lâcher le couteau. Il lui explique, écoutez, si les policiers arrivent et vous voient armé, vous aurez tous les torts. Disant cela il demande à nouveau au jeune homme de lui donner son couteau. Que les choses iront mieux, que nous pourrons discuter. Le jeune homme lui devient menaçant à lui aussi. Finalement un collègue du jeune homme arrive enfin et fait ce qu'il y avait mieux à faire, il prend l'autre extrêmité du couteau, l'autre manche de ce couteau à deux manches, vous me suivez toujours?, je ne raconte pas toujours bien les scènes d'actions, cela va trop vite pour moi. L'homme qui essayait de séparer les deux jeunes homme se dit que vraiment il a manqué de jugement, qu'effectivement se saissisant du deuxième manche de ce couteau, il rendait le couteau inoffensif. Mais voilà cet homme a volontiers peur des couteaux, pour en avoir déjà évité un de peu. Le couteau lâché, il entre plus volontiers dans le débat et demande aux deux hommes de se laisser, ce qu'il obtient. Il invite alors l'homme qui était menacé d'un couteau de partir, de partir vite, mais l'homme part, certes, mais pas très vite, son pantalon est trempé, cet homme s'est souillé de peur sous la menace du couteau, son regard est celui d'un animal traqué. Il part finalement. D'autres hommes, des collègues du jeune homme, ont éloigné le jeune homme. L'incident est clos. Comme on dit. Mais on dit mal les choses. L'homme qui déjeunait retrouve son amie et sa fille. Explique sommairement à son amie ce qu'il s'est passé en des termes vagues pour éviter d'attiser la curiosité de sa petite fille de cinq ans. Il finit son repas pour donner le change mais ne trompe pas son amie qui n'est pas dupe, elle lui demande s'il a eu peur? Et, oui, il eu peur, en fait il sent tout d'un coup que la peur dans laquelle s'étaient emportés les deux hommes, et qui les a peut-être quittés, cette peur désormais coule en lui. En sortant de table, ils passent devant le supermarché et l'homme qui déjeunait vient assurer au jeune homme qu'il ne voulait pas prendre parti, qu'il voulait seulement que le couteau soit posé. Le jeune homme demeure sous l'emprise de sa colère qui explique alors à l'homme qui déjeunait tout le harcellement dont il était la victime et comment cet acharnement l'a conduit hors de lui. L'homme qui déjeunait comprend alors que le regard vitreux de l'homme suiveur ne l'était pas uniquement dans cette déformation de la peur, mais que sans doute cet homme était fou. Une folie qu'il a le sentiment de connaître. L'homme qui déjeunait s'éloigne et continue de s'en vouloir de n'avoir pas réalisé qu'il suffisait de se saisir de l'autre manche de ce couteau à deux manches ce qui le mettait précisément à l'abri de ce long couteau qui lui faisait tellement peur. Il maugrée contre sa lenteur d'esprit. Sa mauvaise humeur s'additionne à la chaleur pesante de la journée. mardi, juin 08, 2004
![]() Mardi 8 juin 2004 Au café c'est l'heure où les hommes reprennent le travail soit après leur déjeuner soir simplement après un café et nombre d'entre eux partent en saluant à la cantonade, Nathan fait rire tout le monde parce qu'il reprendre ces au revoir de façon sonore et systématique. Dans le jardin de la cour les rhododendrons ne sont plus que l'ombre de la splendeur qu'ils furent le mois derniers, je peste contre l'appareil-photo resté à la maison près de la corbeille de laquelle j'ai pris les clefs de la voiture. Je raconte à Léa dans le plus grand détail possible les aventures nocturnes de Nathan il y a deux nuits, Anne aurait du venir les raconter elle-même, mais un empêchement de dernière minute, dont je suis d'ailleurs responsable fait que c'est moi et non elle qui ait emmené Nathan chez Léa aujourdh'hui. Nathan, il y a deux nuits a eu peur, a connu toutes sortes de difficultés pour exprimer cette peur mais a tout de même réussi à expliquer à Anne qu'il avait peur du noir. Et je dis, en ironisant du sourire naissant de Léa, que je suis sûr qu'elle trouvera que c'est un bon signe, c'est, de fait, ce qu'elle finit par dire, en convenant que c'est souvent ce qu'elle me dit en ce moment. Nathan me fait comme signe de quitter les lieux, sans doute est-il impatient que la séance démarre, Léa demande, tandis que je suis encore là, à Nathan de quoi il avait peur et Nathan répond immédiatement qu'il avait peur des chevaux, Léa me fait signe que c'est une réponse épatante, et je finis par prendre congé. Je remonte jusqu'à la Musardine et j'y feuillette à nouveau quelques livres d'Araki mais aussi de Nan Goldin (je découvre d'ailleurs qu'ils ont co-édité un livre de leurs photographies mêlées, mélange qui n'est d'ailleurs pas très heureux, les photographies d'Araki dans ce livre sont très banales et celles de Nan Goldin ne sont que celles que l'on peut attendre de Nan Goldin en voyage au Japon. Pensant au travail de Nan Goldin je pense à ce jeune homme qui a entamé il y a quelques temps sa propre version de la Vie et qui correspond poliment avec moi et comment je lui avais conseillé de chercher et regarder des livres de Nan Goldin et de Larry Clark, je cherche alors un livre de Larry Clark et je suis rappelé au fait que la Musardine est une librairie érotique pas une librairie de photographie et je m'amuse de voir que malgré tout, un peu plus loin sur le rayon il y a un livre de Leni Riefenstahl , je m'amuse que ce soit sans doute le seul livre vraiment scandaleux de cette librairie. Je retourner chercher Nathan après avoir pris un peu le frais dans le hall de l'immeuble de Léa. Léa n'a pas de commentaires particuliers à faire, ah si elle revient sur cette peur du noir en pleine nuit et dit qu'elle s'en réjouit parce que ce sont les peurs normales d'un petit garçon de trois ans et qu'en dépit de ses quatre ans Nathan est en train de combler son retard. Le soir abondante discussion avec Elyane qui ne partage pas toujours le point de vue Léa, d'ailleurs je suis très déçu de voir qu'Elyane n'a fait aucun commentaire sur les progrès de Nathan que tant de personnes remarquent ces derniers temps. Peut-être aussi parce que la discussion est vive avec Elyane à propos de son enfance, et puis à propos de politique aussi ces derniers temps. Le lendemain Anne me reproche que ce fut là l'essentiel de notre conversation. lundi, juin 07, 2004
Lundi 7 juin 2004 La journée à se perdre dans de drôles de méandres, tout entiers contenus dans cette ligne de code <iframe src="../desordres.htm" width="300" height="450" frameborder="1" scrolling="yes"></iframe> que l'on m'a donnée il n'y a pas très longtemps.Le désordre ressemblera peut-être bientôt à cela, ce que je vous laisse voir par le petit bout (600X600 pixels) de la lorgnette. Et pour tout vous dire je ne fais pas différemment dans l'existence plus réelle, moins connectée. Ce matin par exemple, les enfants partis à l'école j'entreprends de repeindre les marches de l'escalier qui descend au garage, en gris, un gris qui a fait ses preuves. Arrivé au bas de l'escalier, les marches toutes fraîchement repeintes, je contemple mon ouvrage et réalise avec peur et amusement à la fois je vous assure je suis vraiment capable de rire de moi-même à ce point que je suis condamné à attendre le retour d'Anne pour me délivrer de ce mauvais pas parce que je n'ai pas pris avec moi la clef du garage. Et si Anne avait un accident de voiture, je serais naturellement obligé d'attendre six heures que la peinture ait effectivement correctement séché pour remonter du garage. Anne pense que c'est parfois fatigant de vivre avec moi, je crois que c'est encore plus fatigant de vivre quand on est moi, parce que momentanément prisonnier du garage, je me mettais en quête d'un bout de papier pour prendre quelques notes à propos de cette situation stupide et de me complimenter que sûrement cela ferait l'excellente matière d'un bloc-notes le soir-même. Ne trouvant pas de papier, j'avisais mon vieux PC remisé là dans le garage et j'étais sur le point de le remettre en route pour pouvoir ouvrir un fichier de bloc-notes et je crois que j'ai été délivré de moi-même, et incidemment aussi du garage, quand j'ai entendu le pas familier d'Anne qui revenait de sa prise de sang. dimanche, juin 06, 2004
Dimanche 6 juin Le 6 juin, même quand ce n'est pas le soixantième anniversaire du débarquement, j'y pense souvent à ce fameux jour de 1944. Lorsque j'habitais à Portsmouth, deux fois j'ai eu l'occasion de croiser des anciens du débarquement sur le ferry qui me ramenait à Porstmouth ou au contraire qui m'emmenait à Ouistreham ou au Havre une fois même j'avais fait ce voyage de nuit, j'avais passé une nuit épouvantable, pas dormi de la nuit et d'humeur maussade arrivé au Havre, pour une fois la laideur de cette ville n'y était pour rien, j'avais ri de moi-même, me disant que d'autres sur des bâteaux avaient fait le même voyage nuitamment, partant de Portsmouth, tous la peur au ventre, pour beaucoup c'était la dernière nuit de leur vie, ceuillis, dès les portes des péniches de débarquement abattues, par les frelons terribles des fusils et de la mitraille allemands. Je vous assure c'est à cela même que j'avais pensé. Les vétérans du débarquement que je croisais étaient des hommes simples, habillés de leur meilleur costume, heureux de se retouver entre eux, conscients de ce qu'ils avaient vécu les pensées entières tournées vers leurs camarades morts ce jour-là, n'en revenant toujours pas qu'à cette lotterie mortelle ils aient tiré le bon numéro. Eux n'avaient jamais demandé à être là. C'était comme ça. Pour cela aussi c'était une lotterie. Ils étaient pourtant contents de voir nos regards tournés vers eux, nous qui savions. Je leur demandais de me parler de ce jour-là, et ils le faisaient volontiers, ils disaient surtout la peur, ne voulaient pas trop parler de ce qu'ils avaient vu d'épouvantable, comme pour nous épargner, je me souviens de l'un d'eux avec qui j'avais engagé la conversation, il avait d'épouvantables rouflaquettes grisonnantes, venait de Sheffield, parlait un anglais du nord pas entièrement compréhensible par moi, lui me dit aussi avoir donc traversé toute la France et l'Allemagne et que cela s'est terminé dans un camp de concentration et que ce jour-là était, on s'en doute, il le disait lui-même, bien qu'il n'ait pas de mots pour cela, le plus terrifiant de toute une existence, les regards hébétés des survivants, ému il mentionna aussi les cadavres décharnés. Plus tard démobilisé il était devenu chaffeur de poids-lourds lorry driver avec son accent du Nord et il m'avait dit qu'il avait souvent repensé à ce jour-là, celui du débarquement, mais aussi à celui de cette libération qui n'en était pas une, le jour où son unité est entrée dans un camp de la mort désert de ses tortionnaires enfuis, il n'eut plus à combattre après ce jour-là. Tous les six juin aussi, je pense à ce grand oncle et son fils, victimes de l'opération Fortitude, résistants auxquels on avait fait parvenir de nouvelles radios, lesquelles étaient censées être indétectables par les Nazis et qui au contraire avaient été réglées par les Alliés, fournisseurs de ces radios, sur les fréquences les plus utilisées par les Nazis. A ces résistants condamnés on faisant croire à un débarquement dans le nord de la France, qui plus est les Alliés s'arrangeaient pour qu'ils fussent pris par les Nazis et que sous la torture ils avouent les mensonges auxquels ils croyaient dur comme le fer. Je me demande quelle sorte d'hommes est capable de ce genre de calculs: sacrifier la vie de plusieurs centaines de résistants pour épargner des milliers de vies de soldats alliés. Et si cette intoxication n'avait pas fonctionné parce qu'elle fonctionna au dela des espérances de ceux qui l'avaient fomentée, puisque l'essentiel des troupes allemandes était toujours massée dans la Nord-Pas-de-Calais en septembre 44. A Renescure dans le Nord, il y a une place qui porte le nom de mon grand oncle, M Stoven. Tout cela est dérisoire, invraissemblable. Et c'est à cela que je pense quand je remarque que nous sommes le 6 juin. |